Bonheur des soufrances
J'apprends, madame', que Dieu vous donne des croix, et j'y prends part de tout mon cœur. En tout temps, j'ai été sensible à tout ce qui pouvait vous toucher; mais l'expérience ajoute encore un nouveau degré de sensibilité en moi pour les souffrances d'autrui. Heureux qui souffre ! Je le dis au milieu de l'occasion même, et pour vous et pour moi, heureux qui souffre d'un cœur doux et humble ! Ce qui est le bon plaisir de Dieu ne va jamais trop loin. Si nous étions maîtres de nos souffrances, nous ne souffririons jamais assez pour mourir à nous-mêmes. Dieu, qui nous connaît mieux que nous ne pouvons nous connaître, et qui nous aime infiniment plus que nous ne pouvons nous aimer, en sait la juste mesure, et ne permettra pas que vous soyez tentéeau-dessusde vos forces. L'amour adoucit toutes les souffrances, et l'on
I. Cette lettre fut adressée, vers la fin de 1698, à Jeanne- Françoise de Géraud, marquise d'Alègre, à l'occasion des peines que lui causaient les désordres du marquis de Barbesieux, son gendre, fils de Louvois. Le marquis d'Alègre devint maréchal de France en 1724.
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ne souffre tant que parce qu'on n'aime point, ou qu'on aime peu. Dieu vous veut toute à lui, et ce n'est que sur la croix qu'il prend sa pleine possession. Je garde maintenant le silence à l'égard de tous mes anciens amis, et je ne le romps pour vous, madame, qu'a cause que vous êtes dans l'amertume, et que cette bienheureuse société de croix demande un épanchement de cœur pour se soutenir dans l'affliction. (VIII, 586.)
33. — Union à Dieu parmi les emharras extérieurs, la prière continuelle est alors notre seule ressource.
28 mai 1687.
Je suis très aise, mon cher seigneur, d'apprendre que l'agitation du voyage ait laissé M"'^ la duchesse dans la même situation. Il y a toujours à craindre que ces grands mouvements ne nous dérangent un peu. Mais dans le fond, quand on se tient attaché à Jésus-Christ par la prière et par la fréquentation de ses mystères, l'agitation ne sert souvent qu'à nous affermir. Cet arbre dont parle David qui est planté le long des eaux, et qui est profondément enraciné,
I . Charles-Honoré d'Albert, duc de Chevreuse, pair de France, chevalier des ordres du roi, capitaine-lieutenant des chevau-légers de sa garde (1649-17 12), épousa la fille aînée de Colbert. Dix entants naquirent de cette union. On disait des deux beaux-frères, Beauvilliers et Chevreuse, qu'ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. « Il est mort comme un saint, écrit Dangeau, et avait toujours vécu dans une dévotion parfaite, )> Uni à Fénelon par une amitié solide, il resta fidèle à l'archevêque exilé. La correspondance mi-politique, mi-religieuse est très abondante ; c'est par lui que Fénelon continuait d'écrire au duc de Bourgogne. Rien n'est plus touchant que la partie spirituelle. (Vovez Fénelon, directeur de conscience, livre V, ch. 3.)
selon les termes de l'apôtre, dans l'humilité et dans la charité, n'est pas ébranlé par les vents qui arra- .chentles plantes sans racine. Cet arbre est même plus affermi à mesure qu'il parait plus agité. Les occasions de vanité, de dissipation, d'ambition, de jalousie, sont pour ces âmes des occasions d'un nouveau mérite. Mais je conviens avec vous, mon cher seigneur, qu'on a besoin, dans ces rencontres, de s'observer avec grand soin, et de se tenir fortement attaché à Dieu. Pour peu que Dieu se détourne de nous pour punir notre négligence ou nos infidélités, nous nous trouvons bientôt dans l'état où était David au milieu de sa cour. Hélas ! je me croyais affermi dans le bien, disait ce prince selon le cœur de Dieu; je ne serai jamais ébranlé dans mes résolutions, disais-je en moi-même ; me voilà fixé pour l'éternité : Dixi in ahiindantia mea : Non niavebor in œternum : mais vous n'avez fait que détourner vos yeux un moment, ô mon Dieu, et je suis tombé dans le trouble : averîisti faciem tiiam, et factiis siim conturhaîus\
Nous avons par nous-mêmes un si terrible penchant vers les biens sensibles, et nous y sommes poussés avec tant de violence par tout ce qui nous environne, que, pour peu que le Fort d'Israël cesse de nous soutenir, la chute est infaillible. Notre chemin est glissant, dit le Psaume % et l'ange exterminateur nous pousse de toute sa force. Qui nous peut soute-