II. — Ne point s'appuyer sur les créatures
17 novembre 1690.
Je suis très sincèrement affligé, madame, du malheur de messieurs vos frères ; mais, pendant que les hommes les abandonnent, il faut intéresser Dieu par votre patience à les secourir. Il est l'asile de ceux qu'on persécute et le consolateur des affligés. Il vous éprouve par les choses qui arrivent à messieurs vos frères ; mais il ne vous éprouve que pour vous détacher, et pour vous rendre digne de lui. Quiconque, dit-il \ aime on son père ou sa mère ou ses frères , etc., plus quewoi, nest pas digne de moi. Il faut lui sacrifier la chair et le sanij ; il faut vous sacrifier vous-même.
Il est le meilleur de nos amis et le plus proche de nos parents. Hélas ! madame, qu'attendiez-vous des hommes ? vous ne les connaissiez donc pas. Ils sont faibles, inconstants, aveugles : les uns ne veulent pas ce qu'ils peuvent ; les autres ne peuvent pas ce qu'ils veulent. La créature est un roseau cassé : si on veut s'appuyer dessus, le roseau plie, ne peut vous soutenir, et vous perce la main ^ .
Pour la pratique, voici ce que je pense. Dieu vous a touchée au vif en vous humihant ; le médecin charitable a mis le remède sur l'endroit malade et sensible : tant mieux ; c'est qu'il veut vous guérir. Taisez-vous ; adorez celui qui vous frappe : n'ouvrez la bouche que pour dire : Je l'ai bien mérité. Tous les discours contre le Roi et la Reine ne serviraient qu'à vous venger sans vous ser\-ir. Vous leur feriez du mal sans vous taire aucun bien : ainsi vous ne pouvez en conscience parler : ce déchaînement serait scandaleux. Pour moi, je crois que Dieu vous attendait en cette occasion ; elle décidera pour votre avancement spirituel. Si vous perdez le fruit d'une telle croix, vous serez doublement malheureuse, et vous manquerez à Dieu d'une manière très dangereuse. Mais combien de grâces attachées à cette croix, si vous la portez courageusement î C'est par là que vous entrerez dans une nouvelle voie pour courir vers la perfection évangélique. X'hésitez donc pas, madame; quelque amer que soit le calice, avalez-le jusqu'à la
I. Belle image biblique {haie, xxxvi, 6). Sainte-Beuve appelle cela « les touches énergiques » de Fénelon. — Causeries du lundi, t. X, p. 27.
Fénelon. — Lettres de direction. î
lie, comme Jésus-Christ. Je le prie de vous en donner la force, et de ne permettre pas que vous vous abandonniez aux saillies injustes du ressentiment. Jésus-Christ est mort pour ceux qui le faisaient mourir, et il nous a enseigné à aimer, à bénir, à aider par nos prières ceux qui nous maudissent et nous persécutent. Redoublez vos prières dans ces temps de trouble et de tentation. Vous trouverez dans le cœur de Jésus-Christ mourant sur la croix tout ce qui manque au vôtre pour aimer ceux que votre orgueil voudrait haïr et confondre. (VIII, 6oi.)