‹ Lettres de directionChapitre 5 sur 43 · TROISIEME SERIE · texte numérisé non relu

TROISIEME SERIE

Ma chère enfant,

Notre-Seigneur pour guérir un aveugle fit un peu de boue avec sa salive et la mit sur ces yeux qui ne voyaient pas; or, voilà qu'aussitôt ils s'ouvrirent.

Mon enfant, il faut voir clairement vos misères, surtout quand il reste un peu d'orgueil. De prime abord, la lumière blesse, mais elle finit par guider.

Je vous ai montré ce que vous devez être et en cela je vous ai prouvé que je vous crois capable de choses élevées.

La vue de ce qui vous manque produit naturellement le découragement, et doit produire surnaturellement la prière qui attend tout de Dieu; mais, là encore, vous avez à réprimer votre empressement. Les résultats ne viennent pas si vite, et nous ne les constatons pas aisément; il faut persévérer sans se troubler et être bien assuré que l'on obtiendra, à l'heure de Dieu, non à la sienne.

Ma chère enfant,

Je laisse là toutes mes occupations pour vous répondre, parce que je vois que vous souffrez beaucoup. Pauvre enfant, si près de Dieu, pourquoi ne pas vous reposer sous sa garde? Le saint homme Job disait : « Quand* même il me tuerait, j'aurais confiance en Lui ! » Et en effet, Dieu connaît toutes vos souffrances dans le détail. De toute éternité, il les a mesurées. Elles ne sont pas audessus de vos forces. Dieu connaît aussi le bien qu'elles vous apporteront finalement, si vous êtes fidèle, et il vous assure les moyens de l'être. Que d'âmes s'intéressent à vous ! Que de lumières n'avez-vous pas sur la conduite de Dieu qui envoie la souffrance pour purifier, faire espérer, donner occasion de se confier à lui, de lui prouver sa générosité... L'expérience aussi n'est-elle pas là pour vous montrer que tout passe, même notre douleur. A une époque de ma vie, j'ai été accablé de tant de peines que je ne voyais pas comment je pourrais y suffire. Chaque matin, j'étais épouvanté d'une journée qui me semblait sans fin et vide et désolée. Je me jetais à l'eau, malgré cette frayeur, je faisais le peu que je pouvais et la journée se passait, et le lendemain je répondais à mes craintes renouvelées : hier j'ai bien pu vivre, ce sera de même aujourd'hui. Mon plus grand soin alors était d'agir avec la plus grande perfection dont j'étais capable et de remercier Dieu sans cesse de mes peines, même en pleurant de douleur. Je trouvais aussi beaucoup de sécurité dans la dévotion à la Sainte Vierge. Je vous le dis en toute simplicité, je ne vois pas qu'on puisse avoir plus de peines que je n'en avais de tous les côtés et certainement de plus sensibles, avec cette terrible complication de la santé délabrée par ces peines.

Oui, mori enfant, c'est du côté de Dieu qu'il faut chercher le secours. Quand vous vous sentez repliée sur vousmême, secouez-vous, et allez à Lui. Dites-Lui sans cesse

que c'est bien, que vous voulez tout, ce qu'il veut, que votre seul désir est qu'il en soit glorifié. Abandonnezvous !

Ma chère enfant,

J'étais loin de m'attendre à une nouvelle crise si prochaine après les assurances que je vous avais données.

Gomme je ne puis vous laisser répéter ce que vous m'avez dit trop souvent et que "ces répétitions ne font que créer chez vous un besoin factice de les renouveler, je me demande s'il n'est pas préférable que vous vous adressiez à un autre prêtre.

Pour que ce prêtre puisse juger plus clairement de votre nature et de votre état, je pense qu'il sera bon de lui soumettre la lettre de moi qjje je vous ai dit de garder et de relire. Sans cela, vous pourriez être dirigée d'une façon fâcheuse, si l'on s'en tenait à votre exposé, sincère sans doute, mais altéré par des sentiments erronés.

Si vous reveniez à moi ces jours-ci, je ne consentirais qu'à vous recevoir quelques minutes et sans aucun retour sur ce qui a été dit et décidé.

Vous m'attristez profondément et Dieu aussi.

Continuez, ma chère enfant, à détourner vos regards de vous-même pour les tenir fixés en haut sur le divin Jésus, l'idéale beauté. Ne les ramenez sur la terre que pour y voir des âmes à admirer ou à plaindre, à aimer toujours. Dieu vous pénétrera en proportion de votre oubli de vousmême. Laissez-le vous aimer, sans songer à vous aimer vous-même, ou à faire des retours sur ce que vous sentez.

Inclinez sur tout ce qui rapproche de Dieu. Le monde

en éloigne, surtout quand on l'aime. Il no s'y faut exposer que par obligation et sagement.

Pour trouver Dieu, les saints ont gagné la solitude et, de nos jours, beaucoup d'âmes quittent le monde. Le monde offre divers agréments de distinction, de bonnes manières, de serviabilité même, mais le monde ne vous fera pas aimer Jésus, et il ne donnera pas à vos aspirations leur vraie nourriture. Rappelez-vous cette loi qui se vérifie tous les jours : on finit par s'approprier, sans s'en douter, les pensées et les sentiments de son entourage. Cette pénétration lente est fatale à bien des vertus.

Ne soyez pas du monde; servez- vous du monde pour atteindre votre but, qui est de vous procurer une situation meilleure pour l'avenir. Acceptez les quelques jouissances d'art qui s'offrent à vous, mais ne vous y attachez pas trop, et ne vous en faites ni un besoin, ni une vie.

Il est bien difficile d'être beaucoup au monde et d'être assez à Dieu. Dans le doute, prenez le parti le plus sûr et au fond le plus doux.

Ma pauvre enfant,

Ne vous laissez donc pas aller ainsi ! Ce qui vous arrête n'est constitué que par des impressions. Les impressions changent, vous ne les éprouverez plus aussi vives bientôt et elles feront place à d'autres contraires. Il ne faut donc rien changer à sa vie ni aux espérances conçues sur de simples impressions. Pour changer, il faut des raisons; or, toutes les raisons vous portent, au contraire, vers Dieu et vers la vie pieuse; méprisez donc les impressions. Je sais bien que les souffrances qu'on se crée par une extrême sensibilité sont tout de même des souffrances et je vous plains de les éprouver à un tel point; mais vous ne les diminuerez pas en y cédant. Reprenez le point d'appui que Dieu vous offre. Vous savez bien aussi que je ne vous abandonnerais pas de la sorte.

Combien de personnes auraient été heureuses dans

votre position! Par ce même courrier, j'envoie, avec la vôtre, une lettre à une personne qui a été riche et qui n'a pas même de pain; j'ai besoin d'un prétexte pour lui faire accepter le secours que je lui envoie.

Soyez raisonnable; remettez- vous à prier; venez vous confesser et que tout soit oublié.

Vous êtes lasse de vous sentir mauvaise, c'est-à-dire pleine d'orgueil, de jalousie, d'envie de jouissances.

Ah ! ma pauvre enfant, c'est exprès que le bon Dieu vous laisse tout cela; c'est pour votre exercice; c'est pour la rédemption du passé; c'est pour un amour plus grand au ciel.

Vous n'êtes nullement coupable d'avoir tout cela.

Mais, dites-vous, si j'y cède?

Je vous affirme que vous n'y céderez pas d'une vraie volonté; je m'en fais garant; votre nature s'y surprend; elle en est toute saisie; elle vibre à l'unisson, d'accord : mais cela n'est que vu par votre libre arbitre et non accepté.

Observez moins; ne faites plus cas de ce que vous sentez aimer et croyez fermement que vous n'en êtes pas coupable.

Vous verrez bientôt que vous vous laissez tromper par le démon, vous le reconnaîtrez à la comparaison : sous ces craintes, vous étiez moins portée au bien, moins désintéressée de vous-même, moins paisible surtout.

En agissant conformément à l'obéissance et en croyant ce que je vous dis, vous retenez la paix, la lumière pour vous guider, l'oubli de vous-même par l'union confiante à Dieu.

Vous vous étiez imposé un fardeau que Dieu ne vous a pas donné; vous ne pouvez le porter, il vous connaît; jetez-le bien vite; acceptez d'être un foyer de moins,

mais croyez que, malgré cela, vous êtes aimée de Celui qui aime les malades, les pauvres, les repentants.

Retenez tout votre cœur pour Notre-Seigneur, et s'il ne vous en laisse pas encore la jouissance, attendezvle avec sécurité.

Vos empressements à vouloir vous sentir parfaite déjà ne feraient que vous fatiguer la tête. Consentez à rester pauvrette, mais près de Notre-Seigneur; là est le secret de la paix.

