QUATRIEME SERIE
Vous me faites une bien grande peine, ma chère enfant, en me donnant lieu de constater une fois de plus combien vous vous faites de mal. Ah ! je n'avais pas besoin d'être prophète pour vous dire que vous auriez tant à souffrir. Allez ! ce dont il faut vous inquiéter, c'est de la fragilité de votre amour pour Dieu. Laisser vos prières, vos communions, suivre votre nature violente et contrariée; perdre la pensée habituelle et douce de Dieu; fermer votre cœur à la confiance et à l'abandon filial en sa bonté, est-ce aimer Dieu? Revenez à vous. Je vous ai dit de chercher Dieu en concentrant en lui vos pensées, votre affection, votre vie, et voilà que vous pensez à des riens continuellement, violemment... Répondez-moi, non par des raisonnements qui n'en finissent pas, mais par la réalisation de la conduite que je vous demande. Faites-le pour Dieu, qui attend de vous la charité que vous offensez,
et si l'on s'étonne de voire changement, diles que vous voulez être douce envers tout le monde pour Dieu, que vous attendez plus de vos sacrifices que de tous vos efforts à l'extérieur-; que désormais vous voulez vivre pour Dieu dans la paix au dedans et au dehors.
Ma chère enfant,
Je ne vois point que vous ayez péché dans la séparation si pénible qui a révolté votre sensibilité et votre fierté naturelles; c'est un orage qui a tout bouleversé au bas de la montagne, mais sans en atteindre la cime; vous avez conservé la résignation intacte, et le soleil de l'amour du bon Dieu n'a cessé de briller sur votre front. Ce qui laisse l'âme plus longtemps triste après ces épreuves, c'est la crainte d'avoir été infidèle. Eh bien ! je vous affirme que vous ne l'avez pas été.
Il ne vous reste plus qu'à vous rendre bien finalement aux pieds du bon Dieu et à lui dire avec candeur : O mon Dieu, puisqu'il est vrai que je ne vous ai pas offensé, me voilà contente; car de me voir si passionnée, si faible, j'en prends humblement mon parti, puisque vous ne permettez pas que mes ennemis me nuisent; si je désire, si je demande que ces passions se calment et que je devienne forte, c'est pour que vous soyez moins déshonoré par moi : les haillons de l'enfant prodigue sont la tristesse du bon père et il se hâte de l'en dépouiller; que si, au contraire, vous me laissez mes pauvres haillons, je saurai bien y découvrir de quoi vous trouver bon, aimable et admirable; car que dire d'un père qui ose encore avoir de l'amour pour un enfant qu'il voit ainsi !
Je n'insiste pas pour vous consoler et vous remettre, parce que je suis persuadé que cela est fait depuis longtemps; je me contente de vous indiquer pour l'avenir le souverain remède : il est dans l'amour de Dieu, quand il est parvenu à vous unir à lui; alors tout le reste est si
petit, est devenu si froid que les tentations de ce genre ne se comprennent plus. Le sacrifice, la prière, la patience, l'exercice quand même de la confiance en Dieu, en sont les moyens ordinaires.
Ma chère enfant,
Puisque vous me soumettez vos craintes sur l'état de votre âme, il est de mon devoir d'en juger, afin que vous connaissiez pleinement la volonté de Dieu, j'ose même dire le jugement qu'il en porte lui-même : je vous affirme que vous n'êtes point dans la tiédeur.
Je crois même que la tiédeur n'est pas le danger de votre état de conscience. Cette crainte d'y être déjà ou d'y pencher me semble une tentation. — Le démon voulant vous entraver, vous empêcher de bien prier, de bien vous confier en Dieu, de bien l'aimer, et ne pouvant y réussir de vive force, emploie la crainte, la tristesse, il le présente sous une apparence de bien; il vous fait dire : je suis dans la tiédeur, je dois en sortir, et comme au contraire je m'y enfonce, je ne puis me croire agréable à Dieu; je ne puis lui dire que je l'aime; et alors le démon insinuera la tristesse, Y accablement et une sorte de découragement qui paralyse : c'est là sa vraie tentation, et il en use, selon son habitude, en ennemi perfide. Il vous tente, en effet, de ce côté-là de préférence en ce moment, parce qu'il voit que déjà, par l'effet de la maladie, la nature y incline; de même qu'il tenta de gourmandise Xotre- Seigneur, après un jeûne de quarante jours qui l'avait fort affaibli.
