‹ Lettres de directionChapitre 8 sur 43 · CINQUIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME SÉRIE

Mademoiselle,

Votre désir et les raisons dont vous l'appuyez me font un devoir d'accepter votre proposition. Ce devoir m'est d'autant plus facile que vous vous empressez de m'ouvrir votre âme sans réserve et de me promettre une sérieuse obéissance.

Je regrette presque de ne pouvoir vous dire que vos confidences ont diminué l'estime que je professe pour vous, car je voudrais bien vous aider à devenir humble, dussé-je être cruel — mais Ja vérité me force à avouer le contraire. Je vous vois l'objet d'une providence toute particulière, et je vous crois appelée à une vertu éminente. Je dois ajouter que je crains de graves difficultés dans la correspondance à la grâce. Le médecin se réjouit de cas semblables, mais le père tremble un peu en pensant à sa responsabilité et à son impuissance. Nous prierons et Dieu fera.

Votre très respectueusement dévoué.

Ma bien chère fille,

Ne soyons pas étonnés de surprendre combien les circonstances agissent sur nos impressions et combien les impressions entraînent Vextérieur de notre âme. Je dis l'extérieur, parce que le fond est absolument le même; vous êtes toujours à Dieu, entièrement, et à Lui seul. Aussi ne faut-il vous permettre à son égard ni doute, ni resserrement. Je dirais même qu'il faut se le répéter plus souvent et se l'affirmer à soi-même. Ces sortes d'entraî-

nements superficiels cèdent devant un redoublement d'expressions filiales et de désirs vrais; mais on n'y a point recours assez promptement et assez obstinément.

Il y a des âmes qui ne dépendent pas des circonstances parce que tout est mort pour elles et que Dieu seul les remplit abondamment. Aspirons à un tel état. Il est le fruit d'une longue patience à se supporter et à se relever. Parfois Dieu y fait arriver par de grandes peines très promptement. Méritons qu'il nous y élève et tout en nous humiliant de ne point nous y voir encore, ayons une grande et sainte émulation pour ce don qui est la vertu établie.

Saint Augustin dit quelque part que cette transformation se fait par deux causes, si elles sont toujours agissantes : le désir et le gémissement. Méditez cette double série d'actes intérieurs, leur objet, leur intensité, leurs effets. C'est bien là notre nature humaine qui s'anime vers un idéal et qui souffre de ne point l'atteindre.

Je suis consolé de tout ce que vous me dites des sentiments que Dieu vous donne à mon égard et de l'encouragement que vous trouvez dans mon ministère auprès de vous.

Continuez à mériter par vos prières et votre docilité que le bien vous arrive par un si pauvre canal.

Ma chère fille,

Écrivez-moi toujours sans réfléchir autrement que pour vous bien traduire; c'est la simplicité qui forme le principal devoir d'une âme désireuse d'être bien connue.

J'ai souri quand j'ai lu votre tourment peu ordinaire; quoi ! trouver du goût à tout devoir et du bonheur auprès de toute personne, quel déplorable état ! Il faut n'avoir vraiment pas du tout le sens évangélique pour pouvoir extraire une jouissance de toutes choses ! Il faut «'•Ire bien peu aimée de Dieu pour être tenue à llécart «lu Calvaire !

Ma chère enfant, s'il plaît à Dieu de faire briller en vous la vertu heureuse même ici-bas, laissez-le agir librement; en cet état comme en tout autre, un seul mot résume notre devoir : tenons-nous dans la volonté de Dieu présente, dans celle du devoir entier. Disposons notre acceptation à sa volonté de l'avenir, si pénible soit-elle.

L'avenir ! ah ! ma chère enfant, le bonheur est si complexe qu'il faut bien peu de chose pour le désorganiser ! Si vous convoitez des peines, attendez, et vraisemblablement vous serez satisfaite. Si les peines vous épargnent, qu'importe, vous pouvez aimer par reconnaissance, et par ce même motif, être généreuse et délicate, et c'est là tout.