Ma chère enfant,

Votre voie est une voie très délicate parce qu'elle repose sur la sensibilité. Dieu l'a ainsi ordonné, il ne faut donc pas se troubler, mais entrer dans ses intentions et tendre à Lui par le cœur : votre voie est délicate en ce que la sensibilité vous portera non seulement vers l'amour de Dieu, mais aussi vers le désir d'être estimée et aimée des créatures; or, si vous vous laissez aller à ces déviations, vous altérerez votre âme, et sortirez de votre voie. Le désir un peu maladif d'être estimée particulièrement doit être combattu par une humilité paisible et franche; dites : j'accepte d'être peu estimée et je ne désire pas de l'être plus que Dieu ne le veut : or ce qu'il veut, c'est ce qu'il nous fait donner d'estime.

De même pour le désir d'affection : je dois être contente de la part qu'il me fait et me refuser à ces préoccupations et lamentations sur le peu d'affection que l'on rencontre. Il faut comprendre l'obéissance et accepter ce qu'elle dit sans chercher pourquoi et comment; l'obéissance qui raisonne trop n'est plus un soutien; et l'obéissance qui veut, pour obéir, pouvoir démontrer que l'on a raison n'est plus même une obéissance. On obéit parce que l'obéissance, c'est Dieu qui parle; cherchons à bien comprendre, oui, mais pas au delà.

Je suis heureux de vous savoir près d'une âme qui souffre et qui a une si belle nature. Parlez de Notre-Seigneur plus que des créatures, car les pauvres créatures ont toujours des lacunes et souvent de tristes côtés.

S'il vous était permis de choisir entre une audition parfaite de musique et de vilains instrumentistes, perdriezvous votre temps à écouter ces derniers? Vous n'y trouveriez que le bien pauvre plaisir de critiquer. On ne vit que de ce qui est vrai, grand et beau; on s'occupe du reste seulement autant qu'il le faut. « Cherchez ce qui est en haut, goûtez ce qui est en haut », telles sont les invitations de la Pentecôte. — Le texte ajoute : « Ne cherchez pas, ne goûtez pas ce qui est sur terre », c'est trop peu d'abord, puis ce n'est pas sans inconvénients. — Quand on examine les heures de sa journée... que d'heures perdues !

Ne voyez dans ma sévérité, ma chère enfant, que la preuve positive de mes espérances. Si je n'attendais pas de vous une perfection plus haute, je vous laisserais tranquille dans ce que je vois d'imparfait. Vous reconnaîtrez aussi par l'expérience que toute disposition imparfaite est une prédisposition à de plus graves tourments. Et puis voudriez-vous refuser à Notre-Seigneur un peu plus de place dans votre cœur, un peu plus de beauté dans votre âme. N'ambitionnez-vous pas de vous en faire aimer?

Cherchez-le pour Lui et acceptez ce qu'il vous donne, ne poursuivant rien avec empressement et ne vous estimant pas trop appauvrie parce que telle confiance ne vous sera pas donnée. Ce n'est pas nous qui ferons Je

bien, ce sera lui par nous. Notre grande qualité doit être de lui offrir un intermédiaire, un instrument dont il puisse faire ce qu'il veut, librement; le laissant parfois à terre comme ses outils d'autrefois, le retrouvant docile quand il le ramasse pour s'en servir. Ne savez-vous pas qu'un bon ouvrier peut faire des merveilles avec un assez mauvais outil?

Ma chère enfant,

Vous aurez vu votre ange du ciel et vous serez revenue sur terre avec un rayon dans le cœur.

Oh ! pourquoi vous occuper de vous-même quand vous pouvez vous pénétrer de Dieu, Le faire vivre en vous !

Pourquoi craindre la souffrance, l'humiliation? pourquoi même y penser? Ce sont choses indifférentes en ellesmêmes. Nous accepterons et aimerons celles que le divin Maître nous enverra et elles nous seront bonnes.

Que telle personne ait telle ou telle valeur et que vous vous occupiez à fixer votre opinion : vain travail, dangereuse recherche, aliment de l'orgueil et du mécontentement. Aimer Jésus qui est parfait, aimer toutes les âmes qui sont à Lui, même si elles sont imparfaites — secourir celles qui demeurent faibles, ramener celles qui sont loin et en tout cela ne voir que Jésus, pas soi, quelle belle et douce vie !

Dieu infini peut être l'agent premier de tous vos actes, mais à une condition : c'est que chacun de ces actes l'ait pour objet, pour but. Dieu peut-Il agir en nous pour nous faire rechercher avec inquiétude si nous avons telle ou telle valeur, si nous sommes préférés à d'autres ou délaissés ! Dieu est absent de ces agitations.

Il est là quand nous parlons à Jésus, aux âmes; quand nous souffrons de ce que Jésus souffre en Lui ou dans les âmes; dès que le sentiment personnel paraît, Dieu se cache comme le soleil sous un nuage.

Laissons Dieu vivre et agir en nous, par nous et

pour Lui — pas pour nous. Il nous fora notre part et elle sera d'autant plus belle et plus ample que nous aurons été plus désintéressés.

Courage ! Je vous bénis.

Ma chère enfant,

Notre-Seigneur n'a point passé un instant de sa vie sans souffrir. Sa souffrance de chaque instant était l'universelle souffrance de tout ce qui devait le blesser : l'abandon, l'injure; l'indifférence.

Une de ces souffrances qui ne le quittait pas était la vue continuelle de vos fautes et aussi la vue... de vos douleurs trop personnelles : il vous plaignait, mais vous désirait plus généreuse.

Vous feriez volontiers le sacrifice des joies humaines, si vous aviez en échange la joie spirituelle. Ce n'est pas ce que demandent les vraies Epouses du Dieu crucifié !

En vous apitoyant sur vous-même, et en vous regardant sans cesse souffrir, vous mettez obstacle à votre avancement et à votre union à Jésus.

Vous avez aussi beaucoup d'illusions.

La plus grave en ce moment est la persuasion que vous vous trouveriez plus heureuse le jour où vous vous seriez irrévocablement liée à Notre-Seigneur. — Vous seriez la même; ne deviez-vous pas être au comble du bonheur, autrefois, si enfin vous étiez admise dans la Société de... et depuis? Non, ce n'est pas en désirant ceci ou cela qu'on se prépare le repos, c'est en acceptant jour par jour ce que Dieu jour par jour nous demande. En dehors de cet abandon, il n'y a que succession de désirs trompés et découragement inévitable.

Vous avez tout ce qu'il faut pour aimer beaucoup Notre-Seigneur et vous dévouer à Lui. — Sortez de l'obsession de vous-même; c'est votre seul obstacle réel.

Vous êtes si préoccupée de vous et de ce que vous souf-

frez que vous ne comprenez même pas ce que je vous dis on vous énis, vous privant ainsi du secours de l'obèissance.

Ah ! qui nous arrachera à nous-mêmes ! qui nous dépouillera de ce moi qui fait écran entre nous et l'image adorée de Notre-Seigneur, de ce moi qui nous trouble sans fin !

Ma chère enfant,

Il faut prendre de la retraite tout ce que le bon Dieu vous laisse. Peut-être n'avez-vous pas mérité la grâce tout entière? La privation des moyens spirituels est la marque la plus sensible d'un délaissement qui deviendrait complet, si l'on restait insensible à ce châtiment.

Soyez bien humble devant Dieu et n'exigez rien. Suppliez et vous obtiendrez tout. Il faut absolument que vous vous retrouviez, et que vous repreniez la domination de vous-même que vous avez abdiquée pour suivre vos entraînements. Pauvre enfant ! que vous seriez malheureuse bientôt, si vous ne vous convertissiez pas à temps! — N'abusez pas de la bonté de Dieu. Ne vous effrayez pas non plus de ses rigueurs. Demandez-lui simplement sa force, non ses consolations.

La vie, après tout, ne sera pas longue en regard de l'Eternité; et qui sait même si la vôtre atteindra les limites ordinaires! Ma pauvre enfant, que je vous plains! Comptez sur tout mon dévouement, et sur une affection que vos infidélités affligent profondément, sans la diminuer toutefois.

Mon enfant,

Je suis consolé et rassuré par la pensée qu'à cette heure, vous avez fait la sainte Communion et que vous avez retrouvé l'équilibre. Pauvre enfant! que vous êtes ingé-

niouse à vous tourmenter ! — Je vous le redis encore : oubliez-vous, faites régner la pensée de Dieu à la place trop occupée par vous-même. Entretenez habituellement le sentiment d'humilité et de confiance qui est juste et sanctifiant. « Je mérite bien davantage, donc je ne me plains pas. — Dieu est bon, donc j'ai confiance. » Ayez le courage de vous défaire des pensées qui vous décourageraient et de mettre à leur place soit des pensées de foi, soit des distractions honnêtes.

Ma chère enfant,

<.,)ue vous êtes malade et malheureuse !

Vous vous faites un mal dont vous aurez à subir les conséquences, peut-être longtemps. Chaque jour de retard détruit quelque chose en vous.

Et pendant ce temps, vous laissez Notre-Seigneur dans son tabernacle, oublié et... outragé; et pour qui?...

Ma dauvre et chère enfant, sortez de cette violente crise, je vous en conjure. Si vous avez la perspective de souffrir, réjouissez-vous, ce sera pour vous la rançon. Dieu soutiendra votre courage.