Votre tactique doit être justement le contraire de la sienue, et plus vous êtes portée à la tristesse, plus vous devez animer et multiplier vos actes de confiance, d'acceptation, d'abandon et d'intime contentement d'être à Dieu. Dans la conduite de son âme, somme dans tonte entreprise, il importe de prendre et de maintenir une
ligne de conduite simple et de ne s'en point laisser détourner par les apparences ou accidents de chaque jour. Votre ligne de conduite dans cet état de maladie qui entraîne tant de conséquences pénibles, c'est le contentement de la volonté, la confiance en l'amour que Dieu vous porte et l'abandon par amour filial : en un seul mot, vous faire et vous tenir contente et ne point vous en laisser détourner par quoi que ce soit sous aucun prétexte. — C'est comme un voyageur, sûr d'être bien renseigné au départ, et qui, traversant un pays ennemi, se garde bien de se laisser détourner par les renseignements plus ou moins suspects qu'on lui fournit sur la route. S'il lui arrive parfois de s'en écarter de quelques pas, il ne fait qu'une chose : il revient à la route adoptée.
Un mot sur la tiédeur, non pour vous rassurer par le raisonnement, mais pour vous instruire. — Je ne dis point que le questionnaire du Père Faber n'ait pas de valeur, mais il expose à s'embrouiller. La tiédeur est caractérisée par le péché véniel volontaire et fréquent. On incline à la tiédeur (sans y être pourtant) quand la volonté s'affaiblit, à l'égard du péché véniel, ce qui arrive ou par le manque coupable de prière ou par des condescendances coupables à la nature. Notez bien le mot : coupable, car dans votre état de maladie les prières, et surtout la régularité à les faire, sont impossibles, et par contre, vous devez avoir pour votre santé des ménagements. — Pratiquement, je vous conseille de prendre pour objectif, en fait de prières, les oraisons jaculatoires, en fait de mortifications, l'acceptation contente de la maladie et de ses suites. La fidélité à ces deux exercices suppose et entraîne tout le reste dans la proportion voulue de Dieu.
M;» chère enfant,
Si je voudrais vous consoler! vous montrer combien j< souffre de votre douleur ! y apporter de l'espérance Dieu seul le sait.
Tenez vos regards fixés sur le Sacré-Cœur de Jésus dans lequel la miséricorde est incarnée; jugez son cœur d'après le vôtre si infiniment moins bon et jugez si vous seriez restée sourde à la prière que vous eût adressée un ami, vous offrant sa vie, vous implorant avec toutes les ressources de son affection et san« relâche ! Je ne peux douter que votre prière n'ait été exaucée, car elle réunissait toutes les conditions voulues. Il est vrai que lorsque notre prière est pour les autres, son effet n'est pas nécessairement efficace parce que la grâce de conversion étant obtenue et offerte peut n'être pas acceptée par une volonté qui reste toujours libre, mais Dieu a tant de secrets moyens d'agir sur cette liberté sans la violenter ! Or il en use d'une façon qui réussit toujours quand la prière qui l'a provoquée est assez ardente; c'est une plus grande grâce; mais qui peut l'espérer, si vos larmes, votre générosité, votre constance, ne l'ont pas obtenue ! Bien plus, il n'est pas contraire à l'enseignement de la foi, de dire avec certains auteurs qu'aux derniers moments, même en dehors de l'intervention toutepuissante de la prière, Dieu fait un dernier effort de miséricorde, et met l'âme en demeure de se prononcer entre lui et son obstination. Or, que ne pas espérer d'une âme droite! et comment désespérer tant soit peu d'une âme pour laquelle on a tant prié, tant souffert !
Dieu ne donne pas de certitude en ce monde, même aux saints, sur leur état de grâce, afin qu'ils "lui confient leur âme, qu'ils la remettent avec mérite entre les bras de sa miséricorde. De même il ne veut pas donner une plus grande certitude sur le salut des âmes que nous perdons, afin que nous ayons à lui remettre, d'une façon entièrement méritoire parce qu'elle est très filiale, les âmes que nous aimons, et les sollicitudes que nous en concevrions, si nous ne considérions pas celui qui, en nous les ravissant d'une façon brusque, nous a donné l'occasion de pratiquer un amour confiant malgré tout, et s'appuyant avant tout sur sa bonté et sur ses promesses d'écouter les prières de ceux qui l'aiment. Or, vous êtes de ces âmes, je vous le promets, ut les imperfections ne l'empêchent pas. Vous verrez au ciel les trésors de miséricorde
qui ont fait appeler cet attribut de Dieu un abîme, tant sa bonté y va loin, tant elle nous réserve de joies inespérées. C'est là, oui là, qu'il faut établir votre tranquillité; c'est là qu'il faut ramener votre âme quand le trouble la saisit : nous sommes de toutes parts enveloppés de ténèbres en ce qui est du surnaturel, est-il étonnant que le trouble nous saisisse parfois sur ce point comme sur tant d'autres ? Mais c'est pourquoi "il faut se faire un refuge dans le cœur de Jésus et dans celui de Notre- Dame, sa mère et la nôtre, qui a été présente presque sans interruption au chevet du mourant et de laquelle est peut-être venue la grâce décisive ! Pardonnez le désordre de cette lettre, je ne l'ai faite qu'avec une fatigue extrême, car je suis malade; tout travail m'est interdit et peut-être un repos plus ou moins prolongé va-t-il m'être ordonné. Dieu nous gouverne de si haut que nous ne pouvons jamais nous étonner de ce qu'il fait ou défait, mais nous devons et pouvons toujours nous attacher à sa volonté qui est de faire ce qui ressort des circonstances données, et nous abandonner pour l'avenir prochain et éternel à celui qui reste notre père et prend soin des orphelins; dites-lui avec plus d'amour que jamais : * Notre père qui êtes aux cieux », et croyez que ce père, qu'il vous avait donné sur la terre, est sur le chemin d'expiation qui y conduit; peut-être même est-il au terme : prions. Je dirai les messes les jours où j'aurai la force de la dire... Dites à votre mère la grande compassion de mon âme pour son accablement. En union de prières et de souffrances.