Je regrette comme vous l'absence de lecture spirituelle; je suis bien téméraire de penser un peu qu'en pressant de part et d'autre entre les minutes de vos journées, vous lui feriez une place convenable. La lecture spirituelle est une conversation avec un saint ou un savant. Elle remet plus vive à notre pensée telle ou telle vue ou réflexion; elle nourrit l'oraison et l'union à Dieu.

L'union à Dieu! C'est le but, ne le perdez pas de vue, mais l'union a tant de degrés ! Quand vous trouverez en Jésus la satisfaction reposée de tout votre idéal, de tout l'amour que vous avez jamais senti en vous ; quand, dépassant ces sentiments, vous trouverez que l'amour dont vous avçz senti quelque chose pour les créatures n'est rien auprès de celui tout nouveau que vous ressentirez pour Jésus, vous aurez atteint le degré que Dieu désire de vous, et ce sera lui alors qui vous entraînera de l'avant. Il y a des âmes qui n'auraient jamais cru pouvoir aimer comme Dieu se fait aimer d'elles.

Ma chère fille, y

Comme vous le sentez, la décision que je vais vous donner est personnelle et se base sur ce que vous êtes comme nature et position.

Vous pouvez lire les auteurs dont vous me citez les noms et ceux qui vous sont nécessaires pour votre but. Je crois que ceux qui sont simplement contre la foi vous seront moins dangereux. Vous me tiendrez d'ailleurs au courant de vos impressions.

Pour ceux qui attaquent un autre genre de délicatesse, soyez plus vigilante et passez très rapidement sur les passages dangereux. Si quelque auteur vous paraissait particulièrement malsain, laissez-le de côté et contentez-vous de comptes rendus.

Vous pouvez faire lire à votre élève la plus grande partie du Paradis perdu, mais vous serez impitoyable pour les pages trop chaudes et poétiquement réalistes.

Ne regrettez pas trop vivement de n'avoir pas lu tous les auteurs remarquables; je doute que cette lecture eût ajouté beaucoup à votre formation d'esprit. Les auteurs étrangers que l'on vante le plus ne valent pas ordinairement certains des nôtres et ne peuvent vous servir autant. Occupez-vous en par position pour en pouvoir parler; mais, quand vous serez libre, restez en France.

Ma chère fille,

Je désire que vous ne marchandiez pas au bon Dieu le temps d'entretien qu'il vous permet. Peut-être votre jeune fille si studieuse ferait-elle sans un dommage évident le sacrifice de quelque petite demi -heure sur les quatre ou cinq heures qu'elle vous demande. J'ose croire qu'elle n'en fera pas moins une bonne maîtresse de maison, et je suis certain qu'elle vous devra encore une bien grande reconnaissance pour les trois heures et demie ou quatre heures et demie que vous lui consacrerez.

Cultivez la pensée de Dieu par les moyens que nous avons souvent parcourus ensemble : l'avancement est le résultat de cette activité qui est elle-même le cœur de la dévotion.

Ma bien chère fille,

La séparation est donc accomplie ! On a beau la prévoir et même, sous certains rapports, la désirer peut-être, quand elle se produit, elle découvre un vide qui nous effraie. On sent se briser aussi une multitude de petits liens qu'on ne voyait pas. Le passé revit pour vous crier qu'il s'en va tout à fait.

L'effet que vous subissez est tout naturel à votre trempe d'esprit; je vous avouerai que je l'ai éprouvé aussi sensiblement que vous dans de semblables occasions. Il se modifiera probablement-bientôt; mais, demeurerait-il, qu'il ne serait qu'une occasion de mieux exercer par là votre foi et votre espérance. D'autres ont une grande impressionnabilité de sentiment et se refusent à la résignation; cela ne vous atteint à aucun degré. Vous avez de votre côté une extrême impressionnabilité d'intelligence; or la vue d'une personne morte met vivement en lumière les motifs impressionnants de douter : cet organisme qui ne fonctionne plus, ce corps qui se défait, ce silence de toutes parts, rien ne succédant d'une façon apparente à ce qui était, rien d'en haut ne venant nous informer du changement de demeure. Nous nous trouvons sensiblement en face d'un néant que la foi seule peut illuminer; or la foi ne projette aucune lumière directe. Elle est plutôt une parole qu'une vue. Nous sommes aveugles, et l'on nous dit qu'en face de nous se trouvent peints, sur un tableau, des fleurs, des espaces, des montagnes. Le tableau est là, ce n'est qu'une toile que touche notre main, et il nous faut croire que cette tojle représente cette multitude d'objets saillants. Un aveugle de naissance peut arriver à le croire, mais il est bien excusable d'avoir l'impression du doute.