Ne dites pas : je retomberai. Si vous aviez coupé court, au commencement, vous ne seriez pas retombée. Les crises sont des états passagers. Malheureusement quand elles se produisent, -vous vous imaginez que cela ne passera pas, et c'est ce qui vous fait succomber. Au contraire, quand on résiste, qu'on se maintient, l'orage perd de sa violence et s'en va tout à fait.

Votre père très affligé.

Mon enfant,

Votre lettre me fait beaucoup de peine et, comme Notre-Seigneur lui-même, je ne peux que vous excuser. Vous ne croyez pas mal faire, mais je dois vous dire que vous suivez une direction opposée à celle que je vous donne, et vous faire remarquer que vous m'aviez promis d'agir autrement. '

Vous avez promis de ne plus vous occuper de vous, de ne plus parler des personnes qui vous sont antipathiques, de ne pas vous décourager, et d'accepter de Dieu le mauvais ou le bon en fait d'appréciation et de procédés.

Vous aviez résolu de tout consacrer à Jésus, vos pensées comme vos goûts, de vous faire libre enfin pour Lui.

Je ne répondrai plus un seul mot à ces mesquineries qui ne sont pas dignes d'être portées en direction devant Dieu. Ce sont du reste des répétitions.

Je vous répète à mon tour : vous vous êtes détachée outre mesure de Mlle X.; vous vous êtes détachée sans raison de la M.; vous vous détachez de votre Docteur. Si vous ne changez pas, vous serez bientôt, par votre faute et par votre volonté même, privée de ces secours qui vous seront devenus à charge.

J'avais éprouvé une joie profonde à vous voir sortir d'un état imparfait pour vous donner à Dieu; j'avais ensuite été ravi de vous voir aimer Jésus comme je le désirais, mais depuis quelques années, vous me faites vivre dans l'inquiétude et la peine.

Sera-t-il vrai de dire pour vous comme pour les autres que l'amour-propre l'emporte sur le cœur et que l'amourpropre ne pardonne pas les blessures qu'on lui fait, même quand elles sont nécessaires?

Je crains que vous ne me rendiez justice un jour, peut-être trop tard.

( )li ! non, vous no pouvez pas offrir à Dieu ce qui vous occupe, ce que vous écrivez et ce que vous avez envie de faire !

Vous m'avez manqué de parole déjà plusieurs fois pour le même objet, vous êtes revenue ensuite plus ou moins franchement; ce va-et-vient ne saurait se refaire sans cesse. Quand vous êtes sous l'influence de la grâce, vous reconnaissez que vous êtes victime de l'orgueil; mais il suffit d'un peu de temps et d'une petite occasion pour que vous laissiez reprendre à ce défaut son despotisme. Vous n'avez pas réellement renoncé à ce démon-là.

Relisez ce que je vous ai écrit de la part de Notre-Seigneur, je ne saurais vous dire autre chose, ni vous donner un programme différent.

Je vous conjure de quitter enfin la voie funeste où vous vous êtes engagée; le manque de paix vous montre bien que ce n'est pas la voie qui mène à Dieu.

Je vous bénis encore dans la tristesse de mon affection paternelle.

Ma chère enfant,

Ce spleen dont vous semblez ne pas vouloir vous affranchir vient de vous et non des choses; — il est un état imparfait et dangereux. Notre-Seigneur ne l'inspire ni ne l'approuve, et il n'en profite pas non plus.

Votre état de santé explique qu'il vous saisisse, mais il ne le justifie pas. Votre devoir est de réagir. Vous sortirez toute diminuée et peut-être dégoûtée de tout. Représentez-vous 'Notre-Seigneur vous regardant avec tristesse, et vous disant : « Que te manque -t-il? Que me reproches-tu? Sont-ce mes peines qui font ta peine? Nous n'avons donc pas une vie commune? »

Mon enfant,

Vous vous faites beaucoup de mal. Hus vous descendez bas dans la pente de votre nature, plus vous aurez de peine à remonter»

Vous êtes en opposition avec la volonté de Dieu, cela fait trembler. Il ne faut pas vivre dans l'état où l'on ne voudrait pas mourir.

Vous êtes au fond très malheureuse et vous le deviendrez bien davantage le jour où, après avoir laissé Dieu, vous vous sentirez véritablement abandonnée de Lui. Il n'en est pas encore ainsi. N'écoutez plus vos faux raisonnements. Vous vous laissez, tromper par le démon. Il n'y a de bien et de bonheur qu'avec Dieu. Cherchez son pardon et livrez-vous à Lui sans conditions. Il vous sera bon. Nous n'avons pas le droit de suivre notre nature, même à nos dépens : nous n'en avons que le triste pouvoir.

Ne cherchez pas d'objections et de vaines excuses; soyez humble, priez et agissez, malgré vos impressions.

J'ai beaucoup de peine à votre sujet. Je vois une âme qui s'amoindrit et s'expose à plaisir. Je vois une personne qui m'est chère devenir moins estimable. Il faut bien vite réparer et racheter tout cela.

Ma chère enfant,

Un mot sur mes peines à votre sujet; déjà, vous le savez, je constatais avec tristesse que la place de Notre- Seigneur allait en diminuant en vous, que votre tendresse pour Lui était moins exigeante. Je constatais parallèlement la préoccupation plus grande des vanités et des louanges, le goût des personnes du monde et le dégoût des personnes pieuses.

Votre faiblesse morale vous a fait commettre une action que rien ne justifie. Au lieu d'amener à vous vos pauvres amis, vous descendez à leurs petites préoccupations. Vous ne leur montrez pas Dieu.

En approuvant votre entreprise pour vous créer une situation meilleure, je comptais que vous échapperiez aux influences fâcheuses de l'esprit mondain; je comptais

pour cela sur votre fidélité à la méditation, à la Communion, à la pensée de Dieu planant sur votre vie. Vous l'avez négligée et il en résulte un changement d'impression. Vos idées, vos résolutions restent sans doute les mêmes; mais votre vie avec Dieu a diminué : votre idéal s'est abaissé. Vous êtes livrée aux alternatives de contentement et de tristesse, selon que les choses vont bien ou semblent contrariées.

On peut vivre dans le monde sans en prendre l'esprit; on peut aimer les arts et leur jouissance, la société depersonnes bien élevées; mais il ne faut pas s'en faire un besoin, une vie : il vaut mieux en user avec crainte. En effet, ce ne sont pas là des conditions favorables à la piété, elles peuvent simplement un peu leur nuire; hélas ! elles lui nuisent souvent. Voilà ce qui a poussé tant de belles âmes à fuir le monde. Pour en affronter les influences dangereuses, il faut être fort, et se tenir dans une réserve et un détachement difficiles.

Pour le moment, je trouve que vous vous laissez envahir et que vous baissez.

Mon devoir était de vous le dire et au besoin de vous le crier. Ma peine vous montre combien je tiens à vous, et mes avertissements, combien je compte toujours sur une vraie perfection de votre part.

Je suis très affligé de votre peine et pas étonné de votre résignation. Vous reconnaîtrez un jour que j'ai eu raison da frapper fort. Vous l'avez déjà reconnu pour le passé. Au fond vous en avez bien une certaine persuasion, mais à cette heure, la répugnance de la nature vous empêche d'en prendre réellement votre parti.

Nous répétons bien souvent ces mots: « Je ne suis rien, je ne peux rien sans Dieu; je ne veux rien en dehors de ce qu'il veut, j'accepte la privation qu'il m'impose. »

Nous sommes tranquilles en effet, tant que notre amourpropre est caressé par quelque particulière estime; mais tout ce qui est factice s'use et il arrive un moment où cette estime et ces affections, s^ns rien perdre d'elles-mêmes, perdent pour nous le stimulant qu'affaiblit l'habitude d'en jouir. Alors la faim se fait de nouveau sentir; l'amour-propre réclame ou s'irrite... c'est l'état que j'avais prévu depuis longtemps, et que j'ai observé en ces dernières semaines. Mes conseils, notre long entretien n'ont fait que retarder la crise...

Vous avez cessé de suivre l'impulsion de Jésus, vous ne l'avez pas cherché lui-même. Tout entière dans votre souffrance d'amour-propre, vous n'avez pas regardé plus loin : Durant certains exercices de piété," à l'église, à d'autres moments encore, vous avez retrouvé Jésus, car certes, vous n'êtes pas désunis ! mais la crise a repris son cours et vous n'avez pas reconquis la paix. Vous n'avez ipas senti tout ce qu'avaient d'imparfaites et d'incohérentes vos explications et vos protestations.

Le zèle est un effet de l'amour, et s'il se voit contraint à de trop courtes limites, il ne souffre que pour Jésus, pas pour soi; il ne sème pas le trouble, il n'amène pas une sorte de désorganisation où l'on ne se reconnaît plus. Que dis-je? il se ramasse sur lui-même pour devenir plus tendre dans son affection, plus empressé auprès de Celui pour qui il ne peut agir à cette heure ; il lui fait, dans son cœur, un asile, un trône, un autel. Croyez-moi, dans cette retraite sacrée, si longue soit-elle, le temps n'est pas perdu, la préparation plus parfaite multipliera la fécondité de l'action future. Les trente ans de Nazareth furent soustraits au zèle extérieur : furent-ils trente années perdues?

