PARIS (VI
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MÎGNARD
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TOt'S DROITS RÉSERVÉS
M. LE CHANOINE BEAUDENOM
Le portrait qui paraît on tête de ce volume ne saurait, si expressif qu'il soit, satisfaire entièrement ni les personnes qui ont approché M. -Beaudenom, ni celles qui ne connaissent de lui que ses ouvrages. C'est dans l'espoir de donner une première satisfaction tant à la piété filiale des membres de sa famille spirituelle qu'à la bien légitime attente de ses innombrables lecteurs que, répondant à des désirs si instamment renouvelés depuis deux ans, nous avons composé cette toute simple notice.
Dans leur brièveté, ces quelques pages ne constituent pas une biographie, encore moins l'étude d'une spiritualité. En effet, nous n'avons pas à donner un récit détaillé d'une vie qui fut volontairement si effacée toujours; et, d'autre part, nous avons pensé que la doctrine spirituelle de celui en qui l'on a reconnu un maître méritait d'être exposée dans toute son ampleur et accompagnée de pensées choisies qui en seront à la fois le commentaire et l'illustration (1).
Ici, du moins, recueillant et groupant des traits épars et fragmentaires par lesquels, à son insu, il s'est dépeint dans sa correspondance et dans quelques notes intimes, nous avons tâché que se révélât lui-même en sa vraie physionomie le prêtre admirable autant que modeste que fut M. le chanoine Beaudenom.
(1) En préparation.
M. Léopold Beaudenom naquit à Tulle (Corrèze), le 23 novembre 1840; il y passa ses années d'enfance et sa première jeunesse. Orphelin de père, il fut élevé par une mère qui lui transmit, avec une nature d'une délicatesse exquise, une âme à la foi profonde. Aussi, de très bonne heure, les pensées et aspirations de l'enfant se tournèrent comme spontanément vers Dieu.
De cette période notons ce souvenir caractéristique : « Je me rappelle mes jeudis et dimanches, quand je faisais mes études. Je les passais bien souvent seul et sans sortir de la maison. Je regardais au loin par la fenêtre, le menton dans ma main; c'est sans doute ce qui m'a rendu rêveur... » Ce trait nous révèle un goût précoce, — non point certes comme il semble le laisser entendre, pour le rêve — mais pour la méditation et la contemplation prolongées, caractère distinctif de sa nature que devaient singulièrement développer de longues années de maladie et de relative solitude.
Il semble que la mort d'un jeune homme d'élite, auquel il s'était uni par une profonde amitié, ait alors contribué à l'orienter vers le sacerdoce. D'ailleurs, on peut entrevoir à quoi songeait le jeune homme et quelle impression produisaient ses vertus, quand on sait que, dès avant son entrée au séminaire, des personnes d'âge le consultaient sur des cas de conscience.
Grand séminariste, il allie à une profonde modestie un zèle qui triomphe heureusement de sa timidité naturelle : « Vous avez dit le mot, écrira-t-il un jour à un jeune confrère, les timides n'ont qu'une chose à faire : s'oublier, quand il s'agit de l'œuvre de Dieu,
Comme je suis de la confrérie, je vous parle d'expérience. Au petit séminaire et dans les hautes classes, je n'ai jamais pu me décider à faire la lecture du réfectoire. Que sera-ce, me disais-je, quand il faudra prêcher? Le grand séminaire changea tout cela. Dès les vacances de ma première année, je me mis à réunir, chaque dimanche, les gens de mon pays dans une grande chapelle abandonnée; il n'en vint d'abord que quelques-uns, puis la chapelle fut pleine et finit par déborder. Or, devant tout ce monde, il me semblait que je n'existais pas, que je prêtais à Dieu ma parole. Je m'imposai de parler à tous ceux que je rencontrais, même à ceux qu'on me signalait comme hostiles, et au nom du divin Maître, je les abordais de la façon la plus naturelle et la plus confiante. Je m'excuse de me citer, mais mon exemple a grande valeur en qualité de grand timide. »
Nous avons trouvé dans les trop rares papiers qu'il a laissés un petit livre et quelques feuilles détachées qui révèlent le travail intérieur auquel il se soumettait, alors.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est la sûreté de vue et le sens pratique avec lesquels il organise sa vie spirituelle. Dire que ce futur prêtre avait compris pleinement Vunum necessarium, peut paraître banal; il l'est moins peut-être de constater à quel point et avec quelle constance sa vie pratfquemei t était ramenée à ce principe. On se le représente, penché sur son âme, la considérant avec toute la pénétration qu'il possédait déjà, s'examinant à la lumière des actes quotidiens, analysant ses sentiments, prenant de sa jeune individualité une connaissance aussi exacte que minutieuse, déterminant en conséquence, à la lumière de sa raison et de sa foi, sous le contrôle de son directeur, des moyens qui devaient se
révéler d'autant plus efficaces qu'il les adaptait mieux à sa nature et à l'idéal poursuivi.
Ce jeune homme a déjà les longues prévisions de l'homme fait. Il dresse, l'harmonisant au cycle liturgique, le plan de son année, qu'il compare à une roue dont le mouvement sera entretenu par la dévotion aux saints. Ainsi, les simples fêtes tout comme les solennités lui sont autant d'occasions de se recueillir et de se renouveler, nonobstant son invariable fidélité à la retraite de chaque mois. Il va plus loin, il organise ses semaines, se donnai t chaque jour l'occasion d'entretenir ou d'accroître sa ferveur par quelque dévotion spéciale. L'horaire même de ses journées est prévu avec une extrême précision, car il veut donner à sa vie un cadre solide et fixe, qui pourrait à certains paraître rigide, et qui pour cette âme, au contraire, sera le champ clos d'une lutte incessante, cellelà même que le Précurseur s'était assignée : « Illum oportet crescere, me autem minui. »
Notre séminariste avait reconnu de bonne heure qu'il était d'une nature particulièrement vive et d'un tempérament enclin à la tristesse. Il combattit si bien sa vivacité qu'elle ne fut même pas soupçonnée par la plupart des personnes qui, dans la suite, connurent l'abbé Beaudenom.
Quant à la tristesse qui devait, du fait de sa délicatesse d'âme et de ses épreuves, marquer d'une empreinte si profonde sa physionomie, il essaie d'y remédier en puisant aux sources de la joie surnaturelle :
« En me levant, je m'exciterai à la joie de ce qu'un jour, que je ne mérite pas, m'est encore donné pour glorifier Dieu. Si je ressens un peu de tristesse, je chercherai quelque motif pieux de me réjouir. Sitôt que je sentirai mon âme libre et contente, je penserai à l'oraison que je vais faire... Toutes les fois que quel
que image de tristesse essaiera fie s'élever dans mon cœur, je me dirai : « J'appartiens à Dieu; Il a soin « de moi; Il m'aime; Il m'a fait trop de bien quand « j'en étais indigne pour qu'il m'abandonne à préce sent que je fais sa volonté. »
Lutter contre la nature pour l'améliorer ne suffit pas; il faut dans l'ordre de la sanctification faire œuvre vraiment positive. A l'école des maîtres de la vie spirituelle le jeune séminariste avait appris que toute sainteté suppose, à sa base, l'humilité. C'est pourquoi il dresse, dès les premiers mois de son grand séminaire, une longue liste de « Sujets d'examen sur l'humilité », empruntés à Rodriguez, et il prend, d'autre part, des résolutions dont nous voulons donner un aperçu :
« Pour mon examen particulier, que je fais à dix heures et demie et à quatre heures et demie, je m'examinerai sur l'humilité. Je la considérerai dans la Sainte Vierge, et je verrai les progrès que j'ai faits dans cette vertu, les occasions où j'ai manqué, celles où je prévois en avoir besoin.
« En me rendant au réfectoire, je me pénétrerai de cette vérité, que je ne suis pas digne de vivre, que je ne mérite pas la nourriture qui m'est donnée et je tâcherai, autant que possible, d'être servi par les autres et de me dire alors : Je suis un pauvre mendiant; c'est de la main de Dieu que je reçois cette aumône. Je serai heureux de prendre les restes des autres autant que je pourrai le faire sans singularité; je choisirai toujours ce qu'il y a de moins bon; en sortant je remercierai le bon Dieu et admirerai comment il est assez bon pour avoir soin d'un misérable comme moi. »
La pratique de l'humilité suppose l'amour de la solitude et du silence, pour tout dire, du recueillement tant intérieur qu'extérieur : « Pour le chapelet, je
méditerai sur le recueillement : je varierai toutes les semaines à peu près : par exemple, je considérerai le recueillement dans la Sainte Vierge, dans les saints et dans Jésus-Christ. Je le considérerai en lui-même, dans ses effets et dans les dangers de le perdre. »
— « Recueillement extérieur... Recueillement intérieur...