Ma chère enfant,
Que votre âme soit sans agitation, elle peut et doit toujours rester en paix dans sa partie supérieur!'; de là • •Ile fait ce qu'elle peut pour mettre ordre dans la partit; inférieure en tumulte, et quand elle n'y peut réussir, elle accepte de ne le pouvoir pas; elle ne garde pas le trouble
volontairement; elle se regarde comme bien pauvre et bien faible, mais non point comme coupable; ne pouvant faire dominer la vertu de force, elle pratique celle de patience et d'humilité, ainsi que la confiance en Dieu malgré tout. Le trouble n'est jamais légitime, lors même qu'il s'autorise de tels prétextes de conscience : j'en suis cause; je suis dans un état qui déplaît à Dieu, etc.. Le trouble, étant un désordre de nos facultés, ne peut être l'œuvre de Dieu, ni approuvé de lui. — Donc, quels que soient les prétextes, dites chaque fois : je n'ai aucune raison de me troubler; j'ai toute raison de tendre à la paix, quelque mauvaise que je puisse être. — Quand il s'agit d'une décision à prendre et que l'on se trouve dans de grandes perplexités, il faut se dire : il y a toujours, toujours en toute chose, un moyen légitime de se décider. Puis, après avoir employé les moyens ordinaires : prières, réflexions, conseils selon l'importance de la chose, si le doute persiste sur le parti à prendre, eh bien ! vous croyez toute issue fermée : au contraire, deux portes vous sont ouvertes; vous avez le droit certain de faire ce que vous voulez et vous n'êtes nullement responsable de l'erreur dans laquelle vous pouvez voir ensuite que vous êtes tombée en prenant un parti plutôt que l'autre.
Ainsi tixée sur les principes qui règlent la tenue de votre intérieur et la manière de vous déterminer à l'extérieur, commencez toujours dans chaque difficulté à vous dire : je sais que je n'ai aucune vraie raison de me troubler; je sais qu'il y a un moyen de sortir de là. Pour faire le bien, on doit saisir avec bonheur les occasions naturelles.
Que ne puis-je, ma chère enfant, vous écrire comme je le désirerais! souvent, longuement, d'une façon qui fût consolante! Que je voudrais être saint pour vous ranimer! Croyez, du moins, que vous ne me lassez jamais, que je suis votre âme avec -une véritable affection; plaignez-moi de l'impuissance qui me cloue à ne rien faire
de la moitié de ma vie. Je veux que vous soyez bien sûre de mon vif intérêt, afin que vous soyez libre, aisée comme une véritable enfant. Si de lourds nuages apparaissent parfois sur mon front, quand vous me parlez, soyez bien persuadée que vous n'êtes pour rien, comme cause ou occasion : une sorte d'état maladif y est pour beaucoup. — Maintenant, ma chère enfant, allons au fond de votre état : vous souffrez de bien des côtés; depuis la mort de votre père, vous gardez le vif sentiment de cette affection saignante : l'incertitude de votre avenir, les misères de l'âme, les contrariétés de la famille, etc., etc. Or, quand on souffre on est extrêmement porté à voir tout en noir et on subit cette impression, même en regardant le ciel. Aussi, selon ce que l'on éprouve, Notre-Seigneur n'est plus la bonté, la pitié, l'amour incarné : ce serait témérité d'aller vers lui avec abandon..., etc. Cette impression, je vous le répète, est un pur effet de ce noir que produit la souffrance. Réagissez donc contre ce sentiment, faites-le d'une façon décidée, constante. Ne savez- vous donc plus que nous sommes dans Vétat d'enfance et qu'il est naturel à, cet état de tomber souvent à terre, d'avoir peu de consistance et de valeur? Et Notre-Seigneur n'est-il pas comme la mère dont la charge est de relever sans cesse et d'aimer toujours?
