Conseils pour Li conduite intérieure et extérieure
Je ne m'étonne point de ce dégoût que vous ressentez pour tant de choses contraires à Dieu ; c'est l'effet naturel du changement de votre cœur. Vous aimeriez un certain calme, où vous pourriez vous occuper librement de ce qui vous touche, et vous délivrer de tout ce qui est capable de rouvrir vos plaies ; mais ce n'est pas là ce que Dieu veut. Il veut que cc qui vous a trop touché et occupé autrefois se tourne en importunité, et serve à votre pénitence. Portez donc en paix cette croix pour l'expiation de vos péchés, et attendez que Dieu vous débarrasse. Il le fera, monsieur, dans son temps, et non pas dans Ic vôtre. Cependant, réservez-vous les heures dont vous avez besoin pour penser à Dieu, et à vous par rapport à lui. Il faut lire, prier, se défier de ses inclinations et de ses habitudes, songer qu'on porte le don de Dieu dans un vase d'argile, et surtout se nourrir au dedans par l'amour de Dieu.
Quoiqu'on ait vécu bien loin de lui, on ne doit pas craindre de s'en rapprocher par un amour familier. Parlez-lui, dans votre prière, de toutes vos misères, de tous vos besoins, de toutes vos peines, des dégoûts mêmes qui pourraient vous venir pour son service. Vous ne sauriez lui parler trop librement ni avec trop de confiance. Il aime les simples et les petits ; c'est avec eux qu'il s'entretient. Si vous êtes de ce nombre, laissez-là votre esprit et toutes vos
hautes pensées ; ouvrez-lui votre cœur, et dites-lui tout. Après lui avoir parlé, écoutez-le un peu. Mettez-vous dans une telle préparation de cœur qu'il puisse vous imprimer les vertus comme il lui plaira : que tout se taise en vous pour l'entendre. Ce silence des créatures au dehors, des passions grossières et des pensées humaines au dedans, est essentiel pour entendre cette voix qui appelle l'âme à mourir à ellemême et à adorer Dieu en esprit et en vérité.
Vous avez, monsieur, de grands secours dans les connaissances que vous avez acquises. \'ous avez lu beaucoup de bons livres ; vous connaissez les vrais fondements de la religion, et la faiblesse de tout ce qu'on lui oppose : mais tous ces movens, qui vous conduisent à Dieu pour les commencements, vous arrêteraient dans la suite, si vous teniez trop à vos lumières. Le meilleur et le dernier usage de notre esprit est de nous en défier, d'v renoncer, et de le soumettre à celui de Dieu par une foi simple. Il faut devenir petit enfant : il v a une petitesse qui est bien au-dessus de toute grandeur : heureux qui la connaît ! C'est peu de raisonner, de comparer, de démêler, de prévoir, de conclure : il faut aimer le seul vrai, le seul bon, et demeurer en lui par une volonté stable. L'esprit se promène, la volonté est ce qui ne doit jamais varier.
Il ne s'agit point, monsieur, de faire beaucoup de choses difficiles : faites les plus petites et les plus communes avec un cœur tourné vers Dieu, et comme un homme qui va à l'unique fin de sa création : vous ferez tout ce que font les autres, excepté le
péché. .Vous serez bon ami, poli, officieux, complaisant, gai aux heures et dans les compagnies qui conviennent à un vrai chrétien. Vous serez sobre à table, et sobre partout ailleurs ; sobre à parler, sobre à dépenser, sobre à juger, sobre à vous mêler, sobre à vous divertir, sobre même à être sage et prévoyant, comme le veut saint Paul \ C'est cette sobriété universelle dans l'usasse des meilleures choses que l'amour de Dieu fait pratiquer avec une simplicité charmante. On n'est ni sauvage, ni épineux, ni scrupuleux : mais on a au dedans de soi un principe d'amour qui élargit le cœur, qui adoucit toutes choses, qui sans gêner ni troubler, inspire une certaine délicatesse, pour ne déplaire jamais à Dieu, et qui arrête quand on est tenté d'aller au delà des règles.
En cet état, on souffre ce que les autres gens souffrent aussi, des fatigues, des embarras, des contretemps, des oppositions d'humeur, des incommodités corporelles, des difficultés avec soi-même aussi bien qu'avec les autres, des tentations, et quelquefois des dégoûts et des découragements ; mais si les croix sont communes avec le monde, les motifs de les supporter sont bien différents. On connaît en Jésus-Christ Sauveur le prix et la vertu de la croix. Elle nous purifie, nous détache et nous renouvelle. Nous voyons sans cesse Dieu en tout ; mais nous ne le voyons jamais si clairement ni si utilement que dans les souffrances et les humiliations. La croix est la force de Dieu même : plus elle nous détruit, plus elle avance l'être