« Si je n'ai rien à me reprocher sur ces deux points, je puis conclure que le reste va bien, car on peut juger des actes par l'état où l'on était avant de les faire, surtout par l'état où était l'âme quand on les a faits. Si elle est à son état normal, libre, tranquille sous le regard de Dieu, tout va bien, car l'état de l'âme est produit par les actions. Si j'ai fait tous ces actes intérieurs et extérieurs avec facilité, bon signe, excellent signe. Si j'ai éprouvé de la difficulté, cherchons : il doit y avoir au fond quelque mouvement de la nature qui a été suivi, quelque préoccupation, quelque désir. »
« Pour le recueillement, note-t-il sur une autre feuille de retraite, il faut la pensée de Dieu. Pour cette pensée habituelle il faut, dans le commencement surtout, avoir des objets qui nous la rappellent. Pour cela, en montant les escaliers, je penserai au chemin du ciel. Surtout mes habits me rappelleront sans cesse Celui dont je porte la livrée. Tous les jours, à l'examen, je me demanderai si j'ai pensé souvent -que ma soutane et mes autres habits ecclésiastiques me sont donnés de Dieu pour qu'ils m'obligent à être tout à Lui. Je m'examinerai donc tous les jours sur l'exercice de la présence de Dieu. »
Sur ce point, comme sur les autres, le jeune ecclésiastique ne s'en tenait pas aux projets : en même temps qu'il les concevait, il en précisait la réalisation pratique, immédiate. C'est ainsi que, résolu à vivre de cette présence de Dieu, il avait fixé, à chaque
jour, six moments où il se rendait à la chapelle pour adorer Notre-Seigneur : autant dire qu'il passait près du tabernacle tout le temps dont il pouvait disposer.
Ce qu'on vient de lire suffit, sans doute, à laisser entrevoir combien cette âme était déjà toute à Dieu, et cela surtout par l'amour, comme on peut s'en convaincre :
« Seigneur, qui est semblable à vous? Seigneur, mon Dieu, je vous aime. Laissez-vous, faites-vous aimer de mon cœur ! Mon cœur est capable de se passionner et de se donner tout entier, que ne le prenezvous ainsi? Mon Dieu, je n'aime que Vous. Vous m'êtes témoin que pas une créature ne préoccupe mon cœur; vous m'êtes témoin que souvent mes affections se fondent en vous et se perdent dans votre amour infini I Oh ! pourquoi cela ne dure-t-il pas toujours? Pourquoi ^etombè-je si lourdement sur cette terre malheureuse 3Ù je semble vous oublier? Vous oublier! oh! non amais, mon cœur peut sommeiller; mais, qu'on le •éveille, et il se sent à vous seul ! 0 Sauveur Jésus, loux amour, ayez pitié de moi, blessez-moi au cœur, ifin que je languisse du désir de vous voir ! »
— « Mon amour, ô mon Dieu, Dieu d'amour, est jlus grand, plus fort, plus noble que mon espérance. Fe vous aime plus que vos biens et, en vous, j'aime nieux votre volonté que la jouissance de votre ama- )ilité. Que vous dirai-je enfin, ô mon Dieu? Bien sûr me je n'aime que vous ! Je vous aime comme on aime in amour unique, je vous aime uniquement à cause le vous, et pour vous, non pour moi. O Dieu qui faites les prodiges, il me semble sentir que je ne suis plus noi, mais que, transformé en vous, je participe à vos entiments, à vos pensées, ù votre amour. Seigneur, ivez pitié de moi 1 »
« Quand j'étais jeune, dira-t-il au soir de sa vie, j'avais conçu un si bel idéal 1 » Quel était cet idéal? lui-même nous l'apprend : « Il faut vivre de Jésus; c'est plus que vivre pour Lui. On peut vivre pour Lui, sans lui être intime; mais quand on vit de Lui, on en est pénétré dans ses pensées, ses goûts, ses espoirs, son extérieur même. Et c'est le plus sûr moyen de le donner aux autres... Il sort, en quelque manière, de l'âme par toutes les expressions de la parole, du visage et ces mille petites actions qui font la vie. Le laisser vivre, et ne plus vivre soi-même, tel est l'idéal. »
Ceux qui ont connu le séminariste qu'il était alors, savent à quel point il réalisa ce magnifique programme de vie intérieure.
Un fait significatif va nous en fournir le témoignage.
Ordonné prêtre le 22 décembre 1863, M. Beaudenom fut immédiatement envoyé, par son évêque, Mgr Berteaud, au Petit Séminaire de Servières (dont il était encore l'élève quatre ans plus tôt), comme préfet spirituel.
Malgré sa modestie, on eut vite fait de découvrir en lui une rare vertu et une véritable vocation de directeur d'âmes : « Votre projet, écrira-t-il plus tard à un prêtre, me rappelle mon vieux temps. J'ai commencé mon ministère par être préfet spirituel dans un petit séminaire. Ce qui me faisait réussir, c'était la pensée qu'avaient les élèves que j'avais . bonne opinion d'eux et que je leur étais dévoué. Allons, aimez Notre-Seigneur par votre cœur, et par le cœur de ces enfants : c'est une nouvelle manière de dilater
son cœur en le rendant fécond. » Encourager les âmes, se dévouer à elles totalement, ce fut, dès le début de son miristère, son programme d'apostolat; ce devait être celui de toute sa vie.
Le climat de Servières, trop dur poussa frêle constitution, l'obligea à quitter cette maison dès la fin do sa deuxième année de ministère; du moins il y laissa un durable souvenir.
Il fut alors nommé (1865) aumônier du couvent et du pensionnat des Ursulines, à Beaulieu.
Après dix ans de très actif apostolat, l'amour de Dieu, allant toujours croissant dans son âme ardente, lui fit désirer la vie de missionnaire : c'est dans ce dessein qu'il entra, en 1875, chez les Maristes. Mais, très vite, il trouva, de nouveau, un obstacle insurmontable dans sa santé délabrée par les austérités excessives qu'il avait pratiquées jadis au grand séminaire (1).
Il revint donc à Beaulieu pour cinq années nouvelles qu'il rendit tout particulièrement fécondes. De son essai de vie religieuse, il rapportait, en effet, un surcroît de grâces et de lumières qui allaient faire de lui un conseiller, un guide toujours plus apprécié.
Dieu, d'ailleurs, avait ses vues secrètes sur son serviteur et allait étendre le champ de son expérience. M. Beaudenom quitta alors le couvent des Ursulines pour devenir aumônier des Sœurs aveugles de Saint- Paul, puis des Sœurs de Saint-Joseph de Belley, à Paris.
Des documents qui se rapportent au ministère exercé dans ces trois maisons, il résulte que ce fut, d'abord, pour M. Beaudenom, un temps de constante
(1) Dans une noie qu'il rédigea, eu 1894, pour son médecin, nous trouvons ^ette indication : « Jusqu'à 20 ans, excellente santé, malgré une complexion délicate. A 20 ans, au Grand Séminaire, extrême contention d'esprit, graves imprudences (froid), désorganisation profonds (commencement de phtisie).
et progressive transformation spirituelle. Sans en avoir, semble-t-il, le moindre soupçon, l'homme de Dieu poursuivait un travail de formation intérieure qui ferait de lui, à l'heure voulue par le divin Maître, un ouvrier à l'action d'autant plus efficace que plus profonde serait sa vertu et plus riche son expérience. Mais c'est chaque jour déjà que les jeunes âmes confiées à sa direction bénéficiaient de ses lumières et de sa valeur apostolique. Ce qu'il fut pour elles, rien ne le peut mieux révéler que les deux volumes qu'il consacrera dans la suite, à la « Formation religieuse et morale de la jeune fille ». M. Beaudenom s'y révèle psychologue des plus pénétrants, à l'observation de qui rien n'échappe, homme de son temps par la rare connaissance qu'il en possède, directeur aussi éclairé que prudent, disons : le vrai « directeur » que saint François de Sales recommandait de choisir entre dix mille. En lui appliquant à dessein cette parole, nous croyons porter un jugement exact auquel souscriront tous ceux qui furent à même d'apprécier l'œuvre accomplie par M. Beaudenom.
L'expérience, pourtant, ne suffit pas au prêtre qui veut être un vrai disciple de Jésus-Christ : tout sauveur d'âmes est nécessairement un crucifié.
« Quand j'étais jeune prêtre, nous confiait M. Beaudenom quelques jours avant sa mort, j'ai demandé à Dieu de beaucoup souffrir. Il m'a pleinement exaucé. » Nous avons retrouvé le témoignage de cette demande : « O mon Dieu, infiniment bon et infiniment aimable, moi, un pauvre petit, un vermisseau, j'entre dans les desseins de votre volonté à jamais bénie et je veux tout ce que vous voulez. -Je suis heureux que vous
m'imposiez vous-même ce sacrifice, cette peine, cette douleur, cette crainte. trop fondée. J'en suis heureux, parce que c'est vous qui le faites. Père saint, qu'il en soit ainsi, si tel est votre bon plaisir ! Que votre volonté s'exécute dans ce vermisseau. Comblez-le de toutes sortes de peines; chargez-le autant qu'il pourra porter; faites-lui porter le poids du jour. »
Au prêtre qui avait si généreusement désiré la souffrance, le divin Maître la donna : elle fut crucifiante.
Elle l'atteignit d'abord dans ses affections les plus chères. Sa mère, qui était venue vivre près de lui, à Beaulieu, et qu'il entourait d'une sollicitude si affectueuse, après une longue agonie lui fut enlevée. Il en ressentit un brisement complet.