Que nous ayons pour le bien des moyens matériels plus ou moins parfaits, nous ne pouvons rien de surnaturel sans la coopération de Dieu, et sans eux, il n'est rien que nous ne puissions avec son aide. Le tout est de marcher sous son commandement; alors à quoi bon ces révoltes contre l'opinion qui nous croit moins bien douée de tel côté? à quoi bon ces tristesses découragées à la vue d'un genre de bien qu'on ne nous offre pas 1

Ma chère enfant,

J'ai été heureux de causer avec vous des sujets qui vous intéressent, mais j'ai été vraiment attristé de vous trouver trop occupée de vous-même, et très peu attentive à l'inspiration du divin Maître, dont vous n'avez certes pas traduit l'humilité et l'indulgence. J'ai constaté également que vous étiez plus éloignée encore de la disposition nécessaire pour permettre une promesse d'obéissance. Vous paraissez plus sûre que jamais de vos idées et de votre sagesse pratique. Vous vous étonnez que tout le moq.de ne le reconnaisse pas.

Ces observations vous seront pénibles, peut-être ne les trouverez-vous pas entièrement fondées, et voudrez-vous me faire comprendre que je me trompe. Ne prenez pas un chemin qui vous égarerait, allez tout droit à Jésus, regardez-le bien dans son attitude et demandez-vous ce qu'il vous aurait dit, s'il avait été à ma place. Exprimez nettement devant Lui l'opinion que vous avez de vousmême, et celle que vous attendez des autres, je suis assuré du résultat final. Vous vous plongerez dans une profondeur d'humilité dont je crois que vous êtes un peu sortie, et vous trouverez ce doux maître plus avant dans vos préoccupations, dès que vous serez sortie de votre amour-propre. Samedi vous m'apporterez une âme détachée, docile et désireuse avant tout de vivre pour Jésus.

Vous porterez votre attention sur la recherche de vousmême qui pourrait se trouver dans telle chose, soit que cette chose doive être retranchée, soit que le sentiment seul doive être purifié.

Il ne s'agit pas d'ailleurs de n'accepter les satisfactions humaines que dans le but de ramener les âmes à Dieu. Ce but doit être en tout et dominer tout; mais il ne faut pas exiger de votre cœur de ne pas jouir, ni de renoncer à la jouissance qui n'enlève rien à Dieu et laisse votre âme aussi bien disposée pour Lui.

Jugez donc toutes vos démarches et tous vus projets

sur cette donnée : cela enlève-t-il quelque chose à Dieu? — ■ cela me met-il dans une disposition moins favorable à l'union avec Lui et au progrès?

Ce qu'il faut sacrifier plus largement, c'est l'amourpropre. Je ne vois pas le bien que peuvent produire ces sortes de satisfactions savourées.

Autre chose est d'accepter, comme encouragement, certains témoignages d'estime, autre chose de les rechercher habilement, de s'y complaire et rouler comme l'abeille dans les fleurs. L'abeille en fait du miel, nous en retirons, nous, du poison.

Il est juste que vous fassiez et acceptiez ce qui convient à établir votre situation d'artiste, mais comme ce soin ne manque pas de danger, il est bon de renouveler souvent votre intention, de rester détachée dans ces recherches et comme étrangère à ce qu'on dit de vous. Le mieux en cela, comme d'ailleurs en tout, sera de vous entretenir si constamment avec Notre-Seigneur que ces pensées parasites ne tiennent pas de place.

Voilà les grands principes. Ils seront votre guide pour les résolutions spéciales que vous ne préciserez jamais trop.

Il faudra aussi vous décider à vous intéresser davantage et réellement à ce qui intéresse votre mère et les diverses personnes qui ont confiance en vous. Ce n'est pas un rôle factice qui suffit. Ce ne serait ni assez sincère, ni très efficace, surtout ce ne serait pas assez surnaturel, car Notre-Seigneur s'est intéressé et s'intéresse à tous nos besoins et à toutes nos affections. Le surnaturel ne doit pas éteindre le bien naturel, mais le mieux comprendre et l'embellir...

Je n'en finis pas quand je parle à votre âme qui m'est si chère... et qui me devient une douce consolation.

Je désire, ma chère enfant, que la pensée de l'Ascension vous donne de la joie par la pensée de la joie que goûte

au ciel le Jésus que vous aimez. Il ne vous est pas défendu d'y ajouter la perspective de partager ce bonheur. Il n'y aura plus alors de crainte, plus de malaise, plus de défauts chez nos amis, ni en nous-même, plus de vide dans notre cœur, plus d'ombre sur nos têtes...

- Respirons cet air qui dilate. Essayons d'aimer comme nous aimerons alors. Et puis revenons paisiblement à nos soins d'ici-bas, résignons-nous à nos impuissances physiques et morales, aimons mieux les personnes qui nous sont moins sympathiques et que nous retrouverons parfaites là-haut. Soyons aussi confiants que des enfants, et aussi humbles que des mendiants. Nous n'avons de bien que ce que Dieu met en nous, or il y mettra ce que notre confiante prière appellera, et dans la mesure que notre humilité lui ouvrira.

Songez au bonheur de vous trouver enfin devant ce Jésus dont vous poursuivez la recherche au milieu de vos ténèbres, et malgré toutes vos lassitudes. Il vous regardera. Ce regard vaut bien toutes nos peines !

Ma chère enfant,

Votre lettre ne me satisfait qu'à demi. Vos dispositions sont bonnes, mais elles ne sont pas vaillantes. Et puis Dieu ne vous suffit pas, ne vous contente pas. Vous trouvez moyen de souffrir de bien petites choses. Que peut en penser Jésus?

Tant que vos dispositions ne seront pas plus affranchies, vous n'aurez qu'une paix intermittente, vous vous occupez trop de vous et vous privez Dieu du concours qu'il en attend pour les autres, dans une trop grande mesure. Vous ferez du bien quand même, car vous avez le zèle et le dévouement, mais quel bien plus grand vous feriez si vous étiez détachée de vous-même !

Pour vous aider à sortir de cet état, je vais essayer

de vous en montrer la cause. Ce sera une analyse de votre nature.

Chez vous le sentiment domine, et domine d'une façon presque absolue. La raison a beau voir clair; la volonté a beau se décider, Tien n'est gagné tant que le sentiment n'intervient pas; dès qu'il entre en jeu, tout devient facile.

Est-ce une fâcheuse constitution morale? nullement. Le sentiment est le principe vivant par excellence; il est le principe le plus actif du dévouement, de la tendresse, du charme qui attire. Une âme de simple raison voit, mais ne fait pas; une âme de simple volonté agit, mais ne réchauffe pas. Sans doute, une puissante volonté, bien orientée, assure une grande vertu et détermine un grand zèle, mais par l'action de la grâce qui apporte le sentiment qui manquerait du côté naturel.

La sensibilité est sujette à deux grandes infirmités : elle subit d'incessantes fluctuations et elle court grandrisque de chercher sa satisfaction au dehors, dans les affections humaines.

Point de paix durable; des préoccupations sans cesse renaissantes (souvent les mêmes); danger de se dégoûter de certaines choses dans la piété et surtout de beaucoup de personnes, parfois successivement de presque toutes. Le sentiment n'offre point de base : c'est une barque sur l'eau.

Que devenir alors, et que faire?

C'est bien simple, il faut donner des appuis au sentiment : le principal appui du sentiment consiste dans le contrepoids de la raison et de la volonté. Il faut s'habituer à agir par raison et par volonté et faire peu de cas de ce qui n'est qu'impression. — Ces impressions de tristesse, d'amour-propre froissé, de délaissement douloureux, il faut les dominer par des sentiments plus hauts et plus forts. Vous avez le sentiment de votre union à Jésus; ajoutez-y le besoin d'immolation.

Un des plus grands dangers de cette lutte est de se poser en victime devant soi-même, et de mettre sa vertu

à ACCEPTER.

Le mieux est de trouver que ce que l'on souffre est peu de chose, et cela toujours.

S'apitoyer sur soi-même est démoralisateur. En faisant agir ainsi la raison et la volonté et en écartant ce qui ravive les impressions, on. finit par se rendre maître de la sensibilité. Ce n'est pas l'œuvre d'un jour; il faut s'attendre à des défaites et à des reculs. La victoire est à la persévérance.

Se rendre maître de la sensibilité n'est pas la détruire, ce n'est pas même la diminuer dans ce qu'elle a d'utile et de beau, c'est la débarrasser de ce qui n'est ni raisonnable, ni utile, ni bon.

La plupart du temps, c'est simplement la dégager de quelques préoccupations trop personnelles.

