‹ Lettres de directionChapitre 68 sur 163 · Joann., xiv · texte numérisé non relu

Joann., xiv

AU MARaUIS DE SEIGNELAY

30. — Éviter h partage entre Dieu et le monde : tiioyens d'arriver à une conversion parfaite.

Je rends grâces à Dieu, monsieur, de la crainte qu'il vous donne de quitter le mal sans faire le bien. Cette crainte, qu'il imprime dans votre cœur, sera le solide fondement de son ouvrage. Outre que vous ne sauriez jamais de suite, du tempérament dont vous êtes, vous soutenir contre le mal, que par une fervente pratique du bien ; d'ailleurs, vous seriez le plus malheureux de tous les hommes, si vous entrepreniez de vaincre vos passions sans vous unir étroitement à Dieu dans ce combat. Votre cœur serait

I . Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, fils, aîné du grand Colbert et frère des duchesses de Beauvilliers, de Chevreuse et de Mortemart, naquit en 165 1. Son père le forma de bonne heure aux affaires et lui obtint du Roi la charge de secrétaire d'État de la marine. Une mort prématurée arrêta sa brillante carrière (1690), à l'âge de trente-neuf ans. Les affaires et les plaisirs n'étouffèrent pas les sentiments de religion puisés dès l'enfance au foyer de sa famille ; vers la fin de sa vie, il entra en correspondance avec Fénelon, et embrassa avec courage toutes les pratiques d'une vie vraiment chrétienne. (Voyez Fénelon^ directeur de conscience, livre V, ch. 3.)

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sans cesse déchiré; vous n'auriez ni l'ivresse des plaisirs, ni la consolation du Saint-Esprit. Il faut que votre cœur soit rempli ou de Dieu ou du monde. S'il l'est du monde, le monde vous rentraînera insensiblement, et peut-être tout à coup, dans le fond de l'abîme. S'il l'est de Dieu, Dieu ne vous souffrira point dans une lâche tiédeur : votre conscience vous pressera ; vous goûterez le recueillement ; les choses qui vous ont charmé vous paraîtront vaines et frivoles ; vous sentirez au dedansde vous une puissance à laquelle il faudra que tout cède peu à peu; en un mot, vous ne serez point à Dieu à demi. Si vous cherchez, par de taux tempéraments, à partager votre cœur. Dieu, qui est jaloux, rejettera avec horreur ce partage injurieux qui le met en concurrence avec sa créature, c'est-à-dire avec le néant même. Il ne vous reste donc, ou que de retomber par un affreux désespoir dans l'abîme de l'iniquité, ïiwé à vous-même, au monde insensé et à tous vos tyranniques désirs, ou de vous abandonner sans réserve au Père des miséricordes et au Dieu de toute consolation qui vous tend les bras malgré vos ingratitudes. Il n'y a pas de marché à faire avec Dieu; il est le maître. Il faut se donner à lui, et se taire, se laisser mener, et ne voir pas même jusqu'où l'on ira. Abraham quittait sa patrie, et courait vers une terre étrangère sans savoir où il allait. Imitons son courage et sa foi. Quand on se fait des règles et des bornes dans sa conversion, on marche sous sa propre conduite: quand on se donne à Dieu sans ménagement, on rend Dieu, pour ainsi dire, le garant de tout ce qu'on fait. Revenez, mon-

sieur, comme l'enfant prodigue : formez au fond de votre cœur cette invocation pleine de confiance : 0 père, fai péché contre h ciel et contre vous * ? Il n'est pas possible d'éviter les déchirements de cœur que vos passions vous feront sentir avant que d'être bien étouffées. Vous sentirez tous les plaisirs en foule, qui viendront vous tirer, comme saint Augustin le dit de lui-même^; vous les entendrez qui vous diront d'une voix secrète : « Quoi donc! vous nous dites « un éternel adieu ! vous ne nous verrez plus ! et « toute votre vie ne sera plus que gêne et que tris- « tesse! » Voilà ce qu'ils diront; mais Dieu parlera aussi à son tour : il vous fera sentir la joie d'une conscience purifiée, la paix d'une âme que Dieu réconcilie avec lui, et la liberté de ses vrais enfants. Vous n'aurez plus de ces plaisirs furieux qui enivrent l'âme, qui lui font oublier son malheur à force de l'étourdir; mais vous aurez ce calme intérieur et ce témoignage consolant qui soutient contre toutes les peines : vous serez d'accord avec vous-même; vous ne craindrez plus de rentrer au dedans de vous : au contraire, vous y trouverez la véritable paix ; vous n'aurez ni à craindre ni à cacher; vous aimerez tout ce que vous ferez, puisque vous aimerez la volonté de Dieu qui vous y déterminera; vous ne voudrez plus aucune des choses que Dieu ne vous donnera point; vous porterez dans votre cœur une source inépuisable de consolation et d'espérance contre tous

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