Entre la mère et le fils, c'était, en effet, une union si complète et si intime ! Nous en avons le touchant témoignage dans quelques lettres que, séminariste ou jeune prêtre, M. Beaudenom avait adressées à sa mère. Il est difficile de rier trouver de plus filial à la fois et de plus sacerdotal.
Est-elle retenue loin de lui? il la console : « Voilà bien longtemps, pauvre mère, que nous ne nous sommes vus ! Il est vrai que, tenant le bon Dieu chacun par une main, nous ne sommes jamais loin l'un de l'autre et je suis sûr que nos cœurs se trouvent souvent ensemble au pied de la Croix. »
Il la convie à la reconnaissance et à la confiance envers Dieu : « Oh ! ma mère, remercions le bon Dieu des grâces dont II nous comble. Puisque vous êtes seule une grande partie de la journée, repassez dans votre âme les faveurs qu'il nous a faites à tous. Le temps ne me permet pas de vous les énumérer, et, du reste, avec l'esprit de foi que le bon Dieu met en vous, vous ne pouvez manquer de les découvrir et d'en concevoir une confiance que rien ne puisse dêconcer-
ter. Ouvrez votre cœur à l'espoir, car voici que l'hiver s'enfuit, le printemps va naître dans votre cœur, vous en sentez déjà les brises propices qui le préparent. Comme la terre joyeuse se couvre de verdure et de fleurs, produisez sans cesse d'ardents désirs, animezvous à la confiance, à l'espoir, à l'amour : c'est par sa bonté que Dieu veut vous vaincre ! »
Aux heures d'épreuve surtout, le fils se montre conseiller et soutien admirable : « La souffrance, vous le savez, est la voie du ciel; c'est le signe le plus manifeste que nous sommes dans la bonne voie et qu'un jour nous posséd rons le ciel...
« Ah ! de grâce, profitez bien de cette aimable visite que Dieu vous fait, à chaque peine qu'il vous apporte et qu'il vous donne de sa propre main pour votre bonheur éternel ! Oh ! baisez cette main si bonne, aimez des desseins si favorables, adorez des plans si impénétrables. Oh ! si nous savions la bonté de Dieu, si nous savions combien II nous aime, avec quel soin Il nous conduit ! Fermant les yeux et tendant les bras vers Lui, nous nous abandonnerions pleinement pour toute chose à notre Père ! »
Cette confiance tout abandonnée, il la recommande avec une insistance significative : « Je vois, ma bonne et excellente mère, que votre âme se tourne de plus en plus vers le bon Dieu, je vois que tous vos désirs aspirent à Lui et voudraient vous lier étroitement à Lui; ce ne sont pas seulement les épreuves qu'il vous envoie qui soulèvent ces désirs; c'est un sentiment plus noble et plus grand qu'il a jeté Lui-même : Il vous a fait entrevoir ce qu'il voulait de vous, c'està-dire une soumission pleine d'amour à sa volonté, un abandon sans réserve et sans inquiétude à sa bonté, et un amour souverain de sa beauté seule aimable. Il vous a fait concevoir une grande et suave idée du
ciel et II exige de vous un mépris de tout ce qu'il y a au monde, qui vous porte à vous en détacher et à regarder les peines comme heureuses. Il vous a montré cela bien gratuitement. Il a fait plus. Il a comme planté dans votre cœur le désir de vous conformer à ce dessein si plein de bonté. »
« 0 ma mère, pouvait-il écrire en toute vérité, combien j'aime votre âme ! »
Sa mère morte, M. Beaudenom reporta toute sa puissance d'affection sur sa sœur Céline, avec qui il vécut dans une grande union jusqu'au jour si tôt venu (22 août 1874) où la mort la lui enleva. La solitude où le laissèrent ces deux pertes si rapprochées lui causa une indicible souffrance. Nous en trouvons l'écho direct dans cette cor.fidence au religieux qui était alors le directeur de son âme : « J'ai vu mourir ma sœur ! Ses derniers moments ont été si touchants que j'ai le cœur atteint dans une profondeur que je ne soupçonnais pas. Plusieurs fois, j'ai cru que j'en mourrais. Je n'avais rien éprouvé de semblable à la mort de ma mère. Parallèlement à cette immense douleur, l'acceptation, l'expression de la reconnaissance et la prière la plus ardente ont soutenu mon âme et lui ont donné jusqu'à une certaine joie profonde. Il s'est passé dans mon âme un travail extraordinaire; je ne me crois plus le même. Je vois clairement que jusqu'ici je n'ai pas été à Dieu, que je n'ei même jamais bien voulu vivre détaché de tout le reste, personnes et choses. Mon appel à la vie religieuse m'a paru lumineux à. plusieurs moments et ma volonté s'y porte avec une constance tranquille; d'autres fois, l'espoir et la pensée que je mourrai bientôt se présentent comme une autre solution de ma position. Je ne tiens ni à vivre, ni à mourir, et si j'avais à choisir, je demanderais de vivre, parce que ce n'est plus une joie
pour moi et que je voudrais travailler et souffrir pour Notre-Seigneur. D'autre part, le sentiment d'attachement que j'éprouve pour Lui est tel que je me sens pardonné, aimé, et il me semble que, pour la première fois de ma vie, je ne tiens qu'à Lui. »
Dès lors, sa santé déjà si fragile fut irrémédiablement ébranlée. Il perdit le sommeil; toute sa vie, désormais, il ne reposera, chaque nuit, que quelques heures et jamais sans un secours artificiel.
Après ces douleurs de famille, Dieu permit pour lui des douleurs intérieures plus déchirantes encore.
Le jour vient où son âme ne sent plus le Dieu qui est son Tout. Il le cherche et l'appelle dans de grandes angoisses; il traverse ce chemin si rude de la nuit obscure que Dieu réserve à certaines âmes qu'il veut attirer à Lui plus fortement. Des pages émouvantes qui nous ont révélé cette épreuve nous ne pouvons, à notre regret, extraire que quelques passages; ils suffiront à montrer le serviteur de Dieu tout désireux de consumer sa vie au service de son Maître dans un absolu désintéressement.
« Je vous en prie, laissez-moi mourir, si je dois mal vous servir. Je n'accepterai la vie qu'à condition que ce soit pour votre gloire. Oh ! je ne vous demande rien autre chose, ni de ne point souffrir, ni de vivre, ni de mourir, mais de vivre ou de mourir selon l'intérêt de votre gloire. Cette grâce suppose peut-être un complet changement dans les plans de Dieu sur moi : peut-être, en effet, avait-Il déterminé, comme pour tant d'autres, infidèles moins que moi, que ma vie se prolongerait, permettant que j'en usasse mal? Ou encore, prévoyant cela et ne pouvant, sans d'instantes prières, me garder bon en maintenant ma vie, peut-être avait-Il déterminé que j'en verrais le terme ces temps-ci; mais, changeant d'avis, qui sait
s'il ne règle pas que je vivrai pour faire du bien 'satis recherche de moi? O Père, je vous prie par Jésus-Christ, faites-moi la grâce qui renferme le plus de votre gloire ! »
« O Jésus, c'est dans le gémissement que je viens vers vous ! Serez-vous honoré par cette vie qui se traîne d'égoïsme en égoïsme, mais dans la douleur et le désir? Que pouvez-vous attendre de l'inconstance même? Ne pardonnerez-vous pas si je m'attriste parfois outre mesure, si, dans les ténèbres et le silence de l'exil, je me prends à trembler? Oh 1 la douleur que je sens doit vous toucher, fût-elle coupable et égoïste, car elle est la douleur d'un de vos enfants et elle est extrême. Secourez-moi, oh ! secourez-moi vite, car, à ces obscurités horribles, mon âme succombe et mon corps ne tient plus. »
« Oh ! ne me fuyez pas, faites-moi prier I Vous avez dit : Venez à moi vous tous, vous tous qui êtes dans les travaux et je vous referai ! Je viens, j'accepte, je m'offre; refaites-moi un cœur nouveau, pur, ardent, désintéressé. Il me semble parfois qu'il suffirait d'un rien pour que mon cœur fût plus généreux, dévoué à votre gloire, désireux de vous seul; et, le plus souvent, au contraire, je suis dans le découragement; à cot égard, il me semble que je ne saurai jamais me dévouer et vous aimer. O ma Mère, forcez le Cœur de votre Fils à me fixer en Lui. Egoïste que je suis, ce que je sens le plus, c'est la désolation de mon âme, elle m'arrache des gémissements presque continuels ; rien ne me console ni sur la terre, ni au ciel. Oh ! merci de ce qu'aucun objet créé ne me console, car je veux être tout à Jésus et je serais capable d'être tout à d'autres. Jésus 1 merci de toutes mes peines intérieures; mais j'ai peur de n'y point tenir; mon courage parfois semble s'évanouir. Venez à mon aide, ô vous qui avez dit :
Venite ad me omnes. » Quels accents éclatent à travers ces lignes ! Quel tourment que ce délaissement apparent de Dieu!...
