‹ Lettres de directionChapitre 89 sur 163 · I. IThess., IX · texte numérisé non relu

I. IThess., IX

aimer, plein de zèle et d'attachement, mon bon duc, pour vous et pour M'"^ la duchesse. M. l'abbé de Chantérac que j'aime et que je révère comme mon père vous demandera un secours. Ses intérêts me sont beaucoup plus chers que les miens. (VII, 229.)

40. — Avis d une personne de la cour 2 ; se permettre sans scrupule les divertissements attachés à son état.

Vous ne devez point, ce me semble, madame, vous embarrasser sur les divertissements où vous ne pouvez éviter de prendre part. Il y a bien des gens qui veulent qu'on gémisse de tout, et qu'on se gène continuellement en excitant en soi le dégoût des amusements auxquels on est assujetti. Pour moi, j'avoue

1. Jeanne-Marie-Thérèse Colbert (1650-1732), duchesse de Chevreuse, était la fille aînée du grand ministre. Dame du palais de la reine, elle sut plaire à tous, sans empressement et sans bassesse, avec une franchise singulière et une vertu qui ne se démentit jamais. Ce fut une grande chrétienne. Les peines ne lui manquèrent point, elle en fut accablée. Fénelon lui exposa dans un langage délicat cette belle théorie de la souffrance qui consacre la vertu. A la mort du roi, elle s'affranchit de tous les devoirs du monde ; elle s'adonna à la prière et aux bonnes oeuvres. (Voyez Fénelon, directeur de conscience, 2^ édition, p. 289.)

2. Texte revusurl'original. Cet écrit attribuèdans la i^e édition à Mme de Maintenon appartient, croyons-nous, à la duchesse de Chevreuse. Le manuscrit avec d'autres avis semblables est conservé à Dam pierre, à côté des lettres adressées à la duchesse de Chevreuse. Sa destination nous paraît être la même, d'autant que ces conseils s'appliquent très bien à cette femme vertueuse, dameda palais de la reine.

que je ne saurais m'accommoder de cette rigidité. J'aime mieux quelque chose de plus simple, et je crois que Dieu même l'aime beaucoup mieux. Quand les divertissements sont innocents en eux-mêmes, et qu'on y entre par les règles de l'état où la Providence nous met, alors je crois qu'il suffit d'y prendre part avec modération et dans la vue de Dieu. Des manières plus sèches, plus réservées, moins complaisantes et moins ouvertes, ne ser\'iraient qu'à donner une fausse idée de la piété aux gens du monde, qui ne sont déjà que trop préoccupés contre elle, et qui croiraient qu'on ne peut servir Dieu que par une vie sombre et chagrine.

Je conclus donc, madame, que quand Dieu met dans certaines places qui engagent à être de tout, au lieu où vous êtes, il n'y a qu'à y demeurer en paix sans se chicaner continuellement soi-même sur les motiis secrets qui peuvent insensiblement se glisser dans le cœur. On ne finirait jamais si on voulait continuellement sonder le fond de son cœur ; et en voulant sortir de soi pour chercher Dieu, on s'occuperait trop de soi dans ces examens si fréquents. Marchons dans la simplicité du cœur avec la paix et la joie qui sont les fruits du Saint-Esprit. Qui marche en la présence de Dieu dans les choses les plus indifférentes, ne cesse de faire l'œuvre de Dieu, quoiqu'il ne paraisse rien faire de solide et de sérieux. Je suppose toujours qu'on est dans l'ordre de Dieu, et qu'on se conforme aux règles de la Providence dans sa condition en faisant ces choses inditîérentes.

La plupart des gens, quand ils veulent se convertir

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OU se réformer, songent bien plus à remplir leur vie de certaines actions difficiles et extraordinaires, qu'à purifier leurs intentions, et à mourir à leurs inclinations naturelles dans les actions les plus communes de leur état : en quoi ils se trompent fort souvent. Il vaudrait beaucoup mieux changer moins les actions, et changer davantage la disposition du cœur qui les fait faire. Quand on est déjà dans une vie honnête et réglée, il est bien plus pressé, pour devenir véritablement chrétien, de changer le dedans que le dehors. Dieu ne se paie ni du bruit des lèvres, ni de la posture du corps, ni des cérémonies extérieures : ce qu'il demande, c'est une volonté qui ne soit plus partagée entre lui et aucune créature ; c'est une volonté souple dans ses mains, qui ne désire et ne rejette rien, qui veuille sans réservx tout ce qu'il veut, et qui ne veuille jamais, sous aucun prétexte, rien de tout ce qu'il ne veut pas.

