La piété doit animer Us actions quotidiennes
4 janvier 1712.
Je ne m'étonne point, monsieur, de ce que la dissipation du monde et le goût du plaisir vous appesantissent le cœur pour vos exercices de piété; mais vous devez voir, par cette expérience, combien les choses qu'on croit innocentes sont dangereuses dans la pratique. On se livre à ses curiosités, aux amusements d'une société de parents et de bons amis, aux commodités d'une vie douce et libre ; en cet état, on se dit : Que fais-je de mal ? Ne suis-je pas dans les bornes d'une vie réglée selon ma condition ? Ne suffit-il pas que je prie Dieu à certaines heures, que je fasse quelque bonne lecture chaque jour, et que je fréquente les sacrements ? Oui, sans doute, tout cela serait suffisant, s'il était bien fait; mais votre vie molle et dissipée vous empêche de le bien faire. Il
faudrait que tout le détail des occupations de la journée se ressentît des exercices de piété, et qu'il fût animé par l'esprit puisé dans cette source. Au contraire, c'est rheure de la prière et de la lecture qui se ressent de la mollesse et de la dissipation qui dominent dans le détail des occupations extérieures. On porte à la prière une imagination toute pleine de vaines curiosités, un esprit flatté de ses pensées et de ses projets, une volonté partagée entre le devoir vers Dieu, et le goût de tout ce qui flatte l'amour-propre. Faut-il s'étonner si la prière se tourne si facilement en distractions importunes, en sécheresse, en dégoûts, en impatience de finir ? Ce qui doit être le soutien contre toutes les tentations, n'est point soutenu. Ce qui devrait nourrir le cœur, manque de nourriture; la source même tarit. Quel remède y trouveronsnous ? Je n'en connais que deux : l'un est de diminuer la dissipation de la journée ; l'autre est d'augmenter le recueillement aux heures de liberté.
Je ne voudrais point que vous retranchassiez rien . sur vos devoirs à l'égard du public; il m'a paru même que vous ne donniez pas assez de temps aux visites de bienséances, et aux soins de la société selon votre état. Mais il faut couper dans le vif sur vos heures de liberté. Moins de raisonnements cuiieux, moins de paperasses, moins de détails et d'anatomies d'affaires. Il faut trancher court par deux mots décisifs, et apprendre un grand art, qui est celui devons faire soulager. Vous vous dissipez plus dans votre cabinet à des choses pénibles, que vous ne vous dissiperiez à rendre des devoirs contre votre goût de liberté. Il
n'y a que la passion qui ragoûte l'amour-propre et qui dissipe. Otez aux liommes la passion et le ragoût de l'amour-propre, nulle occupation de devoir ne les distraira ; ils feront tout paisiblement en la présence de Dieu : tous leurs travaux extérieurs se tourneront en oraison. Ils seront comme ces anciens solitaires, qui travaillaient des mains dans une oraison presque continuelle. Pour les temps de prière et de lecture, je ne voudrais pas que vous les augmentassiez maintenant; vous avez trop d'occupations au dehors; mais je voudrais que vous joignissiez à ces exercices réglés un fréquent retour au-dedans de vous-même pour y trouver Dieu pendant que vous êtes en carrosse, ou en des lieux qui ne vous gênent point. Pour la mortification, contentez-vous de celle d'un régime exact, et de la souffrance de votre mal. Voilà tout ce que je puis vous dire à la hâte. Mille assurances d'attachement très respectueux à M™^ la duchesse de Chaulnes. Dieu sait, mon cher et bon duc, combien je vous suis dévoué sans réserve. (VII, 369.)