Lu justice de Dieu n'est pas en cause à l'égard de la différence des secours dont sont favorisées les âmes du purgatoire. La justice exige seulement que Dieu donne à chacun ce qui lui est dû, mais nullement l'égalité. Il ne

faut pas chercher toujours la raison de ses préférences dans les mérites des personnes, car, pour qu'elles méritent, il faut d'abord qu'elles en reçoivent la première grâce; or, nous aurions beau faire, nous n'arriverions jamais à égaler en vertu et en mérite la Très Sainte Vierge ni beaucoup de saints. Dans l'ordre pratique, il faut dire que si telles âmes se trouvent plus secourues, cela peut venir d'une action providentielle, qui, en vertu de certains mérites passés, a disposé ainsi ces secours comme récompense.

Mais par-dessus tout, ma chère enfant, aimons à faire sur toutes ces vérités des actes de foi très simple et sans raisonnement direct. Revenons toujours au raisonnement fondamental : Dieu, son Fils incarné, son Église. C'est le seul chemin qui soit accessible au grand nombre, et nous le voyons par l'expérience, c'est même pour nous le plus lumineux.

Ma chère fille,

C'est une ancienne illusion qui m'a mis si fort en retard avec vous : j'attendais un moment tranquille... et il n'est pas venu, et aujourd'hui, entre une arrivée et un départ, je prends le pénible parti de ne vous écrire qu'un mot.

Je comprends si bien votre état qu'il m'eût été agréable de vous en donner l'analyse. Le sentiment que vous éprouvez par rapport à la foi se range parmi les impressions intellectuelles qui ne sont point coupables. Cette impression, si elle était entretenue, même sans mauvais vouloir, tendrait à affaiblir la vertu, l'amour ne doit point douter. Toutes les obscurités que vous m'exposez sont celles qui ont plus ou moins obsédé tous les esprits philosophiques de notre époque et n'ont pas épargné les esprits inoins élevés. Il n'en est pas une de celles dont vous parlez qui ne se soit présentée à mon esprit dès l'âge de seize ans, et je les ai retrouvées, hélas I dans la bouche de gens bien peu intelligents, ce qui indiquerait que ce n'est pas chez nous une merveille. Laissez-les

absolument de côté jusqu'au moment où nous pourrons en causer : veuillez l'aire crédit au bon Dieu, et ne lui pas soustraire un élan <le votre cœur. Je réponds de vous.

Ma chère fille,

Ne craignez pas d'être indiscrète et profitez librement de ce que le bon Dieu veut bien vous faire tenir par ma pauvreté. La confiance est la mesure de ce que l'on trouve dans un directeur. Il y a des âmes à qui je donne beaucoup de temps et, il me semble, de bons conseils aussi, et qui, de fait, n'y trouvent ni lumière ni force !

Je vois avec grand plaisir que vous allez de l'avant sur ma parole. Rappelez-vous le « Duc in altum; conduis en avant », qui fut dit à saint Pierre, et aussi l'ordre de marcher sur les eaux. N'hésitez pas à croire que vous pouvez aimer totalement le divin Maître et ne vous effrayez pas de la facilité avec laquelle vous enfoncez dans les eaux des distractions et des attaches. C'est un acte surnaturel qui vous «st demandé. C'est Dieu seul qui peut vous en rendre capable. Il le veut. Donc vous marcherez et les eaux ne vous engloutiront pas.