Honorez Dieu par votre confiance, portez cette confiance filiale jusqu'à une sorte d'insouciance. Je trouve que vous réfléchissez et raisonnez infiniment trop, vous vous regardez sans cesse ! — Non, Notre-Seigneur ne s'est pas retiré de vous : la pensée d'un tel délaissement de sa part lui serait une injure. Eh ! ne voyez-vous pas, ma chère enfant, que vos imperfections, vos misères, vos résistances accidentelles, n'empêchent nullement que vous soyez à Lui! Pour n'être plus à lui, il faut l'avoir voulu formellement. Et vous ne l'avez voulu d'aucune manière, puisque vous le craignez tant. J'aime la fermeté à son règlement et à ses résolutions. Faites en cela ce que vous conseilleriez à une autre, si elle était à votre place.
Pour les lectures profanes, ne vous laissez pas aller à les prolonger au-delà du temps laissé par vos devoirs. En
prenant le livre, ce serait bien de dire : je ne dépasserai pas telle heure, pas même d'une minute. Il y a là prudence et mortification.
Ma chère enfant,
Ne vous étonnez point de vos fautes, Dieu les regarde avec miséricorde; ne vous inquiétez point de la pensée que vous serez toujours aimée, Dieu change souvent en un moment, plus souvent peu à peu sans qu'on s'en aperçoive. Mettez donc la modération, même dans votre désir de devenir meilleure; dans votre combat, dans vos défaites même, la patience envers soi-même vient à bout de tout; cette question de caractère violent ne doit pas vous effrayer, vous serez généreuse de la manière que nous réglerons; vos dispositions sont bonnes, vous serez pratique, et Dieu vous bénira dans vos efforts. Il deviendra tout pour vous et vous laissera aimer ce qu'il veut déjà que vous aimiez. Le mieux est que vous fassiez la sainte communion telle que vous êtes : la faisant, n'ayez aucun trouble, mais beaucoup d'humilité et de soumission confuse; faites-vous précéder et accompagner par la Très Sainte Vierge qui vous aime tant. Je vous plains bien, sans être en peine de votre conscience; vous souffrez de vos imperfections et, en plus, des fautes de fragilité. — Ne perdez pas votre temps en de vaines agitations; on peut avoir des scrupules sur certains points, tout en étant peu fidèle sur d'autres; or, pour vos confessions et vos communions, vous êtes scrupuleuse, ce qui vous les fait moins bien faire. Pour les communions, sachez vous passer de ces sentiments qui sont une récompense ou quelquefois un effet d'imagination; le mieux est de renouveler aux pieds de Notre-Seigneur nos principales résolutions, d'exposer simplement nos besoins, d'exprimer nos désirs de mieux l'aimer et le servir. Je vais bien demander à la Très Sainte Vierge la grâce que ces paroles et vos prières vous donnent la paix. Dieu n'éprouve
jamais au-delà des forces; ne vous abandonnez pas vousmême; j'attends de vous de la générosité.
Vous ne vous attendiez pas, ma chère enfant, à être inébranlable, à ne plus vous laisser entraîner passagèrement; relevez-vous donc chaque fois avec votre même résolution. Votre grand mal, c'est le découragement et. la tristesse; sortez-en tout de suite : beaucoup d'actes intérieurs d'amour de Dieu chaque jour, et voyez, dans le doux support des imperfections d'autrui, de vrais actes d'amour de Dieu : je suis heureuse d'avoir ceci à supporter, c'est pour vous.
Faites-vous calme, mais n'employez pas la violence pour produire le calme; supportez sans trouble ce qui ne peut se soumettre à votre volonté; ne vous croyez point mauvaise parce que beaucoup de choses échappent ainsi à votre surprise. Vous attachez trop d'importance à ces sortes de défections; aimez l'humiliation qu'elles contiennent, Dieu ne les permet pas pour votre perte.
Comme les paroles et les procédés dépendent plus de nous que les sentiments, soyez bien maîtresse de vous sur ces deux objets. Encore en cela, la promptitude de votre caractère peut vous tromper souvent; désavoue/, souvent cette conduite, ces écarts... Ne vous laissez pas décourager, ni même attrister, mais soyez pratique et proposez-vous d'employer à mieux vous retenir les efforts que vous dépenseriez à vous désoler.
