I . Prov., XIII
matinée : il n'en sait rien, car il a vécu sans songer s'il vivait ; il a dormi le plus tard qu'il a pu, s'est habillé fort lentement, a parlé au premier venu, a fliit plusieurs tours dans sa chambre, a entendu nonchalamment la messe. Le dîner est venu : l'aprèsdînéese passera comme le matin, et toute la vie comme cette journée, Encore une fois un tel homme n'est bon à rien. Il ne faudrait que de l'orgueil, pour ne se pouvoir supporter soi-même dans un état si indigne d'un homme. Le seul honneur du monde suffit pour faire crever l'orgueil de dépit et de rage, quand on se voit si imbécile.
Un tel homme non seulement sera incapable de tout bien, mais il tombera peu à peu dans les plus grands maux. Le plaisir le trahira. Ce n'est pas pour rien que la chair veut être flattée. Après avoir paru indolente et insensible, elle passera tout d'un coup à être furieuse et brutale; on n'apercevra ce feu que quand il ne sera plus temps de l'étouffer.
Il faut même craindre que vos sentiments de religion, se mêlant avec votre mollesse, ne vous engagent peu à peu dans une vie sérieuse et particulière qui aura quelques dehors réguliers, et qui, dans le fond, n'aura rien de solide. Vous compterez pour beaucoup de vous éloigner des compagnies folles de la jeunesse, et vous n'apercevrez pas que la religion ne sera que votre prétexte pour les fuir : c'est que vous vous trouverez gêné avec eux •; c'est que vous ne serez pas à la mode parmi eux ; c'est que vous n'aurez pas les manières enjouées et étourdies qu'ils cherchent. Tout cela vous enfoncera par votre propre goût dans une
vie plus sérieuse et plus sombre; mais craignez que ce ne soit un sérieux aussi vide et aussi dangereux que leurs folies gaies. Un sérieux mou, où les passions régnent tristement, fait une vie obscure, lâche, corrompue, dont le monde même, tout monde qu'il est, ne peut s'empêcher d'avoir horreur. Ainsi vous quitteriez peu à peu le monde, non pour Dieu, mais pour vos passions, ou du moins pour une vie indolente qui ne serait guère moins contraire à Dieu, et qui serait plus méprisable, selon le monde, que les passions mêmes les plus dépravées. Vous ne quitteriez les grandes prétentions que pour vous entêter de colifichets et de petits amusements dont on doit rougir dés qu'on est sorti de l'enfance.
Venons aux movens de vous précautionner contre vous-même là-dessus.
Le premier est de vous faire un projet pour remplir votre temps, et de le suivre, quoi qu'il en coûte.
Le second, c'est de mettre dans ce projet, comme l'article le plus essentiel, celui de faire tous les jours une demi-heure de lecture méditée, où vous ne manquerez jamais de renouveler vos résolutions contre votre mollesse,
Le troisième, c'est que vous ferez tous les soirs un examen de votre journée, pour voir si la mollesse vous a entraîné, et si vous avez perdu du temps.
Le quatrième est de vous confesser régulièrement de quinze en quinze jours à un confesseur qui connaisse votre penchant, et que vous engagiez à vous soutenir vigoureusement contre vous-même : mais quoi qu'il arrive, soyez ponctuel à vous confes-
ser de quinze en quinze jours, nulle affaire n'en doit dispenser. Si vous n'êtes exact à surmonter votre paresse pour vous confesser, comment pourrez-vous espérer de la surmonter en d'autres choses plus difficiles. Tout dépend donc de là, et si vous êtes fidèle sur cet article, il vous attirera la grâce de l'être dans les autres. C'est de concert avec le confesseur que vos communions doivent être réglées. Quand vous vous en éloignerez pour quelque réelle indignité, et avec une ferme résolution de lever promptement l'obstacle pour vous préparer à une fréquente communion, quand vous serez purifié, je loue votre conduite; mais si la paresse, l'irrésolution, ou le retardement de jour en jour à vous corriger ou une fausse et bizarre crainte qui entretient secrètement votre nonchalance et votre tiédeur vous empêchent d'approcher de J.-C. pour vous nourrir du pain de vie, vous vous ferez un tort irréparable : celui qui communie indignement s'empoisonne; celui qui de peur de communier indignement, ne communie point, de peur de s'empoisonner, se laisse mourir de faim.
Le cinquième moyen est d'avoir quelque bon ami ou quelque domestique assez discret et assez zélé pour pouvoir vous avertir secrètement quand il verra que votre mollesse commencera à vous engourdir. Pour se mettre en état de recevoir de tels avis, il faut les demander cordialement, montrer aux gens qu'on leur sait bon gré de ce qu'ils les donnent, et leur faire voir qu'on tâche d'en profiter. Jamais ne leur montrez ni chagrin, ni indocilité, ni hauteur, ni jalousie.