Voilà, ma chère enfant, un petit traité en raccourci sur la matière. Vous apportera-t-il la lumière? Vous le constaterez à un signe certain : oui, si vous vous sentez plus courageuse et plus décidée; non, si vous restez dans un certain' trouble plein de vague. Dans ce dernier cas, j'aurai perdu mon temps et ma psychologie; mais qu'à cela ne tienne ! il y a d'autres moyens d'action, et nous continuerons à les employer, avec le regret pourtant que vous n'entriez pas dans la voie sûre de la réforme définitive.

Vous, ma chère enfant, vous serez impressionnée plus encore par le sentiment de la bonté de Dieu, de sa paternelle sollicitude, et vous laisserez les préoccupations excessives aux personnes qui ne le connaissent pas. Se résigner pleinement est déjà bien beau. S'oublier, c'est davantage.

Écartez donc les retours inutiles, les imaginations de choses possibles, tout ce qui n'a point d'utilité et diminue vos forces. Faites-le en vous portant à regarder Dieu d'une façon plus prolongée et plus profonde. — Soyez très bonne pour votre entourage immédiat. On l'est facilement pour les étrangers, mais l'est-on bien à cause de Dieu?

Ma chère enfant,

J'ai eu beaucoup de peine des dispositions où je vous ai vue hier : ce n'était pas Dieu qui était le sujet de vos préoccupations. Aussi, n'aviez-vous point la paix. Non, vous ne sauriez vivre dans cette imperfection: vous n'êtes pas dans votre voie* vous n'êtes pas sous l'influence de Dieu et ce que vous faites et dites ne va pas à Jésus, ou plutôt y va pour l'attrister, car rien ne lui échappe et il n'est pas une imperfection qui ne lui soit sensible de la part d'une âme qui s'est donnée toute à Lui.

Vous êtes retombée dans la préoccupation de vousmême. Vous avez accueilli des sentiments que vous aviez tant de fois regrettés et désavoués !

Certes, c'est avec bonheur que je vous ai vue vous dévouer à vos amis. Vous leur portez beaucoup de consolation et quelque force. Vous trouvez, vous aussi, auprès de leur affection un repos moral très bon. Méfiez-vous pourtant de la trop grande estime de vous que peut vous donner leur affection tout admirative. On s'y habitue facilement. On incline à croire ce qui plaît et, par contre, on est révolté, ou du moins très affecté, par des appréciations moins flatteuses. .

... S'ils m'en parlaient, je serais embarrassé... car ils vont trop loin dans la bonne opinion qu'ils ont de vous. Autant je me sens le courage de vous dire à vous vos défauts, autant il me serait cruel de les dire à d'autres et surtout à ces amis.

Gardez cette lettre et relisez-la parfois. — Elle contient mes craintes, c'est vrai, mais aussi le moyen d'en écarter la réalisation.

Ma chère enfant,

J'ai un grand désir de vous faire du bien et je vous crois capable d'en faire beaucoup, si vous vous oubliez vous-

même. Cette dernière condition me tient fort au cœur, car elle n'est point réalisée; si l'on se recherche soi-même ou dans le désir de l'estime ou dans le désir de la jouissance même spirituelle, on reste exposé à de grands découragements. En effet, ce que l'on désire, ce qu'à certains moments on espère, transpire souvent, je dirai même habituellement. Vous l'avez éprouvé et vous en avez été troublée. L'épreuve vous a été donnée pour vous instruire. N'avez-vous pas remarqué ce mot de Vlmitation : « Vous trouverez à peu près perdu tout ce que vous avez fait pour les créatures et non pour Dieu ! »

Méditez aussi cette parole que je vous ai si souvent répétée : « Sachons aimer ce que Dieu nous donne et sachons aimer qu'il nous prive de ce que nous désirerions. » — - Le laisser maître; ce qui ne veut dire nullement : ne faites rien, ne sentez rien. Notre devoir est d'avoir toutes les initiatives raisonnables. Mon observation porte sur Vétat d'âme dans ces initiatives. Désirons et tentons ce que nous croyons que Dieu désire, désirons-le et tentons-le parce qu'il le désire. Dans ces conditions, nous ne serons jamais troublés du résultat. Si nous sentons un peu de fièvre, un peu de mécontentement, une pointe d'irritation, prenons garde, il y a autre chose que la vue de Dieu.

Entendons-nous bien sur une parole qui prêterait peutêtre à une fausse interprétation. Quand je dis demandons et tentons ce que Dieu veut et parce qu'il le veut, cela n'exclut pas la considération de nos besoins. Nos besoins entrent dans la convenance de la volonté probable de Dieu. Notre devoir est de tenter ce qui peut y répondre, mais notre devoir plus élevé consiste à le vouloir, non parce que nous en avons l'impulsion naturelle, mais parce que nous entrons dans les intentions de Dieu; ce qui est très important, car, dans le premier cas, le trouble succède à l'insuccès, si même il ne le précède pas. Dans le second cas, nous restons calmes, comme s'il s'agissait d'une personne inconnue.

L'état où vous êtes en ce moment se rapporte à l'empressement spirituel et à la préoccupation de soi...

Je vous trouve bien occupée déjà et bien peu forte pour vous voir sans appréhension entreprendre d'autres

œuvres. Vous semblez d'ailleurs poursuivre ce désir plutôt comme quelqu'un qui a soif de quelque jouissance personnelle, que comme une âme qui cherche la gloire de Dieu et le bien des âmes pour tout bien.

Cette réserve faite, je n'entends nullement restreindre votre liberté; je dirai même facilement qu'une expérience ne me déplairait pas, car je suis porté à croire que là aussi vous éprouverez des déceptions... Chez vous les débuts sont toujours pleins d'enthousiasme, et dans toute œuvre la recherche personnelle amène infailliblement le découragement.

Croyez, mon enfant, que je vous rends justice largement ; je vous vois faire de grands actes de vertu, mais on peut faire- beaucoup d'actes de vertu sans avoir une vertu affermie. Or la solidité et par conséquent la puissance réside non dans les actes, mais dans la vertu qui en est le principe normal. D'autres principes peuvent faire produire les actes : les uns sont bons, mais passagers, comme le désir de faire plaisir à Dieu, l'amour sensible, la volonté du sacrifice (les actes répétés et non contredits établissent la vertu à la longue; mais tant que la vertu n'est pas établie, il y a danger); d'autres motifs peuvent s'y ajouter malheureusement, et vous en connaissez plusieurs. Ceux-là altèrent la vertu quoiqu'ils soutiennent les actes du moment. La vertu est la facilité du bien. Du moment que le bien coûte trop, c'est que la vertu est faible, voilà la doctrine. Il en est de même, quand les crises de tristesse et d'exaspération reviennent assez fréquemment; il y a lin principe mauvais qui les cause et ce principe est au dedans : les personnes et les choses sont simplement l'occasion qui lui en fournit la matière. Puisque je traite à fond la question de votre vertu, laissez-moi compléter la leçon en vous redisant une chose qui vous afflige. Certes, ma chère enfant, je souffre de vous affliger, mais je ne crois pas que vous ayez attaché à mes craintes toute l'importance qu'elles méritent. Eh bien oui, je suis inquiet de l'avenir et je ne cesserai de l'être que lorsque j'aurai vu ces crises dont nous parlions ne plus se reproduire périodiquement, quand j'aurai vu par consé-

quont que l'amour de vous-même étant devenu modéré ne produit plus de récoltes intérieures. Je vous ai vue vous dégoûter de bien des choses et de bien des personnes! Je vous ai vue bien tentée de vous éloigner do moi, et tout cela venait toujours du même principe : du manque de vertu. Vous en faites des actes, mais vous en détruisez Veffet par mille imprudences intimes, comme jugement des personnes et des intentions, comparaison avec d'autres, exigences aussi, tout en croyant n'être que juste, etc., car vous en parlez trop, même quand vous m'en parlez à moi.

Il faudrait faire disparaître de son âme les sentiments répréhensibles, comme l'on fait disparaître d'une chambre les vilains objets à l'arrivée d'une personne qu'on^veut recevoir avec honneur.

De grâce, faites que Notre-Seigneur, que vous aimez, ne les aperçoive pas lui-même ou seulement durant le temps qu'il vous faut pour les chasser. Vous l'aimez, vous vous êtes donnée à Lui, vous avez l'ambition sainte de vivre pour Lui et de Lui. Vivre pour Lui, c'est peu vous considérer vous-même. Vivre de Lui, c'est n'avoir pas besoin d'autre chose, acceptant ce qu'il donne soit de lui, soit des autres, et ne vous tourmentant pas de ce qu'il refuse.

Peut-être, ma chère enfant, trouvez-vous que je vous montre un idéal trop élevé; que je vous presse trop pour vous forcer à l'atteindre?... Je ne sais le temps que j'aurai pour vous y conduire; peut-être cédè-je un peu à cette hâte qu'on a, le soir, quand la nuit tombe, de faire rentrer en sûreté ce qu'on a de plus cher. Vous me rendrez certainement pleine justice un jour, et, si jamais vous vous trouvez après moi dans ces mêmes dégoûts de personnes et de choses connues, dans ces mêmes rêves vagues de pensées et de choses nouvelles, où vous trouverez, ce vous semble, le repos, relisez cela et remettez-vous tout uniment à aimer, avec Notre-Seigneur, ce qu'il vous donne à aimer et à souffrir.

