Souffrir avec abandon
Versailles jeudi 28 juillet 1690,
Je suis sensiblement touché, madame, de l'état triste et douloureux où Dieu vous met : je voudrais pouvoir être souvent auprès de vous et vous donner du moins quelques marques de ma bonne volonté, mais vous m'avez condamné vous-même à m'en abstenir. J'espère que dans cet état de séparation et d'amertume, vous trouverez loin des créatures la plus puissante consolation. Dieu vous fera goûter ce qu'il est par lui même, quand tout le reste manque. La longueur de cette épreuve servira à vous endurcir contre vous-même et à pousser sans bornes votre abandon. Quand on se livre à Dieu pendant les temps de paix et de calme, on ne fait ni ce qu'on veut ni ce qu'on promet. Quoique l'abandon soit sincère, il est encore bien superficiel ; mais quand le calice plein d'amertume se présente, alors la nature frémit, on est triste et craintif jusques à la mort comme Jésus- Christ au jardin des Olives, on sue sang et eau, on dit : Que ce calice soit éloigné de moi ; heureux qui étouffe cette répugnance involontaire et ce soulèvement de la nature pour ajouter comme le Fils de Dieu : cependant, que votre volonté se fasse et non la mienne. En vérité, madame, je serais bien fâché que vous
perdissiez la moindre goutte du calice que Dieu vous présente. C'est maintenant qu'il faut exercer votre foi et votre amour. O que Dieu vous aime, puisqu'il vous frappe sans pitié ; quelque sacrifice qu'il vous demande, n'hésitez jamais, l'état de tristesse qui serre votre cœur et la vue d'un objet affligeant qui est ci toute heure devant vos yeux me fait craindre pour votre santé. Ménagez-la, madame, profitez des petits soulagements qui se présentent, faites-le avec simplicité, ayez égard à votre tempérament mélancolique qui vous jetterait dans des états de noirceur et de découragement. Je prie Notre-Seigneur qu'il fasse de vous et de tout ce qui vous occupe, selon son bon plaisir et pour sa gloire. Vous savez, madame, avec quels sentiments de respect je vous suis dévoué \
I. Cette lettre existe dans les éditions des œuvres de Fénelon (Edition de Versailles, Correspondance, n° 162. — Edition Gaume, VIII, p. 571), mais le commencement et la fin manquent ; nous trouvons, en outre, plusieurs fautes de transcription. Le manuscrit (avec huit autres lettres inédites) se trouve à Dampierre ; et l'adresse c: Madame la Duchesse de Chevreuse » est écrite sur la feuille même, de la main de Fénelon. Les plus anciennes éditions sont défectueuses. Nous avons entre les mains les deux beaux volumes des Œuvres spirituelles de Fénelon, édition de Rotterdam, 1738, nouvelle édition, et cette lettre du 23 juillet 1690 est déjà tronquée ; il y a « M, » au lieu de « Madame ». Il n'est peut-être pas difficile d'expliquer ces lacunes. Au lendemain de la mort de Fénelon, les amis du grand directeur se préoccupèrent de réunir ces belles lettres sorties si nombreuses de sa plume et de son cœur ; ils estimaient avec raison que le public devait profiter de conseils si sûrs et si solides. Les correspondants de Fénelon transcrivirent les lettres en retranchant toutes les questions personnelles qui auraient pu les faire reconnaître ; car ils vivaient encore. C'est pourquoi nous avons tant de lettres sans le nom du destinataire, les plus belles peut-