Pour vos occupations, il faut les régler, soit à l'armée ou à la cour. Partout il faut se faire une règle, et ranger si bien toutes les choses, qu'on y manque fort rarement. Le matin, votre lecture méditée avant toutes choses, et lorsqu'on vous croit encore au lit. Vers le soir, une autre lecture. Si vous vous sentez alors quelque goût à vous recueillir un peu en la faisant, vous vous accoutumerez par là peu à peu à faire le soir comme le matin. Mais d'abord il ne faut pas vous gêner et vous lasser de prières. Pendant la messe, vous pourrez lire l'Epitre et l'Évangile, pour vous unir au prêtre dans le grand sacrifice de Jésus- Christ ; quelque pensée tirée de l'Evangile ou de l'Epitre, qui aura rapport au sacrifice, pourra vous aider à tenir votre esprit élevé à Dieu.
Il faut voir civilement tout le monde dans les lieux où tout le monde va, à la cour, chez le roi, etc., à l'armée, chez les généraux, etc. Il faut tâcher d'acquérir une certaine politesse, qui fait qu'on défère à tout le monde avec dignité. Nul air de gloire, nulle afi'ectation, nul empressement : savoir traiter chacun selon son rang, sa réputation, son mérite, son crédit; au mérite, l'estime ; à la capacité accompagnée de droiture et d'amitié, la confiance et l'attachement ; aux dignités, la civilité et la cérémonie. Ainsi satisfaire au public par une honnête représentation dans ces lieux où il n'est question que de représenter ; saluer et traiter bien en passant tout le monde, mais entrer en conversation avec peu de gens. La mauvaise compagnie déshonore, surtout un jeune homme en qui tout est encore douteux. Qu'on ne vous [voie] en conversation
qu'avec d'honnêtes gens connus pour tels. Il est permis de voir fort peu de gens, mais il n'est pas permis de voir les gens désapprouvés. Ne vous moquez point d'eux comme les autres, mais écartez-vous doucement : un jeune homme, quelque rang qu'il ait, doit être modeste et déférent pour les gens même d'un rang inférieur, quand ils [sont] plus âgés et établis avec estime dans le monde ; il faut les écouter, les consulter, du moins leur parler d'un ton qui marque que vous souhaitez d'être approuvé d'eux, surtout il faut beaucoup cultiver et honorer les personnes d'un talent distingué dans le métier que vous voulez apprendre, s'attacher à eux, les voir faire, les consulter, étudier les choses dont vous pouvez les entretenir; cela néanmoins sans affectation ni empressement. Par ces soins vous pouvez vous' dispenser d'être avec la folle jeunesse, on dira que vous êtes ambitieux et par là vous pourrez être retiré sans être obscur. Lisez des livres de géométrie, de fortifications, de guerre et d'histoire, sachez surtout l'histoire de France, principalement la dernière race ; ne négligez pas la connaissance des principales généalogies, sans parler néanmoins jamais de ce que vous y verrez de mauvais. Il ne faut s'en servir que pour dire le bien et pour savoir distinguer les gens.
Voyant tout le monde d'une manière gaie et civile en public, et ayant des occupations louables pour votre métier selon le monde même, vous ne devez pas craindre d'être retiré. Autant qu'une retraite vide est déshonorante, autant une retraite occupée et pleine des devoirs de sa profession élève-
t-elle un homme au-dessus de tous ces fainéants qui n'apprennent jamais leur métier. L'application de M. de Boufflers qui lui a fait tant d'honneur dès sa. première jeunesse est un bel exemple pour encourager un jeune homme, quels avantages n'aurez-vous pas au-dessus de lui, si vous voulez être aussi appliqué. Quand on saura que vous travaillez à n'ignorer rien dans l'histoire et dans la guerre, personne n'osera vous attaquer sur la dévotion : la plupart même ne vous en soupçonneront plus ; ils croiront seulement que vous êtes un sage ambitieux. Si peu que vous accompagniez cela de conduite droite et honnête, la réputation de probité vous épargnera mille contradictions.
Outre qu'il ne faut jamais paraître se préférer à personne, il faut encore certaines manières simples, naturelles et ingénues et un visage ouvert, quelque chose de complaisant dans le commerce passager : que tout marque de la noblesse, de l'élévation, un cœur libéral, officieux, bienfaisant, touché du mérite,, de l'industrie pour obliger, du regret quand on ne le peut pas, de la délicatesse pour prévenir les gens, pour les entendre à demi-mot, pour leur épargner certaines peines, pour dire à demi ce qu'il ne faut pas achever de dire, pour donner une courte [approbation] sans paraître vouloir louer, pour assaisonner un service de ce qui peut le rendre plus obligeantsans le faire valoir. L'orgueil cherche la gloire par ce chemin, et il faut que la religion cherche par ce chemin la vraie bienséance par des motifs tout différents. Rien n'est si noble, si délicat, si grand, si héroïque, que le
cœur d'un vrai chrétien ; mais en lui rien de faux, rien d'affecté, rien que de simple, de modeste et d'effectif en tout.