Je ne sais pas ce que j'aurais fait dans votre situation à M., mais je sais bien ce que j'aurais voulu faire : j'aurais accepté tout tranquillement l'observation assez dure, je n'en aurais parlé à personne et j'aurais tâché de n'y point penser.

N'y voyant pas un de ces cas où Dieu nous oblige à nous défendre, j'y aurais vu une de ces bonnes occasions où l'on peut payer ses vieilles dettes, et j'aurais trouvé que c'est juste; j'y aurais vu surtout une similitude avec Jésus humilié et je me serais fait un bonheur de le suivre à cette faible distance.

Les humiliations de Jésus au Calvaire paraissaient de nature à le discréditer. La prudence humaine lui eût crié de les éviter pour le bien de ceux qui devaient croire en Lui. S'est-il trompé, ou agissait-il d'une façon plus haute?

Quand on aime beaucoup Jésus, on reste peu sensible à de si petites blessures. On n'a même pas à se raisonner et à invoquer des motifs encourageants. Jésus remplit le cœur et rien ne manque, rien n'atteint profondément. La vertu d'humilité réside dans l'inclination vers ce qui humilie.

L'amour de Notre-Seigneur fait qu'on aime tout ce qu'il a aimé. Chère enfant, soyez grande et que les petits froissements, les petites préoccupations restent en bas, loin de vous !

Oui, ma chère enfant, votre mission est de consoler et de soutenir les autres et le moment est venu de vous oublier totalement. Prêtez à Dieu un instrument désapproprié de lui-même, apte à recevoir pour les autres.'

Que de choses utiles nous aurions dites au sujet de

telle œuvre et de telle âme si nous n'avions dépensé notre temps et épuisé notre attention à des redites plus qu'inutiles! et cela est revenu périodiquement comme l'effet d'un mal qui n'est qu'assoupi, non guéri.

Le divin Maître vous prie de vous occuper de Lui, de son isolement de cœur, des âmes qui ne le connaissent pas ou qui l'aiment trop peu.

Que pense-t-il quand il vous voit tout absorbée par vous-même, toute troublée de fond en comble, rendue malade par les blessures de l'amour-propre?... Il y a des âmes que rend malades la souffrance de ne pas voir Jésus. Ce sont des âmes d'exilés qui se soucient fort peu de ce qu'on pense d'elles! Il n'est pas rare que ces âmes trouvent leur consolation, en attendant le Ciel, à souffrir et à être humiliées avec le Jésus de Nazareth et du Calvaire. Lesquelles sont les plus vivantes?

Oh ! quelle sagesse ! prendre la dernière place, car personne ne la dispute, et, après l'avoir choisie, on ne s'étonne de rien.

A quoi me sert de me comparer aux autres? Et de quel œil Jésus nous voit-il nous préférer à plusieurs?

Si vous n'étiez pas appelée à la perfection, je ne vous tiendrais pas ce langage et je trouverais votre vie bien et louable, en la comparant à l'ensemble des autres; mais vous ne doutez pas plus que moi de cet appel. Décidezvous enfin à donner tout pour avoir tout. Je souffre quand je vous vois irritée contre l'humanité. Je souffre lorsque je vous vois vous comparer à d'autres, car aujond le résultat est que vous vous préférez à elles; je ne puis admettre que l'Esprit qui doit inspirer tout sentiment pour qu'il plaise à Dieu, vous inspire ceux-là, et alors, mon enfant, c'est la nature qui vous dirige ! Le voulez-vous?

« Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. » Quand le repos a disparu, cherchez bien et vous remarquerez que vous avez failli au précepte du Sauveur.

J'aurais préféré vous voir, par obéissance, garder le silence. Ecrire ne vous est pas meilleur que penser, quand

il s'agit de vos peines. Je réponds parce que je n'aurais pas le courage de vous laisser trop souffrir. — Revenez à l'entier abandon à Dieu et à la simple obéissance.

Ma chère enfant,

Je me réjouis de vous voir revenue au calme. L'épreuve a été pénible et longue. Le démon jaloux a fait travailler la vieille nature, et le bon Dieu l'a laissé faire pour vous ouvrir les yeux sur ce que vous seriez sans lui.

Peut-être aurez-vous aussi connu que vous n'avez pas encore compris l'obéissance. — Telle que vous l'avez pratiquée, elle ne vous a guère servi que lorsqu'on était d'accord avec vous : voilà pourquoi elle ne vous est plus un secours suffisant au moment de l'épreuve. Quant au fond de votre nature, méditez sans cesse cette première parole de l'appel : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce. Que penser d'une âme appelée et qui se dit : Je n'ai pas ce qu'il me faut en fait d'estime et d'affection? — Cela revient à dire : Dieu ne me donne pas ce qu'il me faut. — La règle est en effet celle-ci (je vous l'ai dite et redite) : ce qu'il nous faut, c'est ce que Dieu nous donne. S'il nous donne telle bonne affection, tel degré de confiance témoignée, acceptons-la avec simplicité; s'il donne peu, disons que c'est bien et ne désirons pas avec inquiétude qu'il donne davantage. Ne sondons pas l'avenir pour savoir s'il en sera toujours ainsi.

Ma chère enfant,

Votre lettre d'hier m'a tellement affligé que je n'ai pas dormi cette nuit.

Vous ne vous doutez pas, non vous ne vous doutez pas

de la sensibilité de votre amour-propre et des illusions qu'il vous donne ainsi que des jugements faux qu'il provoque. Placé à distance, je vois cela avec une telle clarté que j'en suis inquiet depuis longtemps. Je vous le dis et vous ne me croyez pas, parce que vous ne voyez pas ainsi; vous préférez votre appréciation à la mienne, ou bien vous recourez, à la défense enfantine qui consiste à dire, même à un homme de mon âge, capable de penser par luimême : « vous vous laissez influencer ! » Finalement, vous vous en prenez à moi, au lieu de vous en prendre à votre amour-propre, et vous osez me dire : Vous serez cause que j'abandonnerai tout!

Dieu m'est témoin que je n'ai jamais cherché autre chose que votre bien et mon expérience m'apprend que si vous ne brisez pas votre orgueil, un four ou l'autre, vous abandonnerez tout en effet; oui, tout, et jusqu'à ces sentiments que vous avez pour le divin Maître, et peut-être jusqu'à la foi elle-même... Et vous voudriez que je tolère un tel danger?... Je vous le répète, vous ne voyez pas à quel point votre amour-propre vous trompe sur les personnes et les choses.

Une obéissance si nple et confiante vous est nécessaire.

J'ai trop raisonné avec vous : ne l'exigez plus à l'avenir, je vous en prie.

Si vous vous débarrassez de cet ennemi, vous ne perdrez plus ni la paix, ni le temps qui vous est donné pour aimer.

Vous voyez bien que Jésus vous aime puisque, malgré tout, il vous laisse l'immense désir de l'aimer. Vous voyez bien aussi que je tiens à vous, car j'aurais eu bien des occasions de me retirer.

Je vous bénis d'un cœur de père qui vous reste bien attaché.

Il n'y a aucun doute à avoir sur mes intentions: mes paroles el mes lettres précédentes en font foi. Mais la

tentation cache et brouille toutes choses, je viens donc vous redire que je ne vous veux ni anéantie, ni inactive pour le bien, je vous veux simplement dépendante, mais dépendante résolument, c'est-à-dire faisant de tout cœur le bien que Dieu vous demandera par les circonstances et acceptant sans trouble et surtout sans jalousie de n'être pas appelée à faire tel autre bien. Je veux que vous mettiez la volonté de Dieu à la place de la vôtre, voilà tout, et que vous n'envisagiez que son bon plaisir, pas vos préférences.

Vous vous persuadez, ma chère enfant, que je vous crois incapable de tout et que je voudrais vous immobiliser dans la seule occupation de Dieu en vous ! Je suis loin d'avoir cette idée et ce plan. Hier même, je disais à Sœur X. combien j'étais heureux de voir le bien que vous faites, et elle reconnaissait avec moi que vous aviez transformé telle et telle. Je n'aime pas beaucoup, il est vrai, vous donner des louanges, car l'amour-propre est votre grand danger, mais je le fais en ce moment pour que vous ne restiez pas dans le découragement. Si vous devenez humble et dépendante de Dieu, vous pourrez faire beaucoup pour les âmes et sans dan jer pour vous.

Le rôle d'un père n'est pas de songer à ce qui lui revient soit de ce qu'on dit de son enfant, soit de la satisfaction ou de la peine qu'elle lui témoigne; son rôle est de vouloir avant tout, et malgré tout, le bien de son enfant.

