‹ Lettres de directionChapitre 41 sur 163 · I. Luc, XVI · texte numérisé non relu

I. Luc, XVI

13. — Éviter la {prévoyance inquiète de Vavenir\ fruits que nous devons retirer des contradictions intérieures ; vanité des biens de la terre.

Issy, 25 mai.

Les croix que nous nous faisons à nous-mêmes, par une prévoyance inquiète de l'avenir, ne sont point des croix qui viennent de Dieu. Nous le tentons par notre fausse sagesse, en voulant prévenir son ordre, et en nous efforçant de suppléer à sa providence par notre providence propre. Le fruit de notre sagesse est toujours amer, et Dieu le permet pour nous confondre, quand nous sortons de sa conduite paternelle. L'avenir n'est point encore à nous : peutêtre n'y sera-t-il jamais. S'il vient, il viendra peut-être tout autrement que nous ne l'avons prévu. Fermons donc les yeux sur ce que Dieu nous cache, et qu'il tient en réserve dans les trésors de son profond conseil. Adorons sans voir ; taisons-nous ; demeurons en paix.

Les croix du moment présent apportent toujours leur grâce et par conséquent leur adoucissement avec elle : on y voit la main de Dieu qui se fait sentir. Mais les croix de prévoyance inquiète sont vues au delà de l'ordre de Dieu : on les voit sans grâce pour les supporter ; on les voit même par une infidélité qui éloigne la grâce. Ainsi tout y est amer et insupportable ; tout y est noir ; tout y est sans ressource, et l'âme qui a voulu goûter par curiosité le fruit défendu ne trouve plus que mort et révolte sans consolation au dedans d'elle-même. Voilà ce que c'est

que de ne se fier pas à Dieu, et que d'oser violer son secret dont il est jaloux. A chaque jour, dit Jésus- Christ, suffit son mal ; le mal de chaque jour devient un bien lorsqu'on laisse faire Dieu. Qui sommes-nous pour lui dire : Par quel motif faites-vous cela ? Il est le Seigneur, et cela suffit ; il est le Seigneur ; qu'il fasse tout ce qui est bon à ses yeux. Qu'il élève ou qu'il abaisse ; qu'il frappe ou qu'il console ; qu'il brise ou qu'il guérisse toutes les blessures ; qu'il donne la mort ou la vie, il est toujours le Seigneur ; nous ne sommes que l'ouvrage, et par conséquent le jouet de ses mains. Qu'importe, pourvu qu'il se glorifie, et que sa volonté s'accomplisse en nous ? Sortons de nous-mêmes; plus d'intérêt propre, et la volonté de Dieu, qui se développe à chaque moment en tout, nous consolera aussi en chaque moment de tout ce que Dieu fera autour de nous, ou en nous, aux dépens de nous-mêmes. Les contradictions des hommes, leur inconstance, leurs injustices mêmes, nous paraîtront les effets de la sagesse, de la justice et de la bonté invariable de Dieu : nous ne verrons plus que Dieu infiniment bon qui se cache sous les faiblesses des hommes aveugles et corrompus.

Ainsi cette figure trompeuse du monde, qui passe comme une décoration de théâtre, nous deviendra un spectacle très réel et digne d'éternelle louange du côté de Dieu. Les hommes, quelque grands qu'ils paraissent, ne sont rien en eux-mêmes : mais que Dieu est grand en eux ! C'est lui qui fait servir l'humeur bizarre, l'orgueil chagrin, la dissimulation, la vanité et toutes les folles passions, au conseil éternel

qu'il a sur ses élus. Il emploie et le dedans et le dehors, et la corruption des autres hommes, et nos propres imperfections, et notre propre sensibilité; en un mot, il emploie tout à notre propre sanctification ; il remue le ciel et la terre ; rien ne se fait que pour nous purifier et nous rendre dignes de lui. Réjouissons-nous donc lorsque notre Père céleste nous éprouve ici-bas par diverses tentations intérieures et extérieures, qu'il nous rend tout contraire au dehors et tout douloureux au dedans. Réjouissons-nous, car c'est par de telles douleurs que notre foi, plus précieuse que l'or, est purifiée. Réjouissons-nous d'éprouver ainsi le néant et le mensonge de tout ce qui n'est point Dieu ; car c'est par cette expérience crucifiante que nous sommes arrachés à nous-mêmes et aux désirs du siècle. Réjouissons-nous, car c'est par ces douleurs de l'enfantement, que l'homme nouveau naît en nous.

Quoi ! nous nous décourageons, et c'est la main de Dieu qui se hâte de faire son œuvre ! C'est ce que nous souhaitons tous les jours qu'il fasse, et dès qu'il commence à le faire, nous nous troublons : notre lâcheté et notre impatience arrêtent la main de Dieu. Je dis que nous éprouvons, dans les peines de la vie, le néant et le mensonge de tout ce qui n'est pas Dieu : le néant, parce qu'il y a un vide infini dans tout ce qui n'est pas le bien infini et l'unique bien ; de plus, on y trouve le mensonge. La créature promet beaucoup, et elle ment. Le néant paraît quelque chose ; mais il n'est rien qu'un néant menteur. Que ne fait-il point espérer! mais, dans le fond, que donne-

t-il ? Vanité et affliction d'esprit de toutes parts sous le soleil, mais surtout dans les plus hautes places. Le néant n'y est pas moins néant qu'ailleurs, car il est également rien partout ; mais il est plus menteur. C'est une décoration qui n'est pas moins creuse, mais qui est plus ornée ; elle allume les espérances, elle irrite les désirs, mais elle ne remplit jamais le cœur. Ce qui est vide soi-même ne saurait rien remplir. Ces créatures faibles et malheureuses, qui sont les divinités de la terre, ne peuvent donner la force et le bonheur qu'elles n'ont pas. Va-t-on puiser de l'eau dans une fontaine tarie ? Non, sans doute. Pourquoi donc vouloir aller puiser la paix et la joie chez ces grands qu'on voit soupirer, qui mendient eux-mêmes de l'amusement, et que l'ennui vient dévorer au milieu de tous les appareils de plaisir ? Que ceux-là soient faits semblables à eux, qui mettent leur confiance en eux, ainsi que le prophète le disait pour ceux qui adoraient les idoles ^ Mettons nos espérances plus haut, et dans un lieu plus inaccessible aux accidents de cette vie.

Enfin j'ai dit que la vanité et le mensonge se trouvent dans tout ce qui n'est pas Dieu ; par conséquent ils se trouvent aussi en nous-mêmes. Le néant; hélas ! qu'y a-t-il de si vide et qui soit plus néant que notre cœur ? Le mensonge, qu'est-ce que nous ne nous promettons pas à nous-mêmes ? Mais nos promesses sont pleines de mensonge ; heureux celui qui en est à jamais détrompé ! Notre cœ^ur est aussi

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