Ma chère fille,

Je suis très content de vous savoir en bonne voie vers Dieu. La prière prolongée a une efficacité que n'ont pas des prières multipliées. Aimez ces détails vraisemblables de saint Bonaventure. Les actes de Notre-Seigneur se passaient dans les conditions ordinaires de l'existence. Il est donc bien permis de se le représenter s'asseyant à table, travaillant, sortant, visitant ses parents et ses connaissances. Évitons de nous étonner de ces multiples obscurités. Pourquoi cette vie commune? silencieuse même à l'égard des âmes? Est-ce digne de Dieu? Supposez un cœur très aimant et plus grand que le nôtre, trou-

vez-vous étrange qu'il soil porté à se placer dans les conditions de ceux qu'il aime, à vivre de leur vie, à expérimenter leurs ennuis? Nous sommes heureux de voir chez eux nos amis, et même en leur absence nous trouvons dans leur demeure quelque chose d'eux qui nous charme.

Je crois pouvoir jeter une lumière suffisante sur ce qui vous embarrasse. Faites une part à une certaine exagération oratoire, puis distinguez entre les personnes menant la vie commune et les âmes séparées pour être uniquement à Dieu. Les premières ont des objets divers qui correspondent à ces diversités d'affections que contient notre cœur; les autres appliquent surtout tous ces sentiments à Dieu seul et y sont obligées. Les fîmes qui aiment d'autres objets avec Dieu pourraient aimer Dieu, autant que les âmes consacrées parce que l'amour qui s'adresse à Dieu est spécial, comme celui qui s'adresse à chaque ordre de créatures. On peut aimer autant une sœur tout en aimant une amie, et une mère, tout en donnant à une amie et à une sœur tout ce qu'elles peuvent souhaiter. Nos cordes ont une aptitude et un son différents. Ce qui s'oppose à ce que l'amour de Dieu soit aussi grand chez celle qui a d'autres amours, c'est le plue ordinairement l'excès dans ces autres et toujours cette infirmité humaine qui fait qu'une application dans plusieurs sens dépense trop de notre activité limitée... Continuez la thèse...

Ma chère fille,

En face de la mer je me permets de contempler le Dieu qui l'a faite, mais je constate qu'on gagne moins à cette

attention qu'à celle qui se fixe sur Notre-Seigneur. Aussi vous conseillerai- je toujours de chercher Dieu beaucoup plus dans ses manifestations personnelles en Notre-Sei gneur que dans la manifestation vague de la nature.

Les exercices de saint Ignace vous doivent être en ce moment plus une élude qu'un objet de méditations. Tâchez d'en saisir la suite et le nerf. Des lectures attentives peuvent y suffire. Réservez votre heure du matin pour un entretien avec le divin Maître. N'aurions-nous de Lui qu'une parole durant tout ce temps, c'est assez. Elle est une ressource vivante, tandis que les pensées des savants ou de votre esprit sont des produits fabriqués qui n'ont pas de vie et ne germent pas. — Aidez-vous, quelquefois seulement, de la plume et n'en montrez jamais un mot, à personne; pas même à moi; sans cette précaution, vous seriez instinctivement portée à écrire pour les autres.

Écartez tellement les malaises touchant la foi que vous gardiez sain et actif votre mouvement vers Dieu.

Ma chère fille,

Je comprends et votre douleur et les impressions diverses que vous apporte la vue de la mort. Ce châtiment terrible qui frappe toute la race humaine est plus qu'une douleur, il constitue encore une épreuve. Notre esprit n'est pas plus fait que notre cœur à cette mystérieuse séparation. Tout ce qui frappait notre être sensible disparaît et son importance dans l'état actuel est si grande qu'il paraît emporter tout l'ensemble.