Ma chère enfant,

Je vous en prie, faites-moi crédit, laissez-moi vous conduire comme Dieu me l'inspire. Ne songez pas à ce que vous souffrez, il faut le souffrir, et cela passera. Ne dites pas : mon père ne me comprend pas en ce moment, il ne sait pas combien il me décourage, il ne me prend pas comme il faut. Encore une fois, faites-moi crédit.

C'est vous, ma chère enfant, qui ne comprenez pas en

ce moment le danger qu'il y aurait à rester ce que vous avez été cette année : difficile pour les autres, trop occu* pée de vous, pas assez humble. J'ai vu le danger, je vous l'ai signalé, vous n'en mesurez pas assez l'étendue. Laissez à mon expérience le bénéfice de la présomption, en faveur de ce qu'elle vous dit.

Je voudrais vous mettre un instant à l'école de saint Philippe de Néri. — Ce saint avait le cœur le plus aimant pour Notre-Seigneur, et il était baigné souvent de consolations ineffables, et cependant le cri de ce cœur était sans cesse : Mon Dieu, je suis capable de vous abandonner, de vous trahir... je le sens, j'en tremble, mais je ne le veux pas et je vous supplie de me bien tenir. Chaque soir, il remerciait Dieu de l'avoir préservé, et poussait un soupir de soulagement, et ainsi tous les jours. Donc, la crainte de soi n'empêche pas l'amour, il lui est plutôt un stimulant... quand on est humble.

Quand on est humble, on se craint; mais comme on compte sur Dieu, on est ainsi rassuré et plus même quo par la considération confuse de sa propre solidité.

Quand on est humble, on juge mieux les autres; on se plaint moins d'un manque d'attention et l'on s'épargne des souffrances peu profitables.

Je vous ai dit les alarmes que m'a inspirées cette année... je dois en maintenir l'expression. — Il faut que -vous changiez, Dieu vous montrera comment et vous y aidera; mais ne commencez pas par vous apitoyer sur vous-même, sur le mal que vous souffrez, sur le découragement que vous subissez et dont vous cherchez la cause dans la manière dont je vous traite.

Les crises que vous avez traversées viennent toutes d'un manque d'humilité, mais vous ne l'avez pas constaté. Reprenez donc avec vaillance votre drapeau qui porte ces mots : j'ai choisi d'être la dernière dans la maison de mon Dieu.

Vous ne serez pas la moins aimée.

Je vous bénis de tout cœur.

Ma chère enfant,

Si le divin Sauveur daignait se tourner vers vous, comme il le fit vers Madeleine au jardin de la Résurrection; s'il vous appelait par votre nom; à ce mot : Marie ! vous seriez à ses pieds, oubliaîit tout. Or, c'est cet oubli qu'il faut obtenir, s'il n'est point dominé; c'est en vous persuadant bien que vous êtes aimée de Dieu qu'il faut y tendre. Je vous le répète donc avec assurance : malgré l'imperfection de votre pauvre nature orgueilleuse qui a confusément entraîné votre volonté, vous restez aimée et très aimée de Jésus.

Puisque nous pouvons être aimés, quoique très imparfaits et très pauvres, que vous importe que l'imperfection vous soit laissée comme moyen d'humilité? N'est-ce pas une double grâce?

Ma pauvre enfant, vous portez avec vous un tel bagage d'exigences que vous en êtes écrasée. Vous ressemblez à une personne qui voudrait prendre toutes ses précautions contre la faim, le froid, le chaud, etc., et qui emporterait tout un attirail de cuisine, de literie... Puisque Notre-Seigneur vous dit de le suivre, que voulez- vous de plus? il veillera à vos besoins de demain. Dégagezvous de toute préoccupation et ne songez qu'à L'aimer.

L' Imitation dit qu'il vous faut être libre comme le petit oiseau. S'il lui prenait fantaisie de se charger de tout ce dont il peut avoir besoin, pourrait-il voler?

Pas de lendemain anxieusement prévu, c'est une injure à la paternité de Dieu ; comme le petit oiseau, vivez et chantez : l'amour est le chant que Dieu vous demande, et ne songez pas à autre chose. Les circonstances vous indiqueront à chaque jour quelle est la volonté de Dieu et ce que vous pouvez faire pour son service.

Ne pensez plus à vous, pas même pour examiner ce qui est ou a été défectueux.

« Pense à moi, je penserai pour toi. » Depuis combien

de temps ne vous ai-je pas proposé cette devise et quelle ne serait pas votre paix, et votre perfection, si vous l'aviez appliquée !

Ma chère enfant,

Je n'ai jamais douté que vous ne puissiez faire du bien aux âmes : vous êtes pleine de cœur et de dévouement, vous prenez de l'expérience. Quand vous serez humble, je serai content. Faire du bien aux âmes, à beaucoup d'âmes, et n'être pas humble est un danger effrayant; souvent ce bien n'est du reste pas solide. Dieu n'agit ordinairement que par les humbles, j'en reviens toujours là : cultivez l'humilité. Ne voyez dans ce conseil renouvelé aucune arrière- pensée, je n'en ai pas. Vous feriez des miracles, vous attireriez des millions de personnes à Jésus; si vous n'étiez pas humble, je resterais triste et inquiet.

Supposez, ma chère enfant, que, dans quelque temps, Dieu vous envoie l'épreuve de la sécheresse la plus complète et que cette épreuve dure des années. Plus aucun sentiment d'amour intime; plus même, ce semble, aucun désir d'aller à Jésus ! Si vous êtes humble, je ne craindrai rien. Si vous ne l'êtes pas, vous serez grandement exposée à vous décourager tout à fait. Cette épreuve vous a été épargnée. Dieu si bon, si père, savait bien que vous n'aviez pas la force de la supporter longtemps. .

Lisez les sentiments que saint Vincent de Paul avait de lui-même. Ce qu'il en dit a un tel caractère de vérité qu'on en est ému.

Si vous voulez suivre Jésus, soyez comme lui; choisissez Bethléem et sa crèche; suivez-le dans l'abaissement de ses trente années vulgaires et, si Dieu vous appelle à faire du bien, c'est Lui qui viendra vous prendre comme par la main, c'est-à-dire par les circonstances et par l'appel des personnes qui le représentent. Jésus a attendu trente ans !

Ma chère enfant,

Je suis heureux de vous savoir en un lieu où la religion est en honneur, où vivent de belles âmes qui vous aiment, et où vous avez trouvé un prêtre capable de vous soutenir.

Je suis heureux aussi des dispositions où je vous vois. Ah ! que cette humilité est attendue de Dieu ! qu'elle vous est nécessaire ! Votre vie spirituelle continuerait tristement à être précaire, si elle n'était appuyée sur le sentiment de votre pauvreté, le détachement de ce qui vous est personnel et l'acceptation douce de toute volonté de Dieu.

Ne vous étonnez pas, ma chère enfant, de me voir vous demander toujours le détachement; vous ne savez pas jusqu'à quel point vous en manquez, et quoique j'aie été sévère, je ne vous ai jamais tout dit. Ne sentez-vous pas qu'il doit en effet se trouver dans votre fond quelque vice cach é, puisque vous ne pensiez pas à vous établir dans la vertu? Ce vice caché à vos yeux, c'est un extrême attachement à vous-même, surtout du côté de la recherche de l'estime et de l'horreur de la souffrance. Si vous deveniez humble et détachée, vos scrupules cesseraient peut-être, mais seraient sûrement diminués. Vous ne comprendrez qu'alors l'obéissance et vous y trouverez le repos.

Ma chère enfant,

Faites une confession aussi humiliante que le pourra être la vérité, et sincèrement humiliante; en disant des fautes humblement, ne cherchez pas à faire dire : voilà une âme généreuse. Si l'on vous croyait plus cou-

pable que vous ne l'êtes, il faudrait simplement rétablir la vérité.

Il ne faut ni rester dans l'indifférence de l'attente, ni vous permettre des lectures dangereuses; l'indifférence de l'attente ne convient pas à une âme qui a la raison pour agir, et la distraction de lectures dangereuses serait à la fois la perte de votre conscience et la déception de votre cœur.

Vous êtes dans l'épreuve de la tentation et de la souffrance depuis longtemps, vous avez peut-être un peu faibli... Dieu aurait pu vous abandonner, s'il ne vous avait pas tant aimée. Il ne faut pas laisser la désorganisation se produire; jusqu'à présent, elle n'a été qu'une menace; si l'état actuel se prolongeait, il est à craindre qu'elle le devienne en toute réalité. Or l'Evangile dit : « Si le sel s'affadit, avec quoi lui rendra-t-on sa saveur!... il ne sera bon désormais qu'à être jeté à l'abandon. » Voudriez-vous tomber en cet état?

Faites- vous bien humble devant Dieu; aimez à lui redire combien vous méritez de n'être plus aimée de Lui, mais ajoutez avec confiance : Vous ne m'avez pas donné un grand cœur pour que ce cœur ne soit pas à vous finalement et qu'il s'égare ou s'anéantisse, je veux enfin Vous le donner résolument.