Malgré l'intensité de ses souffrances, cette âme tenait ses regards fixés sur le divin Modèle dans une entière soumission, comme l'atteste ce témoignage de la même époque : « Notre-Seigneur, sur sa croix, fut accablé d'humiliations autant que de\ douleurs ; sa dignité souffrait plus que son corps et son Cœur souffrait plus que tout. Et quand on Lui disait de se justifier, de descendre de la Croix, Il ne voulait pas se justifier. Il ne voulait pas descendre de sa croix parce qu'il savait qu'un jour ses amis se consoleraient dans leurs humiliations non justifiées et dans leur crucifiement non abrégé, en voyant que c'est la voie, la règle, le mérite, en sentant, sur ce bois cruel où on les attacherait, quelque chose de doux, de puissant, laissé là par des souffrances et un amour divins. »
Ainsi s'achevait la longue et toute surnaturelle préparation de M. Beaudenom à l'apostolat que désormais, dans une obscurité si complète, si voulue, il allait exercer non plus seulement sur quelques âmes privilégiées, par sa direction orale ou écrite, mais sur un nombre d'âmes illimité, par ses livres de spiritualité qui s'en iraient bientôt porter par tout le monde les bienfaits de ses enseignements.
Nous sommes en 1896. M. le chanoine Beaudenom, trop affaibli désormais pour remplir aucun ministère actif, se retire à Puteaux. Il informe ainsi un ami de sa nouvelle installation : « Figurez-vous que, sur l'ordre des médecins, je suis venu habiter les hauteurs qui
avoisinent le mont Valérien. J'ai là une petite maison toute à moi, un jardin assez grand, un air vif et un*; vue qui s'étend sur tout Paris. Avec cela, "un calme parfait. »
Dans cette « maisonnette », vraiment trop exiguë, il ne resta que quelques années. En 1903, en effet, nous le trouvons installé au n° 8 de la rue Sadi-Carnot, sur le plateau bien connu, tout près du rond-point de la Défense. Les habitués se rappelleront toujours l'aspect si simple et si accueillant de cette demeure : la façade grillagée d'où retombe un peu de verdure, la sonnette d'un autre âge, au fonctionnement si capricieux, le petit jardin où s'épanouissaient à la belle saison quelques rosiers; à l'arrière- plan, la volière des colombes édifiée avec des planches de fortune. Puis, dans la maison, le très modeste salon où l'on attendait d'être introduit auprès de l'homme de Dieu.
Les infirmités de M. Beaudenom s'aggravent bientôt au point de l'obliger à garder la chambre pendant la plus grande partie de l'année. C'est alors qu'il reçoit l'autorisation de célébrer chez lui les saints Mystères. « Je tiens à vous faire part, sans aucun retard, du bonheur que j'ai eu de célébrer la sainte Messe pour la première fois dans une petite chapelle du salon. Je n'ai eu qu'une personne pour assistance. J'avais sorti les linges d'autel qu'avait faits ma sœur pour ma première messe et qui n'avaient plus servi depuis lors. Il y a bien des émotions dans ces souvenirs qui datent de quarante ans bientôt et qui me semblent pourtant si rapprochés, tant ils restent vifs. »
Les médecins ne comprendront plus que son existence soit possible. Humainement il semblait condamné à mener, ce qu'il appelait, en effet, avec tant de confusion, une vie inutile. C'est pourtant alors,
que, désormais, tous les jours, jusqu'à la fin de sa vie, à l'exemple des pauvres, dont il fut la providence aussi généreuse que discrète, tant d'âmes viendront chercher, auprès de lui, lumière et réconfort !
Au sortir d'un premier entretien, une personne qui était allée le consulter écrivait : « Je fus frappée de son caractère, de sa dignité et encore plus de sa bonté. Son extérieur est une prédication vivante. » Telle était l'impression qu'il produisait dès sa jeunesse et qu'il produisit toujours davantage. De haute taille, très mince, le visage émacié, sa tenue aussi digne que simple, ses yeux souvent baissés, son affabilité toute sacerdotale évoquaient le souvenir d'un saint François d'Assise. En sa présence, on se sentait aussitôt pénétré d'un absolu respect pour le caractère sacerdotal et d'une confiance sans bornes en ce vrai représentant de Jésus-Christ.
L'entretien commençait. Il n'interrompait pas; il ne questionnait pas; il écoutait. Il possédait en effet ce don trop rare de savoir écouter, et avec quelle attention et quelle sympathie ! Personne n'existait plus alors que l'interlocuteur qu'il avait devant lui. Tout . en même temp on sentait, avec une satisfaction qui facilitait singulièrement l'ouverture d'âme, que l'on était entièrement compris.
C'est qu'il possédait un jugement d'une rare clairvoyance et d'une très rassurante pondération. Même dans les cas difficiles il arrivait, en quelques instants, à une intelligence complète de la situation qu'on venait de lui exposer, et à des déductions dont la précision surprenait non moins que la justesse.
Éminemment doué du don de discernement des esprits et du don de conseil, non seulement il voyait et déterminait la situation, mais il savait prendre la responsabilité, si lourde fût-elle, de la décision qu'il
jugeait opportune. Cette netteté même de ses directions donnait une pleine satisfaction; on sortait do cette entrevue persuadé que, conduit par un tel guide, on ne pouvait errer.
Il excellait plus encore à soutenir. Les lettres publiées dans ce volume en sont le meilleur témoignage. Lettres de direction, elles pourraient en effet s'appeler, non moins justement, lettres de consolation, d'encouragement, de réconfort. Le guide, en lui, était toujours un père, un ami, et c'est dans le cœur même du Sauveur qu'il puisait cette charité, cette compassion qui adoucissait les peines, relevait les courages abattus, communiquait la force de reprendre son chemin, fût-il celui du Calvaire. Toutes les fois que sa santé ne l'en empêchait pas absolument, M. Beaudenom consacrait de longues heures à ce ministère. « Je pourrais travailler, écrivait-il à un confrère, si l'on m'en laissait le temps. Je ne sais pas me refuser à une âme qui vient chercher un peu de réconfort. »
Ce que nous venons de noter ne représente pourtant qu'une partie, et non la plus importante, de son labeur apostolique.
On peut déjà le soupçonner par les lettres que contient ce volume. Plutôt que de les analyser, nous préférons laisser aux lecteurs la haute satisfaction de découvrir à la fois tout ce qu'elles révèlent de leur auteur, tout ce qu'elles apportent aux âmes contemporaines. Elles apparaîtront riches d'analyses psychologiques aussi délicates que profondes et de directions appuyées sur une expérience d'un demi-siècle. Elles satisferont les juges les plus exigeants par l'absolue orthodoxie de la doctrine qu'elles contiennent et l'opportunité des enseignements qu'elles mettent en lu-
mière; plus encore elles seront remarquée, du fait de leur étonnante efficacité à soutenir les âmes, à les faire progresser en les conduisant à Dieu, au Dieu fait homme. Mieux que nous ne saurions le dire, mieux même que ne le révèlent les volumes publiés par M. Beaudenom, elles montreront ce qu'il fut comme directeur spirituel.
Est-il besoin de noter que les lettres publiées dans ce volume ne représentent qu'une petite partie de la correspondance spirituelle de M. Beaudenom ? Sans doute, le nombre des âmes qu'il dirigeait d'une manière continue ne pouvait être très étendu, encore qu'il fût grand et que certaines de ces personnes possèdent chacune plusieurs centaines de lettres de lui; mais en conséquence de la diffusion de ses ouvrages, c'est, peut-on dire, de tous les points du monde que s'adressaient à lui des âmes inconnues qui éprouvaient un irrésistible besoin de lui exprimer leur reconnaissance et de solliciter ses lumières. Au destinataire dont on ignorait le nom, ces lettres parvenaiei t par l'entremise des libraires. M. Beaudenom, très surpris du succès de ses livres, très heureux surtout d'apprendre qu'ils faisaient du bien, répondait toujours. Et c'est ainsi que s'accroissait sans cesse sa correspondance. Aussi, on le soupçonne aisément, ce ne fut pas la moindre difficulté de notre tâche de choisir, dans le volumineux dossier que nous avons pu constituer, les lettres qu'il convenait de publier de préférence aux autres. Il nous reste le regret profond de priver le public de tant d'autres pages précieuses, qu'un second volume aurait été insuffisant à contenir.