Je prends bien part à votre douleur; soyez résignée et soyez confiante. Si Dieu vous montre dans le passé les torts que vous auriez eus de vous tourner trop vers ceux en qui il a mis quelques qualités, proposez-vous fortement de vous attacher souverainement à la source et de n'aimer le rayon et le reflet que d'une façon détachée, vous en servant, sans y tenir plus que Dieu ne le veut et par un motif autre que cette volonté. La nature, quand elle
suit ses tendances, nous éloigne de Dieu bien Iristement, et dans les choses, même les plus saintes, la nature doit prendre sa direction totale dans la volonté de Dieu et lui prêter alors toutes ses ressources, mais alors seulement et dans cette seule mesure. Il ne s'agit donc point de la détruire, mais de lui faire aimer ce que Dieu veut que nous aimions, Lui surtout !
Ma chère enfant,
Unissez votre volonté à celle de Dieu vous indiquant le sacrifice qui vous semble au-dessus de vos forces présentes. Si vous constatez la difficulté de l'accomplir, que ce soit sans trouble : vous n'êtes point en face du péché, mais seulement en face de victoires dont l'étendue déterminera la mesure de grâce sur votre avenir. Cette affection est légitime, elle n'a rien de puéril, mais elle absorbe trop de votre âme, elle vous lie; elle est trop naturelle aussi de sa nature et elle produit les mauvais effets de ces sortes d'attachement : la préoccupation excessive, les démonstrations, l'ennui, le manque de goût et par-, fois de soin pour ce qui est le devoir, etc., etc. Je ne peux pas vous dire : je veux que, dans tant de jours, vous ayez arraché cette affection. — Ce serait dérisoire, même en fixant un temps plus long, mais je vous demande de vouloir vous en défaire, de vouloir arriver à être libre; alors cette affection plus tranquille et plus surnaturelle pourra régner seule. Ce que je vous demande ensuite comme conséquence de cela, c'est de vous restreindre peu à peu, même à l'intérieur, dans vos pensées; redevenez fidèle à vos exercices et devoirs, — faites beaucoup d'aspirations; — tâchez de vous vaincre auprès de tous.
Je vous plains de tant de souffrances. Faites que, désormais, Dieu en soit l'objet par la volonté de lui plaire uniquement et par la victoire de vous-même dans les détails.
Ma chère enfant,
Quelles souffrances ! quelle tristesse ! quel découragement ! Que je vous plains, car tout cela est sans fondement et sera peut-être de peu de mérites devant Dieu. Maintenant que je vous peux parler à cœur ouvert, laissezmoi vous dire, avec toute l'affection et le respect qu'il renferme pour vous, que vous faussez votre généreuse nature, en vous abandonnant à ses excès. Il est temps de vous arrêter; pour cela il faut être pratique et constante. Si vous regardez l'ensemble de votre conduite depuis plus d'un an, vous verrez, à votre surprise peut-être, que vous n'avez pas suivi en pratique la direction que je vous ai tracée diverses fois. Votre disposition d'obéissance, qui a toujours persisté, vous a caché votre manque d'obéissance réelle. Vous avez obéi dans plusieurs circonstances qui vous coûtaient, il vous a paru que c'était beaucoup, mais l'essentiel faisait défaut.
Vous vous êtes mise par votre faute dans la tyrannie de vos impressions. 1° Aimez l'abjection de cet état comme punition qui, vous faisant souffrir et espérer, vous rendra les faveurs de Dieu; 2° comme objet de mérite en même temps, car dès que le motif qui fait accepter cet état se trouve droit et bon, la punition devient méritoire d'une augmentation de grâce et de gloire; 3° aimez-la par esprit de justice, trouvant bon que Dieu vous punisse ainsi, mais ajoutez toujours l'esprit de confiance, car il punit par amour et avec- amour, alors même qu'il pourrait vous livrer aux passions de votre âme; 4° aimez-la comme le fondement solide de votre humilité pratique et de votre perfection. — Mais ne suivez pas les violences qui se déchaînent, ne les envisagez même pas par les réflexions volontaires; condamnez-les sans examen, mais condamnez-les même dans les moments où vous les subissez le plus fortement; n'y insistez pas sur l'heure, mais, les
ayant ainsi désavouées et condamnées comme par force, c'est-à-dire par vraie vertu, occupez-vous à autre chose. ■ — Assurément, ma chère enfant, quand on ne se repose pas en Dieu, on cherche autour de soi, mais rien ne le remplace. Ne cherchez pas sans vraie raison à savoir ce que l'on est pour vous, ce que l'on pense de vous. Soyez assurée que nombre de personnes vous estiment et vous aiment : ce peut vous être une consolation; remerciez-en Dieu, mais ne désirez pas que ces sentiments se particularisent sur vous. — Pour les idées, en politique et en tout, pensez comme Y Église, et où l'Église n'a pas formellement parlé, pensez comme les personnes qui ont l'esprit de l'Église, comme les évoques, les bons journaux, les bons catholiques; sans cette barrière de prudence, votre propre sens vous tromperait souvent et l'exaltation de votre caractère vous ferait parler d'une manière trop avancée; on avait remarqué votre changement d'humeur, quelque chose de brusque, de frondeur; de la critique, de la moquerie; cela tenait à ce que je vous ai signalé : sans repos, sans complète adhésion à la volonté de Dieu, vous altériez un caractère élevé, bon; revenez vite à cette ferme et tranquille adhésion à la volonté de Dieu, là est le point central de votre réforme en tout.