Ma pauvre enfant, que faites-vous à penser ainsi toujours à vous? Eh! pourquoi voulez-vous que vos amies perdent le boire et le manger parce qu'elles vous plaignent? Le plus sûr moyen de perdre ses plus sûres amitiés, c'est de leur trop demander. On vous aime, on prend part à vos peines et avec cela on vit et on prend les distractions du moment. Je pourrais vous dire : ne comptez pas trop sur les créatures et tournez-vous vers Dieu,. qui seul ne vous manquera jamais; j'aime mieux vous voir aller à Lui autrement que par le mépris des créatures. Soyez donc indulgente pour ces pauvres êtres d'un jour. On

leur trouve toujours de bonnes qualités, quand on aime Dieu et qu'en Lui ou a la paix, et la juste mesure. Eloignez-vous de vous-même, je vous le demande; apprenez en-fin cette première leçon du divin Maître : « Que celui qui veut venir après moi se renonce. » Oui, vous voulez aller à Notre-Seigneur. Eh bien, renoncez-vous ! Qu'il ne soit plus question de vous ! Faites et acceptez chaque chose comme venant de Lui; occupez- vous toujours, et quand les pensées noires vous envahissent, offrez à Dieu ce tourment et détournez-vous de vous-même.

Si vous n'êtes pas riche de biens, vous pouvez dire avec joie : bienheureux les pauvres, le royaume des deux leur appartient. La richesse donne de l'amourpropre et la facilité de suivre tous ses goûts, choses qui ne sont point chrétiennes.

Ma chère'enfant,

Il nous faut avant tout considérer ce que Dieu désire de nous; ce que nous aurons à souffrir ne doit pas entrer en ligne de compte. Son bon plaisir, sa plus grande gloire, voilà notre objectif. Où se trouvent-ils dans cette circonstance? Nous allons l'examiner ensemble.

Gomme vous, je suis atteint par cette mesure. Quoique chargé de cette œuvre, je n'ai point été consulté. J'ai approuvé et encouragé cette petite fête, la jugeant utile pour tout le monde et étant bien assuré qu'on écarterait très facilement les petits abus qui peuvent toujours se glisser dans les meilleures choses. Tout notre plan est renversé, sans qu'il y ait de notre faute; le bon Dieu, sans doute, daigne nous éprouver, et je suis persuadé que le fait de notre franche résignation lui sera plus agréable que ce que„nous préparions.

Rien ne serait plus agréable à la nature que de prendre quelque mesure violente : vous ne voulez pas nous donner ceci, nous laisserons même cela ! Tel n'est point mon

avis. Tant que nous venons pouvoir faire quelque bien par les moyens qui nous sont iaissés, si vous m'en croyez, nous le ferons, nous jugeant indignes d'en faire davantage et tâchant de mériter que le bon Dieu nous ouvre, un jour ou l'autre, de nouvelles facilités. Que si nos derniers moyens nous sont supprimés ou rendus trop difficiles, nous céderons aux circonstances et non à notre ressentiment. Nous devons agir de façon à ne pas provoquer des mesures de ce genre et nous déterminer, si elles sont prises, à ne pas nous dépiter et à ne pas récriminer.

Nous tâcherons, à la première réunion, de redonner du courage à tout notre monde. Pour nous, remercions le bon Dieu de l'occasion qu'il nous donne de renoncer à notre volonté.

Votre respectueusement dévoué.

Ma chère enfant,

Je ne saurais vous savoir dans un état d'abattement physique et moral sans accourir auprès de vous, ma pauvre enfant. Je connais cet état de malaise où vous vous trouvez tout à coup jetée; rien n'est plus pénible, car on a toute sa force pour souffrir. Il faut se redire sans cesse que ce n'est qu'une affaire de temps et qu'avec la maladie, s'évanouira l'ombre qui plane sur ces sentiments.

La vie ne répond pas à toutes vos aspirations, mais elle en satisfait ordinairement assez, pour que le cœur et l'âme s'occupent et ne sentent pas ce marasme qui vous oppresse actuellement. Vous avez donc votre part des joies, et avec votre si excellente nature vous en obtiendrez plus que d'autres; vous aurez autour de ces joies et au-dessus d'elles la piété et l'espérance. En attendant, remplissez bien vos devoirs avec fidélité quoique sans goût, si Dieu veut cette épreuve.

Persuadez-vous bien qu'une telle fidélité sans récompense immédiate est plus belle et plus méritoire que

celle qui est consolée. Si la fatigue s'y oppose, sachez même laisser quelques-uns de vos exercices et faites-le sans scrupule, mais bien décidée a les reprendre dès que, ce sera possible.

Si vous ne pouvez assez surmonter votre malaise pour être aussi aimable que vous le voudriez, n'allez' pas augmenter votre mal en vous dépitant d'être ainsi; on sait bien, autour de vous, que c'est votre état de souffrance qui vous donne cette expression.

Ma chère enfant,

Voici la réponse de Notre-Seigneur à vos questions un peu agitées : « Ma fille que j'aime et sur qui je veille, accepte ce que je te donne de joie, soit par moi, soit par les autres; accepte aussi ce que je ne te donne pas.

« Laisse les créatures penser de toi ce qu'elles veulent; je veillerai sur la réputation qui te sera nécessaire, sur les besoins d'estime et d'affection qui peuvent être utiles à ton repos.

« Ce tourment sur ce qu'on pense de toi, peux-tu me l'offrir? te rend-il meilleure? Quitte-le donc.

«Ne cherche pas à éclaircir cette multitude de remarquas au milieu desquelles se noient ta paix et ton amour pour moi.

« Elève ton intelligence et tes sentiments. — Fais tout le bien que les circonstances t'indiquent. Si tu fais cela, tu feras assez.

« Tes pensées autres sentent l'orgueil, la jalousie, la recherche de la jouissance dans l'estime vaine. Je ne peux pas les aimer.

« Donne tout pour avoir tout. »

Ne me demandez donc pas à moi des explications que Dieu juge malsaines.

Plus tard vous verrez et vous n'aurez pas besoin d'interroger.

Ma chère enfant,

Tandis que vous êtes portée à vous plaindre de Dieu, je le bénis ! Ce que vous me dites de votre âme est simplement admirable. Quoi, vous avez la conscience de plus en plus délicate, vous repoussez tout mauvais livre, vous êtes fidèle à vos devoirs de piété, vous vous appliquez à être bonne envers les autres et vous voudriez que je fusse mécontent! Quand je compare ce que vous êtes avec ce que vous étiez, je constate un immense progrès et ce progrès est bien assis. Dieu a pénétré dans votre vie et la domine; vous sentez que vous ne pourriez plus impunément le contrister; vous sentez que sans Lui vous ne pourriez pas avoir la paix. Je vois donc en vous la réalisation de cette belle parole du Pater : que votre règne arrive.

Pensez-vous que je m'étonne de ces envies de découragement qui vous prennent et des motifs spécieux sous lesquels se glissent ces envies? Le démon y est pour la plus grande part et la nature un peu aussi pour la sienne. Le démon a intérêt à vous faire tout abandonner et à vous tromper pour y réussir. La nature, elle, se lasse de la contrainte et cherche, elle aussi, de mauvaises raisons pour s'y soustraire. Prenez pour devise : fais ce que dois, advienne que pourra. Vous êtes trop délicate et trop grande pour avoir besoin d'une récompense dans le devoir, surtout d'une récompense de chaque jour. La raison du devoir est le devoir lui-même.

La facilité et la joie viendront en leur temps. Vous êtes dans le moule, vous vous y sentez préservée : patience ! vous en sortirez redressée et pleine de vigueur. Laissez faire Dieu, donnez-Lui crédit.

Au fond, ce n'est pas le besoin d'une récompense immé- / diate qui vous trouble, c'est plutôt la fausse pensée que cet état de froideur est un signe que Dieu ne veut pas de vous. Eh bien! jejvous déclare de sa part qu'il vous veut bien à Lui, que cette froideur qui vous tourmente

est une épreuve, ou parfois un paternel châtiment pour vous rappeler à la fidélité. N'est-il pas vrai que vous auriez le courage, même étant telle que vous êtes, si vous étiez persuadée que Dieu vous aime particulièrement et qu'il est content de vous? Eh bien ! ayez bon courage, car je vous donne cette assurance.

Acceptez le sentiment du vide : regardez-le comme un effet normal de votre situation passée, sachez bien qu'il passera et ne soyez pas trop inquiète de le voir persister. Si vous ne passiez point par toutes ces peines, j'en serais préoccupé, tant cela est habituel; je me demanderais si ce n'est pas une illusion.

Donc le règlement sera ainsi bien suivi et il le sera d'une façon plus décidée. Je vous recommande les invocations durant le jour : « Que votre volonté soit faite. » Demandez aussi à Dieu de vous pardonner et le passé et les fautes qui échappent encore. Soyez bonne pour les vôtres; veillez sur la piété de votre petite J., et priez aussi pour votre bien respectueusement dévoué.

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