Il semble qu'un labeur tel que celui que nous venons de décrire dût être au-dessus des forces d'un vieillard épuisé, qui ne quittait plus sa chambre pen-
riant dix mois de l'année. Mais, si les forces physiques avaient dès longtemps disparu, l'esprit gardait une vigueur étonnante et l'âme de ce prêtre était celle d'un apôtre. Les épreuves de l'Eglise trouvaient en son cœur un douloureux écho. Il sondait l'avenir avec inquiétude. Plus d'une fois, on le trouva angoissé; cependant, il gardait confiance et savait rendre courage aux pessimistes. A un moment où soufflait le vent de la persécution, il écrivait : « La terre est trop sombre, trop meurtrière. Prenons notre vol jusqu'à ce ciel qui n'entend même pas de si loin ces cris de fureur de nos ennemis. Ce qu'il entend, c'est la douce parole de résignation et d'amour de la souffrance qui s'exhale de tant de cœurs consacrés et meurtris. Dieu communique aux saints les beautés de tant d'âmes éprouvées et grandies. Le massacre des Innocents se renouvelle. .C'est Jésus que l'on cherche pour le faire périr. D'autres périront à sa place et Lui, glorifié par ces martyrs, pleinement conscients, reparaîtra un jour dans son Église rajeunie. »
— « Si je vois en noir l'avenir jusqu'aux horizons à notre portée, je conçois au delà un avenir pouvant être très beau. Les grands mouvements de l'humanité sont très lents, et, pour qu'ils changent de direction il faut qu'ils s'y trouver t en quelque sorte forcés, comme la mer qui, après avoir envahi de vastes plaines, se heurte à des montagnes. L'irréligion, en ce moment, ne rencontre pas d'obstacles, elle va tout envahir. Mais un moment arrivera où ses ravages auront été tels que des montagnes se dresseront pour l'arrêter. L'humanité ne peut pas vivre sans morale, ni la morale sans des principes et des sanctions. D'autre part, la persécution et la pauvreté auront dégagé l'Église des embarras trop humains. Le mal actuel de la Séparation l'aura enfin rendue maîtresse de son
organisation et do ses choix. Devenue plus évangélique, elle séduira les âmes restées nobles et recevra de Dieu la fécondité qu'obtiennent seuls les moyens surnaturels... Je ne compte plus pour nous sauver que sur la sainteté. Adveniat regnum tuum... »
Pour que ce règne arrivât, pour que la vérité parvînt au plus grand nombre et comme s'il avait voulu atteindre toutes les âmes, M. Beaudenom se décida à écrire. Avec sa confusion coutumière, il confiait à un prêtre : « Je n'ai pas fait le bien que j'aurais dû faire. Pendant de longues années, je me suis laissé vivre, me contentant de mon petit ministère et de la direction de quelques âmes. J'aurais eu le temps d'écrire et je ne m'y suis mis qu'à soixante ans, quand l'affaiblissement de ma santé m'a donné de trop grands loisirs. » Ce que nous pouvons assurer, c'est qu'il employa ce qui lui restait de vie à éclairer les âmes, à les soutenir, à les former. Ce qu'il voulait, c'était d'abord les révéler à elles-mêmes pour leur révéler ensuite le vrai Dieu. « Les âmes pieuses, écrivait-il à un prêtre dont il avait fait son conseiller, ont besoin d'être ranimées. Le doute fait chanceler bien des résolutions, j'en suis effrayé. L'opinion générale tend toujours à gagner le petit nombre. Or, à notre époque, elle le fait d'une façon plus puissante et plus rapide, grâce à l'inondation des journaux, des revues, des livres, des conversations. Impossible d'échapper à ces flots et bien difficile d'y résister. Que peuvent, en effet, des personnes dont l'intelligence est faible et l'instruction courte, contre les formidables objections qui frappent tous les regards, autant que le font les affiches des rues? » Combien de fois ne l'avons-nous pas entendu dire, avec un accent de tristesse si profonde : « Jésus n'est pas connu ! Jésus n'est pas connu ! » Le faire connaître, le faire aimer, c'est le désir qui consume son
âme et qu'il exprime sans cesse : « Plus je vais, plus je me sens porté à faire aimer Notre-Seigneur, même par les âmes qui sont loin d'être parfaites. »
Comment travaillait M. Beaudenom? Nous voudrions le dire brièvement. On le soupçonne aisément après ce que nous avons fait entrevoir ; les visites qu'il recevait, la correspondance qu'il était obligé d'entretenir, les soins nombreux que réclamaient ses infirmités ne lui laissaient presque aucun loisir. Il n'avait par conséquent pas de temps pour lire. Dans sa bibliothèque, nous n'avons guère trouvé que quelques livres dont lui faisaient hommage dès auteurs qui le tenaient en particulière estime. En tous cas, dans les rares volumes qu'il a consultés, il allait droit et exclusivement au sujet qui l'intéressait. Ce n'est pas là d'ordinaire qu'il puisait ses lumières. Le connaissant ou non, il partageait le sentiment du P. Gratry : « On veut agir, on veut parler, on veut combattre. Nul ne veut s'enfermer dans sa chambre, comme le demande Pascal. Nul no veut s'enfermer avec Dieu, clauso ostio, comme le ^dit l'Évangile, pour interroger la lumière dans la source la plus recueillie. Qui donc veut croire à la présence réelle de Dieu, à la nécessité, à la possibilité de le voir pour connaître la vérité? Il faut du repos; et nous manquons aujourd'hui de repos bien plus encore que de travail. Le repos est le frère du silence. Nous manquons de repos comme de silence. Nous sommes stériles, faute de repos plus encore que faute de travail... Qu'est-ce donc que le repos? Le repos, c'est la vie se recueillant et se retrempant dans ses sources. Le repos pour le corps, c'est le sommeil. Le repos pour l'esprit, c'est la prière. La prière, c'est la vie de l'âme, la vie intellectuelle et cordiale, se recueillant et se retrempant à sa source, qui est Dieu. » M. Beaudenom fut
de ces hommes trop rares qui pratiquent d'une manière constante « le profond recueillement de l'esprit dans la vérité substantielle, dans les sources centrales de lumière ».
Il avait donc vraiment autorité pour guider les âmes dans la méditation, lui qui savait « regarder longuement ». « La presque totalité de mon temps, prétendait-il, se passe dans une inaction complète, C'est alors que je tâche de vivre en Dieu, et, je dois le dire, j'y goûte une paix profonde : les pages que j'écris s'en ressentent, il me semble que je les vis mieux. » N'était son humilité, il eût pu appliquer à ses ouvrages ce jugement qu'il portait sur un volume qu'il nous recommandait : « Les vérités exprimées par des âmes qui les ont vécues ont une saveur et une force particulières. » D'un de ses ouvrages il disait d'ailleurs : « Cela sera certainement instructif. Moimême en méditant ces choses, je les ai vues autrement lumineuses qu'auparavant. » Et encore : « Vous voulez bien me dire que ce livre de Méditations est utile aux âmes, et surtput qu'il fait connaître et aimer Jésus. C'est là mon effort continuel, effort qui, loin de me coûter, me console. Quelle grâce d'être déchargé de tout autre souci et de pouvoir contempler à loisir l'admirable figure du divin Maître ! Plus j'avance, plus je découvre de beauté, de tendresse et d'infinie bonté dans ce Cœur humain élargi sans bornes par la pénétration de la divine personnalité du Verbe. »
Après de longues journées, lorsque, dans la réflexion et l'oraison, il avait patiemment contemplé la vérité qu'il se proposait d'exposer ou, selon les circonstances, pénétré profondément dans la familiarité de Dieu, de Jésus-Christ, de la Sainte Vierge, l'âme toute remplie, il prenait son crayon, car sa main était trop décharnée pour tenir ordinairement une plume, et il écrivait de
cette écriture quasi illisible que, disait l'un de ses amis, la grâce de Dieu seule permettait de déchiffrer.
