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Ne point ajourner sa perfection

J'aurai de la peine, madame, à me souvenir des choses que je vous dis dimanche dernier. Toute l'idée qui m'en reste est, ce me semble, que je vous dis deux choses : la première, que nous devions nous sanctifier dans l'état où la Providence nous a mis, sans nous faire des projets ou des desseins de vertu pour l'avenir ; et la seconde, que nous devions avoir une fort grande fidélité à Dieu dans les plus petites choses.

La plupart des gens passent la meilleure partie de leur vie à connaître et à regretter leur manière de vivre, à se proposer de la changer, à se faire des règlements pour un temps qu'ils espèrent avoir et qui souvent ne leur est point donné, et à perdre ainsi en résolutions un temps qu'ils devraient employer à

faire de bonnes œuvres, et à travailler utilement à leur salut.

Il faut, madame, regarder ces sortes d'idées comme une tentation fort dangereuse. X^otre salut est l'ouvrage de tous les jours et de tous les moments de notre vie. Il n'y a point de temps plus propre pour le faire que celui que Dieu nous donne maintenant par sa miséricorde, parce que nous l'avons aujourd'hui, et peut-être nous ne l'aurons pas demain. Le salut ne se fait point en désirant de le faire, mais en s'y appliquant de tout son mieux. L'incertitude dans laquelle nous vivons nous doit faire comprendre que notre volonté doit être arrêtée par cette seule affaire, et que toute autre occupation est indigne de nous, puisqu'elle ne nous conduit point à Dieu, qui doit être la lin de toutes nos actions, et qui est le Dieu de notresahiîy qui est le nom que David lui donne souvent dans les Psaumes.

Pourquoi, madame, faisons-nous des projets de perfection ? C'est que nous les croyons nécessaires pour nous sauver. Pourquoi différons-nous donc de les exécuter, puisqu'il est aussi nécessaire que nous travaillions aujourd'hui à notre salut, que d'ici à dix ans ; à la cour comme dans une vie plus retirée ? Il faut toujours prendre le plus sûr dans l'affaire de son salut : ou on perd tout ou on gagne tout. L'état de la vie auquel Dieu nous a appelés est sur pour nous, quand nous y remplissons tous nos devoirs. Si Dieu eût prévu que dans les cours des princes on n'eût pas pu se sauver, il nous aurait commandé de n'y jamais demeurer. Bien loin de nous

avoir fait ce commandement, c'est lui qui fait les rois et qui règle les cours, et qui permet que la naissance ou les emplois qu'on y a y donnent entrée. Il veut donc qu'on s'y sauve, et qu'on y trouve le chemin qui conduit au Ciel, qui consiste dans l'attachement à la vérité, à cette vérité, dis-je, que Jésus-Christ nous a dit nous devoir délivrer S c'est-à-dire, nous retirer de tous les dangers auxquels on est exposé en ce monde.

Tant plus, madame, vous en rencontrez dans l'état où vous êtes, tant plus aussi vous devez veiller sur vous-même pour n'y pas succomber. Veiller sur soi, c'est être attentif à Dieu ; c'est l'avoir toujours présent ; c'est rentrer en soi-même ; c'est ne se point dissiper ou distraire volontairement parmi les créatures ; c'est aimer, autant qu'on le peut, la retraite, les saints livres et la prière : c'est répandre, comme dit le Prophète ^, son cœur en la présence de Dieu ; c'est le trouver en soi-même ; c'est le chercher par la ferveur de ses désirs ; c'est l'aimer plus que toutes choses, et éviter tout ce que nous savons lui déplaire. Cette vertu, madame, est la vertu de tous les états ; elle est d'un merveilleux secours à la cour, et je ne trouve rien qui puisse aider davantage à n'aimer point le monde, au milieu du monde, que l'usage qu'on en sait faire. Rendez-vous-la donc familière, madame, et tâchez de n'oublier jamais que vous êtes avec Dieu, et que Dieu est en vous, afin

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