Ma chère enfant,
Ne changez rien à vos communions et à vos exercices de piété/, le seul changement que je vous demande, c'est de vous établir dès cet instant dans la paisible acceptation de la volonté actuelle de Dieu sur vous et dans un courageux désir de mener une vie de devoir, sans vous tant soucier des dispositions de vos sentiments. Voyez en détail ce qui est de votre devoir et déterminez-vous simplement à l'accomplir sans raisonner le moins du monde. S'il vous arrive de voir que vous y avez manqué, ne vous étonnez jamais, et sans perdre de temps à de vains
raisonnements et découragements continuels, proposezvous de mieux faire, après vous être repentie tranquillement, que ce soit avec sentiment ou par simple motif de foi. — Je crois vous avoir dit que pour vos confessions vous êtes trop rigoureuse; je vous recommande de n'en jamais douter, ce serait perte de temps et de courage.
Je crois que votre santé et votre peine font un cercle vicieux, agissant l'une sur l'autre; le calme de l'âme modifiera l'une, et l'autre s'atténuera. Il ne faut pas tant vous étonner de vos écarts moraux; ils ont souvent pour cause profonde l'état de votre santé; je ne dis pas que cela vous disculpe, mais cela fait comprendre les mouvements violents et excuse en partie, si on y accède par faiblesse. — Dilatez enfin votre cœur dans notre bon Maître qui ne cesse de vous attendre les bras ouverts. Votre pauvre âme ne saurait vivre ainsi resserrée, défiante; non seulement il vous est permis d'aimer, cela vous est commandé à vous, bien à vous-même telle que vous êtes. Si vous vous sentez en faute, votre amour prendra la forme de regret; si vous vous sentez impuissante, il prendra celle de la supplication : si vous vous sentez bien misérable, ce sera celle de la p*his vive reconnaissance; si vous vous sentez toute bouleversée, bors de vous, votre amour pressera silencieusement la main du divin Maître qu'elle ne voit pas dans sa nuit, et elle protestera que rien ne la séparera de lui ; elle se maintiendra paisiblement dans la ténacité de cette protestation. Que la Très Sainte Vierge vous secoure.
Quand même les assauts les plus pénibles vous reviendraient, vous ne vous en troubleriez pas, vous me les feriez connaître clairement; vous les subiriez comme les plus dures et les plus méritoires de toutes les croix, et tout en désavouant ce qui n'est pas selon Dieu, vous accepteriez l'humiliation et la peine, comme choses
agréables à Dieu dans ces faiblesses; c'est l'or dans le sable. Dans quelque état que vous vous sentiez, rappelez-vous d'abord les assurances réitérées que je vous ai données sur votre état de conscience; puis vous disant qu'une âme en état de grâce, fût-elle bien agitée, très imparfaite, peut donnée de la gloire à Dieu, par l'expression de son amour et de sa fidélité; faites, tous les jours, un certain nombre de ces actes; faites-les avec cette confiance qu'ils sont agréés et méritoires; portez-vous au calme par la pensée que Dieu vous aime telle que vous êtes.
Ma chère enfant,
Je vous dirai avec saint Paul : « Je me réjouis « de ce que je vous ai contristés, non de votre tris- « tesse même, mais de ce que votre tristesse a produit « un si bon changement. » Oui, mon enfant, vous aviez besoin de mettre à vos lèvres une garde vigilante. Dans le cas présent, je ne vois rien à faire : vos réparations ne répareraient rien, mais attendez les occasions; alors témoignez de votre estime pour les qualités vraies de M., sans ajouter comme on a coutume de le faire : mais elle manque de ceci, etc. Ce serait un devoir de convenance et de justice de ne pas laisser parler mal d'elle devant vous; agir autrement, et surtout dire votre mot, c'est lui nuire. Quant au caractère qui vous reste violent, c'est un ennemi à vaincre, à tenir assujetti au moins comme un esclave dompté, sinon docile; courage! Dieu se souvient d? vos sacrifices, rien n'en efface le souvenir. Les fautes sont entièrement détruites et ne revivent jamais. Vivre pour Dieu est le but suprême, qu'importe la manière. Dieu veut votre bien et vous aime. Il veut vous aider, ne vous abandonnez pas vous-même.
