‹ Lettres de directionChapitre 141 sur 163 · I. Ps. LXXXIII, II · texte numérisé non relu

I. Ps. LXXXIII, II

VOUS entendriez beaucoup de mauvais discours, vous verriez beaucoup de personnes importunes et méprisables avec des noms distingués, vous seriez environnée de pièges et d'exemples contagieux, vous sentiriez les traits de l'envie la plus maligne, vous éprouveriez votre propre fragilité, vous auriez bien des fautes à vous reprocher. Il est vrai que vous paraîtriez être plus dans l'abondance, mais vous n'auriez qu'un superflu très dangereux : la vanité le dépenserait et vous rendrait peut-être encore plus dérangée et plus embarrassée que vous ne l'êtes, vous ne songeriez sérieusement ni à Dieu, ni à vous, ni à la mort, ni à votre salut; vous seriez, comme les autres, enivrée, ensorcelée, endurcie. Ne vaut-il pas mieux demeurer un peu tristement loin du monde sous la main de Dieu qui vous fera goûter les espérances de la religion et qui vous détachera des faux biens dont il vous dépouille ? En vérité, madame, je vous donne de bon cœur des conseils que je prends pour moimême. Le monde ne donne que des plaisirs de vanité. D'ailleurs, il est plein d'épines, de troubles, de procédés lâches, trompeurs et odieux ; il faut que nous sovons bien gâtés puisque nous avons tant de peine à demeurer loin du mal. J'ai vu ici, pendant trois ou quatre ans, l'armée et une grande partie de la cour. Quoique j'aie mille sujets de me louer de leur politesse, je me sens infiniment soulagé de ne les voir plus. Pour la dépense, je me croirais riche si je n'avais à dépenser chaque année que deux mille francs comme en ma jeunesse. Secouez le joug du superflu, faites-vous riche sans argent, vous êtes dis-

pensée de tout et heureuse de mépriser, pour l'amour de Dieu, tout ce qui vous manque.

Je prendrai la liberté de vous envoyer mon nouvel ouvrage' pour votre père recteur; je l'aime et je le révère, puisqu'il entre dans vos peines. Rien n'égale mon zèle, mon dévouement et mon respect. (VIII, 541.)

79- — Conseils sur Je choix des sociétés et sur notre état intérieur.

La solitude vous est utile jusqu'à un certain point; elle vous convient mieux qu'une règle de communauté qui gênerait votre attrait de grâce, mais vous pourriez facilement vous mécompter sur votre goût de retraite. Contentez-vous de ne voir que les personnes avec lesquelles vous avez des liaisons intérieures de grâce ou des liaisons extérieures de Providence : encore même ne faut-il point vous faire une pratique de ne voir que les personnes de ces deux sortes; et, sans tant raisonner, il faut, en chaque occasion, suivre votre cœur pour voir ou ne pas voir les personnes qu'il est permis communément de voir; surtout ne vous éloignez point de celles qui peuvent vous soutenir dans votre vocation.

Je voudrais que vous évitassiez toute activité par rapport à la personne sur laquelle vous me demandez mon avis. Ne vous faites point une règle ni de vous éloigner, ni de vous rapprocher d'elle. Tenez-vous

I. U Instruction pastorale en for nie de dialos^ues, sur le jansénisme ^ t. V des Œuvres complètes.

seulement à portée de lui être utile et de lui dire la vérité toutes les fois qu'elle reviendra à vous. Ne la rebutez jamais : montrez-lui un cœur toujours ouvert et toujours uni. Quand elle paraîtra s'éloigner, écrivez-lui, selon les occasions, avec simplicité, pour la rappeler à la véritable vocation de Dieu. Avertissezla des pièges à craindre, mais ne vous inquiétez point et n'espérez pas de corriger l'humain par une activité humaine.

Vous doutez, et vous ne pouvez porter le doute. Je ne m'en étonne pas : le doute est un supplice. Mais ne raisonnez point , et vous ne douterez plus. L'obscurité de la pure foi est bien différente du doute. Les peines de la pure foi portent leur consolation et leur fruit. Après qu'elles ont anéanti l'homme, elles le renouvellent et le laissent en pleine paix. Le doute est le troubk d'une âme livrée à elle-même, qui voudrait voir ce que Dieu veut lui cacher, et qui cherche des sûretés impossibles par amour-propre. Qu^avez-vous sacrifié à Dieu, sinon votre propre jugement et votre intérêt ? Voulez-vous perdre de vue ce qui a toujours été votre but dès le premier pas que vous avez fait, savoir, de vous abandonner à Dieu ? Voulez-vous faire naufrage au port, vous reprendre et demander à Dieu qu'il s'assujettisse à vos règles, au lieu qu'il veut et que vous lui avez promis de marcher comme Abraham dans la .profonde nuit de la foi? Et quel mérite auriez-vous à faire ce que vous faites, si vous aviez des miracles et des révélations pour vous assurer de votre voie ? Les miracles mêmes et les révélations s'useraient bientôt, et vous retom-

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beriez encore dans vos doutes. Vous vous livrez à la tentation. Ne vous écoutez plus vous-même. Votre fond, si vous le suivez simplement, dissipera tous ces vains fantômes.

Il y a une extrême différence entre ce que votre esprit rassemble dans sa peine et ce que votre fond conserve dans la paix. Le dernier est de Dieu; l'autre n'est que votre amour-propre. Pour qui êtes-vous en peine ? pour Dieu ou pour vous ? Si ce n'était que pour Dieu seul, ce serait une vue simple, paisible, forte, et qui nourrirait votre cœur et vous dépouillerait de tout appui créé. Tout au contraire, c'est de vous que vous êtes en peine. C'est une inquiétude, un trouble, une dissipation, un dessèchement de cœur, une avidité naturelle de reprendre des appuis humains et de vous laisser jamais mourir.

Que puis-je vous répondre ? Vous demandez à être revêtue : je ne puis vous souhaiter que dépouillement. Vous voulez des sûretés, et Dieu est jaloux de ne vous en souffrir aucune. Vous cherchez à vivre et il ne s'agit plus que d'achever de mourir et d'expirer dans le délaissement sensible. Vous me demandez des moyens : il n'y a plus de moyens : c'est en les laissant tomber tous que l'œuvre de mort se consomme. Que reste-t-il à faire à celui qui est sur la roue ? Faut-il lui donner des remèdes ou des aliments? lui faut-il donner les cordiaux qu'il demande? Non, ce serait prolonger son supplice par une cruelle complaisance et éluder l'exécution de la sentence du juge. Que faut-il donc ? Rien que ne rien faire et le laisser au plus tôt mourir. (VIII, 547.)

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