Donnons à la raison le rôle qu'elle doit avoir et ne regardons pas avec anxiété ce qu'elle affirme. Aimons au contraire à recueillir toutes les consolations qui découlent de nos chères croyances : se revoir un jour, se sentir en rapport avec une vie persistante et qui se souvient, être plus rapprochés et constamment rapprochés par l'état où la mort l'a mise. Songez aux mérites, aux

développements acquis, à ce droit à la survivance qui seul rétablit la justice. S'élever à de plus chaudes conceptions, voir cette âme dans les bras de Jésus, l'être sensible comme nous et meilleur que nous tous ensemble; la contempler ouvrant enfin les yeux et s'abreuvant de vérité. Quel contraste avec nos ombres qu'épaissit la partie matérielle de ce moi en embryon ! Pourquoi s'étonner? Une chenille ressemble-t-elle au papillon qui est pourtant son évolution définitive? Une petite graine ressemble-t-elle au grand arbre qui en sortira? L'albumine de l'œuf rappelle-t-elle l'oiseau avec son plumage, ses mouvements si vifs, ses sens si aigus? Faisons suivre à notre esprit troublé cette même route d'espérance, car l'âme humaine dans cet ordre de modifications obéit aux mêmes lois, suivant un même plan : la préparation obscure, le développement, l'éclosion épanouie. Si les choses nous échappent dans leur substance, elles nous sont pleinement affirmées par la raison et surtout parla foi; nous sommes incapables de les atteindre autrement, c'est-à-dire intrinsèquement, et l'existence même de la matière reste un problème pour la science.

Mais pourquoi tant philosopher? Croyons et prions. Résignons-nous, car Dieu est le maître et il est bon. Consolons-nous en considérant tous les cœurs qui nous restent !

En union de prières auprès de votre douleur.

Ma chère fille,

M'ayant demandé de vous dire vos vérités, vous craignez peut-être quelque grave révélation. C'est bien uniquement pour vous satisfaire que je m'exécute. Attention ! Il y a en vous un côté faible, et ce faible est d'autant plus fort qu'il tient à de rares qualités. Le sens de l'admiration est un foyer d'élans : lui seul peut pousser en avant et s'il voile parfois certains côtés défectueux

de l'objet, il no le fait que plus aimer et mieux poursuivre.

Ce noble défaut a été mis par Dieu même dans Pâme de la mère; faut-il donc l'incriminer? N'est-il pas bon que la mère puisse invinciblement estimer pour aimer? Une des applications dangereuses de cette disposition a été chez vous l'admiration de la science moderne et la confiance dans ses savants. Elle est la cause principale-' de vos impressions de doute, et ces impressions sont à leur tour une des causes les plus regrettables d'un certain arrêt dans votre marche vers Dieu.

Qui n'a pas subi la persécution, de ce mot : la science? J'y ai passé comme les autres. Depuis assez longtemps ayant voulu la voir du plus près possible, bien entendu dans certaines branches fort restreintes, j'ai constamment abouti à un haussement d'épaules. En dehors du bon sens et de la foi, je n'ai trouvé que prétentions exagérées.

Dans les solutions scientifiques, certaines sont très exactes, mais les points d'interrogation sur les choses les plus importantes n'en reçoivent aucune réponse. Il semble qu'au contraire la science n'aboutit qu'à faire germer les pourquoi. Or, parce qu'elle est la science, il semble que son silence équivaut à une condamnation de ce qui ne peut être prouvé par elle.

L'humanité n'est pas faite pour être nécessairement guidée par la science ; elle s'y prête même peu, et la science est .incapable de faire une synthèse qui égale un catéchisme. Je suis convaincu qu'elle le sera toujours.

Cette déception que j'ai éprouvée depuis bien longtemps devient plus générale de nos jours. Zola, dit-on, le constate dans ses derniers romans. Sa conclusion est que l'avenir est à l'illusion du mysticisme. La conclusion la plus logique ne serait-elle pas plus chrétienne? Si rien, dans aucun temps, et si la science aujourd'hui convaincue d'une insuffisance qu'on touche du doigt n'ont pu satisfaire l'âme humaine, n'est-ce pas nier Dieu que de croire son œuvre par excellence vouée à l'illusion sans ressources ! Or nier Dieu, c'est tout à fait déraisonnable.