Portez, madame, cette volonté toute simple, cette volonté toute pleine de celle de Dieu, partout où sa Providence vous conduit. Cherchez Dieu dans ces heures qui paraissent si vides; et elles seront pleines pour vous, puisque Dieu vous y soutiendra. Les amusements même les plus inutiles se tourneront en bonnes œuvres, si vous n'y entrez que selon la vraie bienséance, et pour vous conformer à l'ordre de Dieu. Que le cœur est au large quand Dieu ouvre cette voie de simpUcité ! On marche comme de petits enfants que la mère mène par la main, et qui se laissent mener sans se mettre en peine du lieu où ils vont. On est content d'être assujetti, on est content d*être libre, on est prêt à

parler, on est prêt à se taire. Quand on ne peut dire des choses édifiantes, on dit des riens d'aussi bon cœur; on s'amuse à ce que saint François de Sales appelle des joyeusetés : par là, on se délasse en délassant les autres.

Vous me direz peut-être que vous aimeriez mieux être occupée de quelque chose de plus sérieux et de plus solide. Mais Dieu ne l'aime pas mieux pour vous, puisqu'il choisit ce que vous ne choisiriez pas. Vous savez que son goût est meilleur que le vôtre. Vous trouveriez plus de consolation dans les choses solides dont il vous a donné le goût ; c'est cette consolation qu'il veut vous ôter ; c'est ce goût qu'il veut mortitier en vous, quoiqu'il soit bon et salutaire. Les vertus mêmes ont besoin d'être purifiées dans leur exercice, par les contretemps que la Providence leur fait souffrir pour les mieux détacher de toute volonté propre. O que la piété, quand elle est prise par le principe fondamental de la volonté de Dieu, sans consulter le goût, ni le tempérament, ni les saillies d'un zèle excessif, est simple, douce, commode, aimable, discrète et sûre dans toutes ses démarches ! On vit à peu près comme les autres gens, sans affectation, sans apparence d'austérité, d'une manière sociable et aisée, mais avec une sujétion perpétuelle à tous ses devoirs, mais avec un renoncement sans relâche à tout ce qui n'entre point d'un moment à l'autre dans l'ordre de Dieu sur nous, enfin, avec une vue pure de Dieu, à qui on sacrifie tous les mouvements irréguliers de la nature. Voilà l'adoration en esprit et en vérité que Jésus-Christ et son père cherchent. Tout le reste

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n'est qu'une religion en cérémonie, et plutôt l'ombre que la vérité du christianisme.

Vous me demanderez sans doute par quels moyens on peut parvenir à se conserver dans cette pureté d'intention, dans une vie si commune et qui paraît si amusée. On a bien de la peine, direz-vous, à défendre son cœur contre le torrent des passions et des mauvais exemples du monde, lorsqu'on est à toute heure en garde contre soi-même : comment pourra-t-on donc espérer de se soutenir, si l'on expose avec tant de facilité aux divertissements qui empoisonnent, ou qui du moins dissipent avec tant de dano^er une âme chrétienne ?

J'avoue le danger et je le crois encore plus grand qu'on ne saurait le dire. Je conviens de la nécessité de se précautionner contre tant de pièges : et voici à quoi je voudrais réduire ces précautions.

Premièrement, je crois que vous devez poser pour fondement de tout la lecture et la prière. Je ne parle point ici d'une lecture de curiosité pour vous rendre savante sur les questions de religion ; rien n'est plus vain, plus indécent, plus dangereux. Je ne voudrais que des lectures simples, éloignées des moindres subtilités, bornées aux choses d'une pratique sensible et qui soient toutes tournées à nourrir le cœur. Evitez tout ce qui excite l'esprit, et qui fait perdre cette heureuse simplicité qui rend l'âme docile et soumise à tout ce que l'Église enseigne. Quand vous ferez vos lectures, non pour savoir davantage, mais pour apprendre mieux à vous défier de vous-même, elles se tourneront toutes à profit. Ajoutez à la lecture

la prière, où vous méditerez en profond silence quelque grande vérité de la religion. Vous pouvez le faire en vous attachant à quelque action ou à quelque parole de Jésus-Christ. Après avoir été convaincue de la vérité que vous voudrez considérer, faites-en l'application sérieuse et précise pour la correction de vos défauts en détail ; formez vos résolutions devant Dieu et demandez-lui qu'il vous anime pour vous faire accomplir ce qu'il vous donne le courage de lui promettre. Quand vous apercevrez que votre esprit s'égarera pendant cet exercice, ramenez-le doucement sans vous inquiéter et sans vous décourager jamais de l'importunité de ces distractions qui sont opiniâtres. Tandis qu'elles seront involontaires, elles ne pourront vous nuire ; au contraire, elles vous serviront plus qu'une prière accompagnée d'une consolation et d'une ferveur toute sensible : car elles vous humilieront, vous mortifieront et vous accoutumeront à chercher Dieu purement pour lui-même sans mélange d'aucun plaisir.