Puis, au fur et à mesure de la composition, une de ses filles spirituelles, qui considéra comme une grâce de lui avoir servi de secrétaire pendant de longues années, recopiait les précieuses pages pour l'imprimerie... Les interruptions étaient continuelles, l'œuvre cependant se poursuivait. « D'une occupation à une autre tout mon temps s'en va; je ne puis me mettre à mon travail commencé que par courtes périodes. Heureusement, fai tracé tous les détails de mon plan, et quand je m'y remets, je n'ai qu'une partie spéciale à traiter. »
Son premier ouvrage de cette époque fut la Pratique progressive de la Confession et de la Direction. Tandis qu'il le composait, il écrivait : « Le travail ne manque pas, je suis très peu à moi; aussi un petit ouvrage pour la confession des âmes pieuses pousse lentement comme ces plantes rabougries qui ont peu de terre et un soleil rare. Le voilà cependant presque achevé et plus long que je ne pensais le faire, ce sera un volume et peut-être, hélas ! un volume trop plein et moins à la portée des âmes; j'ai fait pourtant de mon mieux et j'y ai mis, cette fois, un peu plus de mon cœur. » Après cet ouvrage, l'auteur donna, au cours des années suivantes, deux volumes sur la Formation religieuse et morale de la jeune fille; deux volumes intitulés : Méthodes et Formules pour bien entendre la sainte Messe, puis les Sources de la piété! Au sujet de ce dernier traité, il écrivait : « Je reçois souvent des lettres navrantes, heureusement suivies parfois de lettres plus rassurées. Aussi, ai-je quelque vague plan d'un livre destiné à porter remède à cet état d'esprit : point de science, point de vraie discussion, mais la lumière répandue sous forme de méditations. Les objets de notre foi, mieux éclairés, se montreraient
dans leur raison d'être, leur utilité, leur beauté... J'essaierai, mais je crains bien de ne pas continuer; cette tâche est trop lourde pour moi qui suis un ignorant. » Un peu plus tard : « Mes travaux avancent toujours, mais lentement. Il me faudrait deux mois d'une santé passable. J'ai une vaste matière à coordonner et plusieurs parties à refaire. Chemin faisant, on change un peu de direction et l'on fait ce que l'on comptait ne pas faire. A ce livre ainsi conçu je donnerai ce titre : Sources de la piété. Je les prends dans nos grands mystères de la Trinité et de Y Incarnation et j'en fais une application raisonnée aux grands principes de la piété. » A un autre correspondant il donnait quelques précisions : « Je vous indiquerai simplement certains points que je crois capitaux : le but qui est d'élever l'enseignement de la piété et de lui donner pour base la vérité, le dogme; la méthode qui consiste à préparer l'esprit avant et pendant l'exposé doctrinal, à établir une gradation de lumières de façon à ce que la vérité qui suit se trouve éclairée naturellement par celle qui précède et à son tour éclaire celle qui vient après, à constituer enfin une sorte de synthèse comprenant tout le surnaturel. Je n'ai pas trouvé de livre le présentant ainsi, et c'est ce qui m'a déterminé à le tenter. Ce qui, de prime abord, paraît assez complexe, devient très simple quand on l'a lu de façon à bien le posséder. La vue d'ensemble qui le termine en est la preuve. J'y ai mis tout le fonds de ma doctrine spirituelle. Depuis mon grand séminaire, j'ai été dominé par Vidée de la grâce et c'est une question sur laquelle j'ai réfléchi pendant près d'un demi-siècle. Elle revient sans cesse dans tous mes écrits. Puisse ce livre contribuer à élever la piété en l'éclairant plus à fond et en lui montrant la liaison intime de la vérité et de V amour ! »
Enfin son âme, de plus en plus intimement unie au divin Maître, conçut l'ardent désir de le faire connaître tel qu'elle le contemplait depuis toute sa vie. Très affaibli, il crut ne pouvoir pas même commencer. Heureusement, il se trompait. Le Sauveur, qui a si grande soif de vivre dans les âmes, voulait rayonner par l'âme de son fidèle serviteur. Petit à petit et comme goutte à goutte, trois volumes de Méditations affectives et pratiques sur l'Évangile vont voir le jour, et c'est seulement au seuil de la Passion, à la moitié du quatrième, que la plume tombera définitivement de cette main vaillante jusqu'au bout : « Si je ne puis achever, nous confiait-il, je serai toujours heureux de mourir la plume à la main. » « Je n'ai pas perdu mon temps en m'occupant beaucoup, toute l'année, de Notre-Seigneur pour en écrire; il m'en reste une impression de voisinage plus rapproché et plus doux. Je me réservais de reprendre ce beau sujet et de le préparer pour les âmes plus parfaites que la mienne, je n'ai pas été jugé digne de cette mission, car il n'est pas probable que je devienne capable de l'effort nécessaire pour creuser et condenser tant de grandes choses. »
Il ajoutait : « Je suis heureux d'être employé, à distance, au bien des âmes. Les missionnaires de Chine m'ont demandé l'autorisation, que j'ai de suite accordée, de traduire mes livres en latin et quelques-uns en chinois : me voilà bientôt missionnaire en Chine. Et dire que j'aurais voulu, à vingt ans, commencer par là ! » Missionnaire en Chine ! et, peut-on ajouter sans exagération, dans tout l'univers, car ses œuvres ont été traduites dans un grand nombre de langues, telle fut la récompense, et en quelque sorte la gloire, que Dieu a réservée à son apôtre, au soir d'une vie toute de sacrifice, d'abnégation, de dévouement aux
âmes. Il put entrevoir la fécondité du champ ensemencé par son apostolat : « Si j'en crois les hommes de valeur, j'aurai rendu un vrai service; je n'ose vous communiquer leurs témoignages tant ils ont été élogieux. Dans mon impuissance à travailler au salut des âmes par d'autres moyens, je remercie Dieu de me laisser ouverte cette voie utile et toute cachée. Si je considère l'état où je suis, j'en conclus que je n'ai plus longtemps à vivre et je me réjouis à la pensée qu'après moi, mes livres serviront les âmes. »
Montrer en M. Beaudenom un prêtre qui a excellé dans « l'art divin d'éclairer, de guider, de consoler les hommes au nom de Dieu », parce qu'il était une de ces « âmes profondes, habitant le monde invisible, plongées dans le ciel et tournées vers l'Orient des choses », ce n'est pas révéler tout le secret de son étonnante fécondité apostolique. Il nous reste à lui appliquer cette autre parole de Gratry : « Ce n'est pas par la multiplicité des efforts de surface, ni par la masse des œuvres, que nous sommes les ministres utiles de l'Évangile, mais par la toute-puissance d'un cœur humble appuyé sur Dieu, d'une âme profonde qui puise en Dieu (1). » L'humilité et la conformité à la volonté de Dieu, telles furent les deux grandes vertus de ce vrai disciple de Jésus.
Celui qui a composé un si remarquable traité sur la « formation à l'humilité » s'est soumis lui-même tout le premier, et avec quelle rigueur, à cette formation. Nous ne pourrons jamais oublier de quelle manière il termina l'entretien que nous eûmes un jour avec lui
'1) Gratry, Henri Perreyve : passim.
sur cette vertu. Nous le voyons encore, étendu péniblement sur sa chaise longue, puis, tout à coup se dressant, et disant, avec une force que nous ne lui connaissions pas : « Je ne comprends pas qu'on soit orgueilleux. »
L'humilité, il l'a pratiquée sous cette forme extérieure qui s'appelle la pauvreté. Tout ce qui l'entourait était d'une extrême simplicité et strictement réduit à l'indispensable. On voyait, à côté des rares livres que portait une modeste étagère, quelques outils de menuisier dont il avait toujours aimé se servir à l'exemple et en souvenir du divin Maître : c'est dans cet esprit que volontiers il construisait de ses mains divers objets, malgré la fatigue qu'il en ressentait. D'autre part, il tenait à ne se servir que de choses très ordinaires. Ses vêtements étaient ceux d'un vrai pauvre; sur ce point comme sur tant d'autres, il était une prédication vivante.
Mais, si, comme il aimait à le dire, « le meilleur abri de l'humilité, c'est la pauvreté; à son tour, le plus bel ornement de la pauvreté, c'est l'humilité ». Cette humilité intérieure fut de beaucoup sa vertu préférée. Qu'on en juge par la manière dont il appréciait ses œuvres.
Au moment de donner le « boi à tirer » d'un de ses derniers ouvrages, il écrivait au prêtre qui avait revu les épreuves : « J'ai tout relu, mais avec la seule attention à l'exactitude du texte. J'ai passé bien des pages que j'aurais aimé refaire; je m'en suis tenu à cette réflexion : telle quelle, cette page peut être utile, cela suffit. Je ne sais pas si j'écris bien ou mal; j'écris comme je pense et comme je sens. Je me suis parfois demandé d'où pouvait venir le succès de mes livres et ma conviction est qu'ils s'accommodent à beaucoup d'âmes à cause de la médiocrité de la
pensée et du style. Chacun doit comprendre et tous y reconnaissent leurs propres sentiments ! » Il écrit encore à un ami : « Merci de votre zèle à répandre mes livres; il y a déjà de par le monde bien des exemplaires de ce volume : j'en suis tout surpris. Peutêtre Dieu daignera-t-Il me faire miséricorde en faveur de mon désir de le faire aimer. » Est-il possible d'être aussi modeste, devant un tel succès?... Oui, mais seulement quand on est vraiment humble, quand on sait reconnaître que ce n'est pas l'homme qui agit par lui-même, mais Dieu qui agit par l'homme : « Non vos me elegistis sed ego elegi vos et posui vos, ut eatis et fructum ajferatis. »
Ce que nous re saurions rendre, c'est le son de sa voix, son accent pénétré lorsqu'il disait par exemple : « Je suis un être inutile », ou « je ne compte que sur la miséricorde de Dieu. » Quelques citations montreront avec quels sentiments il parlait de lui : « Je travaille fort peu, mais je ne m'en trouble pas, connaissant la valeur du métier de fainéant quand il est bien accepté. Je n'ai quitté mon lit qu'hier. Mon mal de gorge était à l'état aigu. Presque jamais de messe ni de communion. Presque plus de travail, car je suis accablé. Il ne me reste à offrir à Dieu que ma nullité. C'est un triste présent; je tâche de le faire de bon cœur. » « J'ai passé tristement ces deux jours de l'Annonciation et de la Passion, ne pouvant offrir à Dieu que mon entier abandon. Si encore j'avais de vives souffrances à offrir ! Dieu me traite comme une âme faible à qui on demande peu. Heureusement, les petites offrandes sont plus nombreuses. Il daigne agréer l'obole du pauvre. » — « Depuis une quinzaine, une amélioration s'esb produite qui me permet de m'occuper un peu et de dire la messe le dimanche, non sans grande fatigue, il est vrai. C'est un délai
que Dieu accorde à l'arbre stérile pour qu'il porte enfin des fruits, car si j'ai enseigné aux autres la perfection, je ne l'ai pas vraiment pratiquée. Priez Dieu de me pardonner de pousser les autres vers lui et de rester si loin. » — ■ « Vous me demandez où j'en suis pour ma santé et mes travaux. Dieu me montre une fois de plus que je suis un serviteur inutile. Depuis trois semaines, j'ai dû suspendre tout travail et presque toute lecture à cause du mal de tête causé par une congestion du cerveau. Cela m'était arrivé déjà vers le commencement de l'année. Je n'en avais pas souffert jusque-là. Est-ce un avertissement? J'ai tout oiîert, même ma pauvre tête, ne demandant qu'une chose dans ce cas, c'est d'avoir conscience de ma décrépitude. Ce serait bon de finir dans l'abjection complète. »
Ces quelques censées suffisent à révéler le jugement si humble que M. Beaudenom portait sur luimême. Ceux qui l'ont fréquenté savent jusqu'où il poussait la désolation d'être si imparfait. Toutefois, de loin en loin, le jour s'éclairait légèrement. « Vous me souhaitez la paix! Hélas! je ne vous ressemble pas ! je crains d'avoir trop de paix, étant si lâche et voyant de si belles âmes ! Mais je me fais de Dieu une telle idée que j'ai beau vouloir me troubler, je ne le puis pas. Il me semble voir un erfant qui ne peut pas trembler, alors même que son père se fâche très fort : il croit qu'ep le regardant de très près il le fera sourire. »
L'auteur de la Formation à l'Humilité a écrit : « Humilitas prœcipue consistit in submissione hominis ad Deum. L'humilité consiste surtout dans la soumission de l'homme à Dieu » (Saint Thomas). — Soumis-
sion universelle : c'est le vaste champ de ses volontés e t de ses désirs. — Soumission ferme et sans hésitation : c'est l'ordre des choses; c'est le devoir. — Soumission heureuse : c'est mon bien, c'est ma grandeur.