Cela aurait besoin de certains développements; je ne suis pas assez fort pour -écrire longuement: nous en reparlerons. ^

Votre pensée m'a accompagné partout où m'ont conduit mes voyages de vacances, et elle m'a été réconfortante. Je suis heureux de savoir que de filiaux dévouements veillent sur moi et intercèdent auprès de Dieu en ma faveur. Vous savez que je ne désire qu'une chose, mais une chose si grande que rien ne la vaut, ni ne saurait" la mériter : Dieu 1 Dieu obéi, Dieu entrevu, Dieu ut tiré en nous ! Il faut dire aussi : Dieu cherché, et avec quelles angoisses, quels gémissements et au milieu de quelles misères !... Toutes les choses de ce monde se jetlent à la traverse entre Dieu et nous. La lassitude nous accable et nous tient en bas. Pour quelques-uns, c'est la nuit avec toutes les noires ombres qui cachent tout avec un froid qui glace; vous le savez !... Je vous plains de ces vertiges qui tout à coup vous isolent de tout ce qui vous est le plus cher et vous laissent sans ciel; mais ne craignez pas, marchez, vous êtes dans le chemin. Le jour de demain vous le montrera. Ma voix vous reste pour vous en assurer.

Ma chère fille,

Je suis heureux du repos que vous donnent et la campagne et surtout la douce société de votre amie. Vous en jouissez saintement en cherchant Dieu. Tout en effet doit prendre cette direction; heureuses les âmes, comme la vôtre, qui vont vers ce centre de tout, dès que cesse l'obstacle. L'obstacle est habituellement l'occupation, et vous y veillerez pour l'année prochaine. — Il est spéciale-

mont pour vous l'influence du mauvais air que nous respirons en ce siècle. Vous subissez ce mal, et il revient par crises plus aiguës comme tout ce qui nous travaille au fond de l'être.

Depuis le péché originel, chacun porte son infirmité particulière. Il naît de là un vrai sentiment de notre déchéance, et il s'y trouve miséricordieusement une source de mérites. L'égoïsme, qui est pour le plus grand nombre l'obstacle classique, existe peu chez vous; le dévouement ne vous coûte pas; vous savez extraire des joies de ce qui est amer aux autres... mais... vous êtes très ouverte aux influences intellectuelles. Vos premières admirations conscientes ont été provoquées par des hommes étrangers à la foi et par des lectures qui, sans être mauvaises, vous ont fait connaître le vaste champ des erreurs contemporaines. Il est bien difficile à un soldat de rester à son poste, quand autour de lui la panique met tout en fuite, et c'est un peu le cas de notre pauvre armée chrétienne, même au milieu d'un groupe qui tient, bon, et résiste sans doute, mais avec découragement.

Dieu ne se contente pas avec vous d'un seul genre d'épreuves, il y joint actuellement la souffrance physique. Nous qui ne sommes pas éternels comme Dieu, et qui ne voyons pas toutes les raisons des choses, nous nous attristons, quand nous voyons souffrir les personnes que nous aimons. Je pense souvent à vos nuits tourmentées. Je ne souffre pas moi, si je dors peu. Comme saint Laurent, vous êtes appelée à un plus cruel martyre que le pontife dont, il était le diacre chéri.

Ma chère fille,

J'ai bien souri en lisant votre théorie sur le bonheur du Ciel et l'impossibilité de goûter autre chose que l'infini. Vous êtes par nature dans la catégorie des âmes absolues et vous semblez ne pas vous attarder aux nuances. Pour