Ma chère enfant,
Dieu ne demande de vous que de le suivre fidèlement et de l'aimer malgré votre pauvreté et petitesse. Devenez contente dans la partie supérieure de l'âme, dans cette partie dominante qui gouverne l'autre et lui envoie parfois des clartés, mais toujours des ordres. Tâchez d'être toujours et en toute chose ce qu'il a le droit d'attendre de vous, et quand vous ne l'avez pas été, redevenez-le tout de suite pour le consoler et réparer. Rendez-vous le cceur.de Notre-Seigneur très indulgent et bon, en l'étant pour chaque personne. Si loin qu'on soit de Dieu, ce désir sincère en rapproche aussitôt. Dissipez les craintes stériles; vous n'êtes pas abandonnée de Dieu, l'épreuve n'est pas l'abandon. Le Seigneur n'a-t-il pas dit : une mère peut abandonner son enfant, mais moi je ne vous abandonnerai jamais. Que craignez-vous donc? N'êtesvous pas l'enfant de Dieu? enfant faible, moins bonne, moins charitable, moins confiante qu'elle ne devrait, mais enfant tout de même et par conséquent aimée, veillée, pardonnée. — La prière confiante parlant à Dieu de Dieu, non de soi toujours, s'exerçant à désirer sa gloire partout, son bon plaisir, se réjouissant de son bien et de son bonheur; se consolant en pensant qu'il est tant aimé par d'autres qui suppléent pour nous ! oh ! voilà la prière qui dilate; laissez ce trop d'examen sur vous et le chagrin de ce que vous avez à constater ainsi : pensez en Dieu, il pensera pour vous ! Cherchez Dieu, comme un petit enfant qui en se réveillant ne voit que sa mère; ne pensez qu'à cela et non à vos besoins; la mère étant là pourvoira bien à ceux de l'enfant. — Il n'est pas rare que la méchanceté du démon provoque des craintes semblables aux vôtres quand nous sommes en bon chemin; donc relevezvous dans la confiance.
Ma chère enfant,
Croyez donc que la violence vous met un bandeau sur les yeux, vous enlève le jugement et la bonté. — Enfin si vous voulez êtreparfaite, aimez sincèrement avoir le bien des autres quel qu'il soit et travaillez à le procurer; il y aura pratique exquise delà charité, mortification salutaire de votre nature; la paix et la joie régneront en vous et autour de vous. Vous pouvez beaucoup pour le bonheur des vôtres et leur avancement.
Je ne saurais trop approuver votre résolution de céder toutes les fois que la conscience ne vous dit pas qu'il y a péché véniel à le faire, mais je ne vous regarde pas comme coupable, même d'un péché léger, si vous ne le faites pas, quand vous croyez être dans votre droit : vous agissez moins parfaitement, vous manquez à une résolution, mais vous n'allez contre aucun commandement. Qu'il se glisse facilement des fautes dans la persistance que l'on met à soutenir son idée, c'est très vrai, et que dans votre cas cela soit, je l'admets, mais il n'y a là que faute pardonnable. J'ajoute même, qu'à votre insu, vous avez pu dire des paroles qui ont justifié jusqu'à un certain point des reproches, mais je vous déclare que je ne vois pas pourquoi vous avez laissé la sainte communion; je crains qu'il y ait eu un peu de parti pris en cela, car l'application du principe est claire. Laissez donc vos idées et allez à Dieu avec confiance et en renouvelant votre résolution de céder toujours, la paix de l'âme vaut bien ce sacrifice, le bon plaisir de Dieu s'y trouve aussi. Aimez le Sacré-Cœur sans vous laisser arrêter par aucune crainte, ni par vos fautes. Vous êtes aimée de Lui infiniment plus que vous ne pouvez aimer personne, et il ferait pour vous plus que vous ne feriez pour ce que vous aimeriez le plus. Comment voulez- vous qu'il vous repousse!
Voici votre règle de conduite :
1° Désavouer chacun de ces sentiments quand vous les remarquez; — le faire paisiblement et simplement : « Mon Dieu, je désavoue ces sentiments. » Si c'était fréquent, vous contenter de vous en détourner en pensant à autre chose, après les avoir désavoués une bonne fois.
2° Agir tout comme si vous ne les éprouviez pas, ne faisant ni plus ni moins : quelquefois seulement faire une avance de plus.