« L'humilité fait disparaître la volonté de la créature, en tant que principe indépendant de détermination, pour y substituer les déterminations divines.
« L'àme bien humble réalise donc la sublime demande : Que voire volonté se fasse sur la terre comme au ciel (1). »
En M. Beaudenom, la plus profonde humilité s'accompagna toujours d'une union et d'une soumission aussi filiales que complètes à la volonté de Dieu. Sanr. qu'il s'en doutât, certes, il nous a révélé l'une des plus grande? beautés de son âme dars cette page dont nous pouvons assurer qu'il l'a vraiment vécue :
« Notre-Seigneur nous a prêché l'exemple de la soumission parfaite à la volonté de Dieu. Durant toute sa vie, // veut tout ce que veut son Père, et II fait tout ce que son Père veut. Vouloir ce que Dieu veut quand cela coûte peu ou point, cela est facile; cela est même très aisé et très doux lorsque nous sommes portés suavement sur les ailes de la grâce et des consolations divines. Mais vouloir ce que Diçu veut, quand il .'agit de choses extrêmement pénibles, le vouloir quand tout, au dedans, est soulevé corte nous : ennuis... dégoûts... tristesses... craintes... angoisses... agonie de l'âme... Le vouloir, et s'y attacher quand pas une consolation extérieure ne vient adoucir ces peines intérieures qui risquent de nous abattre et de nous submerger... Le vouloir et s'y perdre quand Dieu même retire ses consolations intérieures... Faire alors le grand acte d'abandon de soi, s'y tenir, n'en
(1) Formation à l'Humilité, page 253.
plus sortir... abandon de aoi total, universel, perpétuel..., perte de sa volonté propre dans la volonté de Dieu... voilà la sublime perfection, l'acte héroïque dont Notre-Seigneur nous a donné l'exemple. »
Se travaillant inlassablement, les yeux fixés sur ce divin modèle, M. Beaudenom a accepté, recherché, aimé, réalisé toujours davantage la volonté de Dieu dont il voyait la manifestation dans ses infirmités, ses épreuves, et les plus douloureux sacrifices. « Aimons, répétait-il volontiers, toutes les volontés de Dieu. » « Pour moi, je suis imperturbablement content de tout ce que fait le bon Maître. Jamais je n'ai été plus content que lorsque j'ai eu à souffrir beaucoup. »
Nojs avons dit précédemment que sa santé lui fut une épreuve de tous les jours. Eli lui procura surtout l'incomparable occasion de redire sans cesse : « Non mea voluntas. sed tua fiât ».
« J'avais mis la main à mon troisième volume, il y a trois mois... J'ai été complètement arrêté par la maladie et une faiblesse extrême. Les médecins se demandent comment je peux vivre. Si Dieu préfère que je n'achève pas l'œuvre qui est à moitié chemin, je ne m'en attristerai pas. » Aussi, pouvait-il adresser ce souhait à une personne qu'il dirigeait : « Jusqu'ici, vous avez eu des ailes pour aller à Jésus. Si jamais vous recevez sur votre épaule la croix qui meurtrit véritablement, vous réclamerez au bon Dieu ce modeste héritage de votre père : la paix dans la souffrance. »
Cette paix, il tâchait de la communiquer aux âmes. Témoin cette lettre adressée à un prêtre très éprouvé, lui aussi, dans sa santé :
« Gardez-vous bien d'être attristé par toutes les traverses de votre vie, surtout par l'inactivité forcée. Il ne faut voir que la volonté de Dieu toujours aimable.
S'il Lui plaît de n'obtenir de vous que de bonnes souffrances, au lieu de grandes œuvres, vous Lui êtes aussi cher et même aussi précieux : c'est la souffrance de Jésus qui a sauvé le monde, elle était nécessaire à la pénétration de l'Évangile par la grâce qu'elle mérite. Je connais plusieurs âmes admirables, que Dieu traite en victimes, et qui se sont consacrées à Lui à ce titre. Vous faites plus, vous êtes prêtre et la grâce de votre sacerdoce perce à travers vos paroles édifiantes, à travers vos souffrances plus édifiantes encore. »
Pour lui, il faisait sienne, avec quelle ferveur ! la prière de Pascal : « Seigneur, je ne vous demande ni santé, ni maladie, ni vie, ni mort; mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort, pour votre gloire, pour mon salut et pour l'utilité de l'Église... Vous seul savez ce qui m'est expédient; vous êtes le souverain Maître, faites ce que vous voudrez. Donnez-moi, ôtez-moi; mais conformez ma volonté à la vôtre; et que, dans une soumission humble et parfaite, et dans une sainte confiance, je me dispose à recevoir les ordres de votre providence éternelle, et que j'adore également tout ce qui me vient de vous... Faites donc, Seigneur, que tel que je suis je me conforme à votre volonté; et qu'étant malade comme je suis, je vous glorifie dans mes souffrances. »
L'une des conséquences les plus douloureuses, pour M. Beaudenom, de ce continuel état de maladie fut l'impossibilité où il se trouva si fréquemment de célébrer la sainte messe, surtout pendant ses dix dernières années. A la fin même, il ne pouvait presque plus jamais monter à l'autel, et, quand un reste de force le lui permettait, sa fatigue devenait si extrême que, la messe à peine terminée, il tombait littéralement épuisé.
Un jour, après le Saint-Sacrifice, son état d'accablement et de souffrance inspirait une telle compassion aux personnes présentes qu'elles la lui témoignèrent : « Ce n'est pas acheter trop cher un toi bonheur », répondit-il.
Un peu plus tard, il écrivait : « Je ne me sens pas fort, je ne suis bon à rien; mais puisque le divin Maître veut qu'il en soit ainsi, je suis heureux quand même. — Je n'ai pu célébrer la sainte Messe que le dimanche et non sans peine. Ce qui m'est le plus pénible, c'est de la dire très mal, avec une attention confuse, surtout vers la fin. Ce n'est peut-être pas ma faute, mais c'est bien mal honorer de si grandes choses. Prenez mon âme avec la vôtre quand vous montez au saint autel. »
Il eut, du moins, la grande joie de célébrer, comme il pouvait le désirer, ses noces d'or sacerdotales. Quelques jours auparavant, il écrivait :
« Je m'achemine vers mes cinquante ans de sacerdoce. Je fus ordonné le 22 décembre 1863. Que de messes dites et comment! Je tremble à cette vue. Priez de plus en plus pour moi. Je suis condamné à la réclusion. 11 faut bien quelque souffrance, sans quoi on se croirait oublié de Dieu. »
Ce fut une très douce fête pour le vénéré jubilaire et pour sa famille spirituelle qui remplissait, ce jour-là, sa petite chapelle; mais, fête sans lendemain, comme en témoignent ces deux extraits de lettres :
« Je suis toujours sans messe et je r'en souffre pas assez. Quand une chose est manifestement" impossible, je dois la regarder comme étant la volonté de Dieu et, je l'avoue, je suis plus sensible à cette pensée qu'à la privation. »
— « J'ai passé bien tristement les fêtes de la Pentecôte; mais il n'y a rien au-dessus de la volonté de
Dieu. La privation de la messe valail peut-être la
messe, en mérite, bien entendis %
La guerre lui fut une autre source d'épreuves.
Depuis longtemps, il était affligé des maux qui travaillaient le pays. 11 suivait avec une attention sans cesse en éveil et de plus en plus inquiète les événements qui précipitaient la France aux abîmes. L'avenir lui paraissait affreusement sombre. Quand la guerre éclata, il en fut attristé à un tel point <me, de ce jour, le déclin de ses forces s'accéléra.