Voilà à peu près les choses qui regardent le commerce public.
Il y a encore le commerce de certains amis d'une amitié superficielle. Il ne faut point compter sur eux, ni s'en servir sans un grand besoin : mais il faut, autant qu'on le peut, les servir, et faire en sorte qu'ils vous soient obligés. Il n'est pas nécessaire que ces gens-là soient tous d'un mérite accompli ; il suffit de lier ce commerce extérieur avec ceux qui passent pour les plus honnêtes gens. C'est ceux-là avec qui on s'arrête et on raisonne, au lieu qu'on ne dit que bonjour aux autres. On les va voir chez eux aux occasions de compliments, on parait s'intéresser quand ils ont des affaires, on se trouve avec eux en certains endroits et même on les v cherche : mais on n'est point de leurs plaisirs, et on ne les met point dans sa confidence. S'ils veulent pousser plus avant la liaison, on esquive doucement : tantôt on a une affaire, tantôt on va à Paris, tantôt on s'excuse sur les affaires qu'ils ont à leur tour.
Pour les vrais amis, il faut les choisir avec de grandes précautions, et par conséquent se borner à un fort petit nombre, il faut de l'assortiment pour la condition, il n'est pas nécessaire qu'elle soit toujours égale, mais s'il y a par là de l'inégalité, il faut qu'elle soit avantageusement réparée par un solide et grand mérite, par beaucoup de capacité pour vous donner de bons conseils, et par une conduite approu-
vée. Surtout point d'ami intime qui ne craigne Dieu, et que les pures maximes de religion ne gouvernent en tout ; autrement il vous perdra, quelque bonté de cœur qu'il ait. Choisissez, autant que vous pourrez, vos amis dans un rge un peu au-dessus du vôtre: vous en mûrirez plus promptement. A l'égard des vrais et intimes amis, un cœur ouvert ; rien pour eux de secret que le secret d'autrui, excepté dans les choses où vous pourriez craindre qu'ils ne fussent préoccupés. Soyez chaud, désintéressé, fidèle, actif, effectif, constant dans l'amitié, mais jamais aveugle sur les défauts et sur les divers degrés de mérite de vos amis ; qu'ils vous trouvent au besoin, et que leurs malheurs ne vous refroidissent jamais ; s'il vous arrivait d'avoir eu pour ami un homme que vous auriez mal connu, retirez-vous doucement et sans rupture ouverte, s'il est malhonnête homme. S'il est honnête homme avec de grands défauts ne cessez point d'être de ses amis : que monsieur votre père et madame votre mère soient toujours vos premiers amis, vous n'en sauriez trouver de si sûrs, ni d'un plus doux commerce, il faut être avec eux dans cette liberté. Prenez garde à votre dépense, voyez vos comptes, ne craignez rien tant que de devoir, évitez les dépenses superflues pour pouvoir faire honorablement les nécessaires, il faut faire avec un cœur de roi tout ce qu'on doit faire, et retrancher tout le reste pour conserver l'honneur et la justice en ne faisant jamais languir des créanciers. Quelle horrible et sotte vanité que de s'imaginer qu'on puisse être honoré
par une dépense qui va à se ruiner, à ruiner ceux qui prêtent de bonne foi, et à vivre en banqueroutier.
Traitez bien vos domestiques : une autorité ferme et douce, un grand soin d'entrer dans leurs besoins, e leur faire tout le bien qu'on peut, de distinguer ceux qui méritent quelque distinction, et de les attacher à soi par le cœur ; supporter leurs défauts, lorsqu'ils ne sont pas essentiels, et qu'ils ont bonne volonté de s'en corriger ; se défaire de ceux dont on ne saurait faire d'honnêtes gens selon leur état.
Enfin souvenez-vous, monsieur, (et je finis par où j'ai commencé) que la mollesse énerve tout, qu'elle afiadit tout, qu'elle ôte leur sève et leur force à toutes les vertus et à toutes les qualités de l'âme, même suivant le monde. Un homme livré à sa mollesse est un homme faible et petit en tout : il est si tiède, que Dieu le vomit. Le monde le vomit aussi à son tour, car il ne veut rien que de vif et de ferme. Il est donc le rebut de Dieu et du monde, c'est un néant ; il est comme s'il n'était pas ; quand on en parle, on dit : ce if est pas un honinie. Vous savez le vieux proverbe, // j n'est ni chair, ni poisson. Craignez, monsieur, ce défaut ' *"'qui serait la source de tant d'autres. Priez, veillez ; mais veillez contre vous-même. Pincez-vous comme on pince un léthargique ; faites-vous piquer par vos amis pour vous réveiller. Recourez assidûment aux sacrements, qui sont les sources de la vie, et n'oubliez jamais que l'honneur du monde et celui de l'Evangile sont ici d'accord. Ces Deux Royaumes ne sont donnés qu'aux violents qui les emportent d'assaut. (VIII, 471.)