moi, je suis persuadé que Dieu saura maintenir une admirable perfection, donnant à chaque sentiment de vraies satisfactions, sans rien enlever à son voisin, comme nous sommes, hélas ! obligés de le faire ici-bas dans la pénurie de nos moyens. Si la grande lumière du soleil éteint celle des étoiles, c'est que nos yeux sont trop faibles et sont éblouis. Supposez une vue plus parfaite et ces mêmes yeux jouissant de la splendeur du soleil et à la fois de la vue des diverses étoiles. Le cœur humain lui-même ne donnet-il pas plusieurs affections, sans les diminuer quand elles ne sont pas du même ordre? La nature n'est pas faite pour perdre ses relations et l'exercice de ses délicatesses; beaucoup de bontés disparaîtraient par là et beaucoup de bonheur aussi. Je le reconnaisse bonheur de la visionbéatifiquo ne laisserait point de vide parce qu'il remplirait tout de son ampleur surabondante, mais si nous n'avions pas à sentir ce vide, nous serions néanmoins en fait moins heureux, moins complets. Je me doute même de quelque merveille attachée aux bonheurs contingents. Comme tout palpite de Dieu et le reflète, Dieu vu et senti, admiré et aimé dans les êtres que nous aurons aimés ici-bas, Dieu se confondant en quelque sorte avec eux, ou plutôt vivant en eux, s'exprimant par leurs sentiments, et eux transformés, devenus parfaits et immensément agrandis ! Et nous dès lors, habiles à voir Dieu partout où il est, distinguant le créé et l'incréé, sans les confondre, mais les unissant par tous les liens réels qui font que la vie sort du néant et reste néant en tout ce qui ne reflète pas Dieu... Allez, nous pouvons imaginer à notre aise, nous n'égalerons pas ce qui est.

Quand on voit tout ce que la nature cache et que la science révèle dans les choses qui n'ont rien d'intelligent, que de révélations dans nos êtres doués de vues intellectuelles et de puissance d'amour, cela laisse supposer!

Ma chère fille,

Vous vous attristez de ne pas voir comprendre ces choses surnaturelles par M. ! C'est peut-être qu'elle doit vivre longtemps et acheter cette grâce ! Comment Notre-Seigneur vous refuserait-il de donner son amitié à une sœur tant aimée ! Les amis de nos amis sont nos amis. En attendant, offrez la moitié de ce que vous faites pour celle qui ne veut rien faire, et faites les deux moitiés le plus finalement possible. Je trouve votre organisation de piété fort bien et votre genre de vie très méritoire. Vous faites la volonté de Dieu, du matin au soir, sans une heure laissée à la fantaisie; je vous admire !

J'aime bien aussi votre manière d'aller à Notre-Seigneur, en le regardant simplement. Rien n'est plus complet et plus pénétrant. Le but de la méditation est éminemment atteint, quand on s'est mis si fortement la pensée de Notre-Seigneur dans l'âme qu'elle y reste, comme sa figure sur le voile de Véronique. Rien ne se rapproche plus de la présence que l'image, et nous sommes impressionnés quand nous retrouvons le portrait d'une personne aimée. Si nous avions vu, un instant, le divin Maître, chercherions-nous autre chose? Son image, c'est Lui !

Ma chère fille,

S'il est une personne à qui je souhaite du bien, c'est à vous. — Je dis du bien, je n'ose dire du bonheur; je ne vous crois pas faite pour le bonheur, ici-bas. Celui du monde ne vous contenterait pas ; celui de Dieu qui vous irait si bien sera sans doute parcimonieusement mesuré à votre courage. La consolation est un secours et vous pouvez vous en passer; vous êtes ainsi

plus pleinement dans l'exil; les désirs s'y accroissenL, le sentiment de notre néant s'impose mieux : on mérite et on expie pour les autres. Saint Paul définit l'âme ici-bas : un désir qui cherche Dieu. — Ce désir se retrouve au fond de toutes les âmes élevées, même quand elles ne croient à aucun Dieu. Il est alors une grande tristesse.

Vous ai-je fait de la peine l'autre jour en appuyant peut-être trop sur ce qui vous manque encore? Vous savez quelle profonde estime j'ai de vos qualités, et de votre bonne volonté si droite, et pourtant je vous veux meilleure encore, et cette amélioration se concentre dans ce mot : plus surnaturelle de cœur, de conviction, de vie même. Dégagez-vous nettement des préoccupations de l'espri-t; cherchez Dieu par le cœur; non que la raison ne le puisse démontrer, mais alors même, elle ne peut le saisir; le cœur, et le cœur embrasé de la grâce peut seul l'étreindre. La raison, c'est comme une démonstration des couleurs faite à un aveugle ; le cœur dans la foi, c'est l'œil, au regard obscurci peut-être, mais qui saisit.

Quelle différence d'action sur les âmes quand on est pénétré de surnaturel !

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