Pourvu que vous soyez fidèle à vous dérober des temps réglés soir et matin pour pratiquer ces choses, vous verrez qu'elles vous serviront de contrepoison contre les dangers qui vous environnent. Je dis le soir et le matin, parce qu'il faut renouveler de temps en temps la nourriture de l'âme aussi bien que celle du corps, pour empêcher qu'elle ne tombe en défaillance en s'épuisant dans le commerce des créatures. Mais il faut être ferme contre soi et contre les autres pour réserver toujours ce temps. Il ne faut jamais se laisser entraîner aux occupations extérieures, quelque

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bonnes qu'elles soient, jusqu'à perdre le temps de se nourrir.

La seconde précaution que je crois nécessaire, est de prendre, suivant qu'on est libre et qu'on sent son besoin, certains jours pour se retirer entièrement et pour se recueillir. C'est là qu'on guérit secrètement aux pieds de Jésus-Christ toutes le5 plaies de son cœur, et qu'on efface toutes les impressions malignes du monde. Cela sert même à la santé ; car, pourvu qu'on sache user simplement de ces courtes retraites, elles ne reposent pas moins le corps que l'esprit.

Troisièmement, je suppose que vous vous bornez aux divertissements convenables à la profession de piété que vous faites, et au bon exemple que le monde même attend de vous. Car le monde, tout monde qu'il est, veut que ceux qui le méprisent ne se démentent en rieïi dans le mépris qu'ils ont pour lui, et il ne peut s'empêcher d'estimer ceux par qui il se voit méprisé de bonne foi. Vous comprenez bien, madame, que les vrais chrétiens doivent se réjouir de ce que le monde est un censeur si rigoureux ; car ils doivent se réjouir d'être par là dans une nécessité plus pressante de ne rien faire qui ne soit édifiant.

Enfin, je crois que vous ne devez entrer dans les divertissements de la Cour que par complaisance et qu'autant qu'on le désire. Ainsi, toutes les fois que vous n'êtes ni appelée ni désirée, il ne faut jamais paraître, ni chercher à vous attirer indirectement [une invitation]. Par là, vous donnerez à vos affaires domestiques et aux exercices de piété tout ce que vous serez libre de leur donner. Le public, ou du moins

les gens raisonnables et sans fiel contre la vertu, seront également édifiés, et de vous voir si discrète pour tendre à la retraite quand vous êtes libre, et si sociable pour entrer avec condescendance dans les divertissements permis quand vous y serez appelée.

Je suis persuadé qu'en vous attachant à ces règles, qui sont simples, vous attirerez sur vous une abondante bénédiction. Dieu, qui vous mènera comme par la main dans ces divertissements, vous y soutiendra. Il s'y fera sentir à vous. La joie de sa présence vous sera plus douce que tous les plaisirs qui vous seront offerts. Vous y serez modérée, discrète et recueillie sans contrainte, sans affectation, sans sécheresse incommode aux autres. Vous serez, suivant la parole de saint Paul, au milieu de ces choses comme n'y étant pas ; et y montrant néanmoins une humeur gaie et complaisante ; vous serez toute à tous.

Si vous apercevez que l'ennui vous abatte ou que la joie vous évapore, vous reviendrez doucement et sans vous troubler dans le sein du Père Céleste, qui vous tend sans cesse les bras. Vous attendrez de lui la joie et la liberté d'esprit dans la tristesse, la modération et le recueillement dans la joie, et vous verrez qu'il ne vous laissera manquer de rien. Un regard de confiance, un simple retour de votre cœur sur lui vous renouvellera; et, quoique vous sentiez souvent votre âme engourdie et découragée, dans chaque moment où Dieu vous appliquera à faire quelque chose, il vous donnera la facilité et le courage selon votre besoin. Voilà le pain quotidien que nous demandons à toute heure, et qui ne nous manquera jamais; car notre

Père, bien loin de nous abandonner, ne cherche qu'à trouver nos cœurs ouverts pour y verser des torrents de grâce. (VI, 73.)

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