‹ Lettres de directionChapitre 142 sur 163 · Sur les scrupules et leurs remèdes · texte numérisé non relu

Sur les scrupules et leurs remèdes

Je suis véritablement affligé, monsieur, des peines que vous m'apprenez que M""^ votre sœur souffre. J'ai vu souvent, et je vois encore tous les jours, des personnes que le scrupule ronge. C'est une espèce de martyre intérieur : il va jusqu'à une espèce de déraison et de désespoir, quoique le fond soit plein de raison et de vertu. L'unique remède contre ces peines est la docilité. Il faut examiner à qui est-ce qu'on donne sa confiance, mais il faut la donner à quelqu'un et obéir sans se permettre de raisonner. Qu'est-ce que pourrait faire le directeur le plus saint et le plus éclairé, pour vous guérir, si vous ne lui dites pas tout, et si vous ne voulez pas faire ce qu'il dit ? Il est vrai que, quand on est dans l'excès de trouble que le scrupule cause, on est tenté de croire qu'on ne peut être entendu de personne et que les plus expérimentés directeurs, faute d'entendre cet état, donnent des conseils disproportionnés; mais c'est une erreur d'une imagination dominante, qui n'aboutit qu'à une indocilité incurable, si on la suit. Doit-on se rendre juge de sa propre conduite dans un état de tentation et de trouble où l'on n'a qu'à demi l'usage de sa raison ?

N'est-ce pas alors, plus que jamais, qu'on a besoin de redoubler sa docilité pour un directeur et sa défiance de soi ? Ne doit-on pas croire que Dieu ne nous manque point dans ces rudes épreuves et

qu'alors il éclaire un directeur dans lequel on ne cherche que lui, afin qu'il nous donne des conseils proportionnés à ce pressant besoin? Dieu ne permet pas que nous soyons tentés an-dessus de nos forces, comme saint Paul nous l'assure \ Mais c'est aux âmes simples et dociles qu'il promet de leur tendre toujours la main dans ces violentes tentations. C'est manquer à Dieu, c'est lui faire injure, c'est mal juger de sa bonté que de douter qu'il ne donne à un bon directeur tout ce qu'il faut pour nous préserver du naufrage dans cette tempête. Je conviens qu'il faut tolérer dans une personne, pendant l'excès de sa peine, certaines impatiences, certaines inégalités, certaines saillies irrégulières, et même certaines contradictions de parole ou de conduite passagère ; mais il faut qu'après ces coups de surprise le fond revienne toujours et qu'on y trouve une détermination sincère à une docilité constante.

Pour tout le reste, il dépend du détail que j'ignore. Mais enfin, quelque remède que M™- votre sœur cherche, quelques changements qu'elle veuille essayer, à quelque pratique qu'elle recoure, il lui faut un directeur qu'elle ne quitte point. Changer de directeur, c'est se rendre maître de la direction à laquelle on devrait être soumis. Une direction aussi variée n'est plus une direction ; c'est une indocilité qui cherche partout à se flatter elle-même. La plus sévère de toutes les pénitences est l'humiliation intime de l'esprit ; c'est le renoncement à se croire et à s'écou-

Page 1