‹ Lettres de divers particuliers au chevalier de Lévis [microforme]Chapitre 39 sur 54 · LETTRES DU CHEVALIER DE LA CORNE · texte numérisé non relu

LETTRES DU CHEVALIER DE LA CORNE

AU

A l’Ile-aux-Galops, le 10 août 1759.

J'ai eu l’honneur de vous écrire par Campault et de vous inform”- : la reddition de Niagara. Depuis ce temps, ÿ .…jours attendu le P. Berey qui est à Frontenac, pour savoir ce qui se passe chez les Anglois et s'ils doivent venir ici. (Ce Père reste toujours à Frontenac, et je ne sais pas pourquoi, M°° Douville est arrivée ici avec vingt-huit femmes et enfants. Elle m'a dit que l’Anglois disoit qu'il viendroit subitement à la Présentation; c’est marque qu’ils n’y veulent pas venir, Je me tiens sur mes gardes comme s'ils alloient arriver. M. de Corbière m’a envoyé en toute diligence

* Le chevalier de La Corne appartenait à l’une des principales familles du Canada. 11 était un des officiers de la colonie les plus braves, les plus intelligents et les plus endurcis aux rudes marches dans les bois. Il fut placé à la tête de différentes expéditions, et se distingua particulièrement au célèbre combat des Mines en 1747.

M. Mareuil le 9, à neuf heures du soir, me dire qu'ils avoient vu quatre berges qui arrivoient à Frontenac à la pointe du jour, et qu'on avoit entendu le bruit d’un gros (sic) qui venoit prendre les barques mouillées à l'ordinaire’à Frontenac; ce qui fit embarquer MM. de Villejoin et de Corbière et autres officiers, ce qui faisoit cent cinquante hommes par bâtiment, Je me flattois bien qu’ils ne les auroient pas pris; mais cependant je craignois, À minuit, je reçus une lettre qui m'upprit que c’étoit une fausse vision. Tous ces messieurs m'ont écrit que les barques et le détachement étoient bien exposés. Je leur ai donné ordre de descendre ici pour décharger les effets du Roi, ct, s’il nous vient un bon coup de nord-est, elles iront croiser à Chouaguen pour épier leurs mouvements, Les vents contraires ne leur ont pas permis d'y passer à leur retour de Niagara, comme ils en avoient ordre, Je ferai partir des canots d’écorce bien armés pour aller au Lac. Tous les six jours ils seront relevés; mais ils courent des risques, l'ennemi ayant beaucoup de sauvages pour eux, qui les conduisent partout. M°"° Douville m'a dit qu'il n’y avoit que quatre mille hommes à Niagara qui y sont restés. Ils en ont envoyé cinq cents conduire M. Pouchot et sa garnison à Orange. Nos messieurs de la Belle-Rivière sont restés au camp de Niagara. Les sauvages des Cinq-Nations les ont battus et dépouillés, M. Pouchot a eu l’honneur de vous écrire de Chouaguen et plusieurs autres; vous savez mieux que moi ce qui s’y cst passé,

M. Douville m'a demandé à descendre avec sa famille, le sieur Legras aussi et toutes les femmes

renvoyées de Niagara. Je leur ai donné cinq bateaux; ils ont tant d'équipages qu’ils sont les uns sur les autres. Je joins ici le rôle des canotiers et celui des malades que je renvoie ; j’en ai encore plus de cent sur le grabat. Leurs grains et la peur leur ôtent leur qualité d'hommes. Si je n’avois pas une bonne garde à mes bateaux, il en décamperoit toutes les nuits. On ne peut leur inspirer des sentiments. Ilest parti hier six sauvages goyogouins avec une femme pour aller faire leur paix à Chouaguen, Les chefs viennent de m’assurer que cela n’est pas et qu'ils sont à l’île de M. Piquet ; M. Carpentier, qui est à la Galette, m'avoit marqué cela. M. Piquet et moi avons envoyé des chefs après pour les arrêter ; mais ce sera inutilement, à ce qu’on pense. Il y a de bons sauvages ici que je ménage bien et qui disent qu'ils n’abandonneront jamais le François et la religion; mais cela est bien mêlé, Plusieurs m'ont dit que, si l’Anglois pénétroit sur nos terres, les gens du Sault devoient se tenir neutres. Je les en ai dissuadés autant que j'ai pu; cela me donne lieu de penser qu'ils en feront autant, Tsonnonthouans et Onontagués sont à Chouaguen avec M. de Contrecœur. Ce parti tarde beaucoup ; voilà quinze jours de leur départ. Les deux chefs sont les meilleurs d'ici, ce qui me fait espérer beaucoup.

J'attends vos ordres, Monsieur, pour les barques et les effets du Roi et ce que nous deviendrons. Nos retranchements tombent à toutes les pluies et nous passons le temps à les réédifier. Un camp volant auroit, je pense, bien mieux valu, J’aurois été à portée de me tenir aux environs de la baie de Niaouré pour

arrêter l'ennemi, comme on a fait ci-devant, Mais j'ai toujours eu six cents hommes et plus à travailler à un très mauvais ouvrage qui coûtera beaucoup et tombera avant l'automne, à ce que nous pensons tous, M. Despinassy a cependant fait de son mieux, J'ai toujours conservé la barque qui est à la Pointe-au-Baril; elle ne sera brûlée qu’en voyant l'ennemi, ce qui nous assujettit beaucoup.

Il y a longtemps que j'ai écrit pour des vivres; je n'en ai plus que pour six à sept jours, j'en attends. Sans quoi, je pense, Monsieur, que vous trouverez bon que je renvoie partie de mon détachement; je ne pourrai faire autrement, L’équipa;e et la troupe des bâtiments ne vouloient pas embarquer à Frontenac par la mauvaise qualité des farines et biscuits gâtés,; ce qu’ils en avoient apporté de Niagara étoit semblable aux nôtres. Deux mois n’en font pas un; j'ai ménagé les vivres plus qu'on ne peut dire. Les sauvages de M. Piquet ont abandonné la Présentation ; ils sont tous avec lui à Pathmos qui y crèvent de faim, Je les aide autant que je le peux de quelques pains ou biscuits et blé d’Inde que j'ai achetés. Dans quinze jours, ils vivront à même leurs champs, Je suis accablé de demandes, et je patiente dans l'espérance que cela va finir.

Je suis avec un très profond respect, etc.

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