« Cette horrible guerre nous tient, dit-il, dans un état d'angoisses qui nous mine sourdement... Que de victimes ! Et les plus frappées sont celles qui pleurent leurs morts ! »
M. Beaudenom ne devait pas quitter ce monde sans pleurer, lui aussi, sur des morts très chers. Le 27 février 1915, il écrivait à un jeune prêtre : « Vous n'avez donc pas appris la mort du pauvre H. N. ! Il a été tué net par une balle au front. C'est la plus belle âme qu'on pût voir. Il avait été jugé parfait depuis sa première enfance... Je ne peux me rappeler sans une vive émotion- ce visage si doux, ces paroles si affectueuses, cette impression constante dont j'ai joui durant le mois passé dans sa famille. »
A quelques jours de là, consolant ce même prêtre qui s'était montré fort affecté de la mort d'un ami, il écrivait : « Je comprends d'autant mieux votre douleur que je viens de passer par une épreuve de ce genre et — le dirai-je? — plus profonde encore. Un jeune homme que j'ai élevé chez moi, à Puteaux, depuis qu'il avait l'âge de douze ans, et qui ne m'a quitté que pour le service militaire, un ami d'H. N.', n'a échappé à la mort que par miracle... Les chirurgiens s'étonnent qu'il n'ait pas succombé... J'ai passé par toutes les angoisses... Et il va repartir !... »
Hélas ! ces angoisses n'étaient qu'un prélude. Après avoir gagné successivement la croix de guerre, la médaille militaire, puis les galons d'officier, ce jeune homme tant aimé tomba, lui aussi, à l'ennemi. La nouvelle en parvint à M. Beauderiom sur son lit de mort : « Je suis broyé », disait-il quelques instants plus tard. Et, comme on essayait d'atténuer la vivacité de sa peine en lui disant que la mort avait été heureusement très rapide : « Dites plutôt, répondit-il en appuyant sur ces mots : « Heureusement, il est « mort dans des sentiments chrétiens. »
Si les deux premières années de guerre qu'il connut lui apportèrent de très vives peines, elles ne le trouvèrent cependant jamais renfermé dans sa propre.douleur. Jamais M. Beaudenom n'eut tant à cœur de partager les angoisses de toutes les âmes dont il était vraiment le père.
C'est ainsi qu'en juillet 1916, il se rendit auprès d'une famille particulièrement éprouvée, dans l'espoir d'apaiser une immense douleur. Il reçut l'autorisation de célébrer le Saint Sacrifice dans cette maison désolée : apporter aux affligés le divin Consolateur, ce fut comme le geste suprême de sa charité sacerdotale, quelques semaines seulement avant de quitter ce monde. Le bien qu'il opéra, il nous le laisse entrevoir, sans y penser, dans cette lettre : « Il peut se faire que je prolonge un séjour qui est en tous points favorable à ma santé et, si je veux croire mes bons amis, très réconfortant pour eux dans leur désolation extrême. Je vous ai dit qu'ils avaient perdu un fils unique à la. guerre depuis un an. Leurs larmes re cessent pas de couler, mais leur résignation devient de plus en plus profonde. Ils comprennent que s'absorber dans la douleur serait donner à Dieu la seconde place, et ils réagissent de toute leur volonté contre ce paitage. Ils veulent que Dieu
prenne la première place, mais aussi la place laissée vide... D'où un élan admirable vers une grande union à Dieu »...
De son côté, il trouva un vrai bonheur à être entouré d'une respectueuse affection, à passer quelques belles journées au soleil.
C'est alors qu'il composa sur la sainte Cène ses dernières méditations.
Septembre vint. Il rentra à Puteaux...
« Je voudrais bien voir la fin "de la guerre », répétait-il de plus en plus. C'est l'aurore du jour éternel qu'il vit poindre; il sentit approcher très vite cette heure de Dieu que, depuis si longtemps, il désirait. « 11 y a fin à tout, écrit-il en octobre; si j'atteins le 23 novembre, j'aurai soixante-seize ans; je veux ne rien désirer : beaucoup de choses m'attirent d'un côté, et beaucoup me retiennent de l'autre. »
« Je me sens vieillir : me voilà incapable de célébrer la sainte Messe. Si Dieu m'admet dans la lumière de son visage, que de splendeurs, que de tressaillements et que d'actions de grâces !
« Quand viendra ce beau jour? Il aura aussi les tristesses du départ. »
Nous saisissons là au vif la délicatesse de ce cœur sacerdotal dont l'impatience croissante de voir Dieu n'excluait pas, certes, le regret d'abandonner quelques âmes dont il se sentait le soutien si utile.
C'est ce même sentiment qui lui avait fait souhaiter de suivre dars ses méditations Notre-Seigneur jusqu'à son Ascension :
« Vaste carrière de"méditations délicieuses et fécondes, nous sera-t-il permis de vous parcourir jus-
qu'au bout? — Divin Maître, divin Ami, nous serat-il donné de vivre ainsi votre vie d'autrefois sur la terre? Atteindrons-nous les sublimes étapes delà Passion qui arrache des cris de repentir et d'amour et puis de la Résurrection si chère aux âmes intérieures ? Vous suivrons-nous, ô Jésus, jusqu'au ciel, d'où vous étendez votre vie jusqu'à nous?... Hélas ! la route est longue et la vieillesse a ses instants comptés... (1) »
C'est le 20 novembre qu'il fut pris d'une crise de terribles souffrances. Pendant trois jours et trois nuits, ce fut un véritable martyre. Il nous en parla ainsi quand nous arrivâmes à son chevet : « Je croyais auparavant connaître la souffrance... Ce n'était rien, en comparaison de ce que je viens d'éprouver : des ruisseaux de feu couraient dans mes membres... J'ai pu ainsi m'unir enfin aux souffrances de Notre-Seigneur durant son agonie... Qu'il est bon! Par ces souffrances, Il me permet de me purifier... Mais priez, priez beaucoup ; car, si je devais ressentir encore de pareilles douleurs, il me faudrait une grâce toute spéciale pour les supporter avec sérénité. »
« Dans quelques jours, on vous dira : ça va mal ! — Alors, vous, dites : ça va bien ! la volonté de Dieu s'accomplit. »
Ses derniers jours furent remplis des actes continuels d'un abandon total à la volonté de Dieu. L'image de Jésus s'achevait en lui. A l'exemple du Maître, il allait, mourir dans un état d'extrême douleur, et cela, sans une plainte, heureux même de se sentir attaché à la croix.
Il accepta, lorsqu'il le fallut, les secours indispensables, sans se départir jamais do la plus délicate réserve. Incapable de se mouvoir sans
1) Méditations, t. I, p. 6.
d'extrêmes souffrances, pendant quatre semaines il ne toléra cependant personne, la nuit, à son chevet; ce sera seulement l' avant-dernière que, sur l'ordre formel du médecin, et sachant son trépas à tout instant possible, il consentira enfin à être veillé.
Une semaine entière, il se prépara à recevoir l'Extrême-Onction, avec des sentiments de confusion profonde et de joie émue. Cette cérémonie eut lieu au matin de l'Immaculée-Conception. Ce fut une vraie fête.
Dans sa chambre, on avait dressé, couvert de fleurs et de lumières, l'autel sur lequel il avait célébré ses messes des dernières années. Entouré de quelques-unes des âmes dont il était le père tant aimé, il avait plus que jamais cet air de dignité, de recueillement, d'union à Dieu, qui inspirait tant de vénération à ceux qui l'approchaient. Le soir, il dit : « Quelle belle journée passée en présence de la Sainte Trinité ! Ah ! quelle joie lorsque je me réveillerai au Ciel ! Je verrai Dieu, Notre-Seigneur, la Sainte Vierge et tous ceux que j'ai aimés. »
Tant qu'il le put, avec sa simplicité touchante, il admit, quelques instants, près de lui, chacune des personnes qui, affligées de son départ, venaient prendre de ses nouvelles et le revoir une dernière fois. Lorsque, par suite de sa faiblesse extrême, ce fut devenu impossible, il Fit cette recommandation : « Dites aux personnes que vous me nommez qu'une de mes souffrances est de ne pouvoir leur exprimer moi-même tous mes sentiments. Je les bénis, et j'espère de la miséricorde divine que je leur serai plus utile là-haut que sur la terre. A toutes dites au revoir. »
L'une de ses dernières paroles, digne d'être considérée comme son testament spirituel, fut celle-ci : « La volonté divine, c'est là toute ma voie... M'unir à
cette volonté, c'est ma seule application... Être sur la croix avec Notre-Seigneur, quelle grâce!.. »
C'est en de si parfaites dispositions qu'au matin du jeudi 21 décembre 1916, veille de son 53e anniversaire de sacerdoce, après une calme agonie, ce saint prêtre trépassa.
Dans la nécrologie de plusieurs journaux on fit insérer le-nom de M. le chanoine Beaudenom et la date de ses obsèques. Mais ce nom était celui d'un inconnu, il n'éveilla aucunement l'attention du public; et, le surlendemain, de la maison mortuaire à l'église et au cimetière de Puteaux, ce fut un très modeste cortège qui accompagna les restes mortels de ce grand humble. Tel il avait voulu être toutTe long de son existence, tel il fut dans la mort.
C'est la dernière leçon que nous reçûmes de lui. Elle fut, à nos yeux, comme la consécration authentique des plus beaux exemples de sa vie entière. Nous la transmettons aujourd'hui aux âmes innombrables qui, vivant de ses enseignements, voudront imiter ses vertus.
Un de ses fils spirituels.