3° Employer les moyens généraux : a) prières, neuvaines, communions, pieuses considérations, aspiration de désir, protestation de votre volonté, etc.; b) bonnes œuvres faites à celte intention; vous rendre utile ou agréable au prochain, surtout auprès des vôtres; encourager au bien vos amies; vous réunir pour faire la lecture spirituelle parfois, etc.; c) pénitences à cette intention, mortification intérieure surtout, égalité d'âme maintenue; d) des actes fréquents d'amour et de confiance filiale en Notre-Seigneur et la Très Sainte Vierge; e* examen.
Examen que vous achèverez et dont vous pourrez vous servir chaque jour :
1° Ai-je désavoué tout sentiment de rancune, d'aversion? — ■ L'ai-je fait du fond du cœur sincèrement, l'ai-je fait paisiblement?
2° Ai-je agi dans tel cas, avec telle personne comme si elle m'était sympathique; parfois même, ai-je fait plus?
3° Ai-je prié avec instances pour me vaincre, tout en restant paisible, etc. — Ai-je fait quelque bonne œuvre avec l'intention d'obtenir grâce pour me vaincre? — Ai-je fait beaucoup d'actes d'amour envers Notre-Seigneur; d'actes de filiale confiance?
4° Ne me suis-je pas lassée, découragée, irritée? — Me suis-je relevée?
Ai-js assez de paix et de courage?
Ma chère enfant,
Ne vous découragez pas, votre état actuel est un état de résignation ; n'exigez pas de votre esprit accablé des vues de foi qui vous stimulent, ni de votre cœur souvent ennuyé dessentimentsde consolation qui vousréjouissent. Accepter la souffrance résolument, renouveler cette offrande plusieurs fois le jour, voilà ce qui remplace les lumières et les consolations. Voilà votre grand exercice de piété qui supplée aux autres. « Que votre volonté soit faite. » — « Seigneur! faites selon votre bon plaisir. » — « Jésus, je suis toute à vous, malade comme bien portante. Ne me laissez pas aller au découragement... » — Voilà les prières qui vous conviennent dans votre état présent. — Vous aurez des tristesses qui vous feront croire que Dieu s'est éloigné de vous, des ennuis et des irritations que vous prendrez pour des fautes; vous ferez même des fautes, je l'admets; gardez- vous toutefois de vous persuader que les fautes vous séparent de Dieu et vous empêchent de mériter; vous voyez bien que vous ne les voulez pas. — Faites un grand nombre d'actes intérieurs d'amour envers Notre-Seigneur. Dites-les au moins sous forme de désirs; ceci peut se faire, alors même que l'on n'est pas ée qu'on devrait être. Je trouve que, pour trop reprendre à ce que vous êtes, vous n'êtes pas assez reconnaissante pour le bien que Notre-Seigneur a mis en vous et pour l'amour qu'il vous donne. Soyez donc heureuse de penser que c'est son amour qui vous a fait naître en pays chrétien, dans une position particulièrement favorable, et que c'est ce même cœur qui vous a donné tant de moyens de vous sanctifier sans se lasser de vos manquements, et il ne se lassera pas de peur de perdre tout ce qu'il a placé chez vous. Ai-je besoin de vous dire que je souffre de n'être pas auprès de vous, de ne pas vous consoler un peu par mes visites; mes lettres le feront de mon mieux.
Vous êtes donc en convalescence, ma chère enfant; je n'espère pas vous trouver tout à fait guérie, ces sortes de maladies s'en vont très lentement, mais je vous aiderai à supporter les ennuis d'une convalescence souvent pénible. Les forces reviennent un peu, puis elles baissent; on fait une petite imprudence, on revient en arrière, on éprouve souvent du malaise, l'âme souffre dans un corps affaibli et mal disposé. Il faut envisager ces choses avec une raison décidée et ne point s'en étonner. Persévérez, ma chère enfant, dans la patience et l'effort paisible vers Dieu; soyez du petit nombre des personnes que la maladie rend meilleures. Ne reprenez pas encore les exercices qui peuvent fatiguer : l'acceptation contente de tous les petits ennuis de votre état présent, les oraisons jaculatoires sont le principal; prenez sans scrupules les distractions et agréments qui sont possibles dans votre état, il faut seulement éviter de trop désirer ou de trop s'attrister à l'occasion de ces choses; prenez simplement ce qui ne va contre aucun devoir; voyez en cela la volonté de Dieu qui entend que vous preniez ce qu'il vous offre pour aider à votre rétablissement, mais qui attend aussi que vous ne vous tourmentiez pas pour vous les procurer, ni que vous ne vous découragiez pas s'ils vous manquent.