‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 104 sur 141 · A M. E. ABOUT · texte numérisé non relu

A M. E. ABOUT

Ce 19 mars 1857.

Monsieur, je m'empresse de répondre à la lettre que vous avez bien voulu m'adresser avec une planche gravée d'après moi, et je le ferai avec une entière franchise puisque vous m'y invitez.

On ne peut méconnaître un sentiment très-vif dans cet ouvrage. La tête du cheval surtout a beaucoup d'expression, et tout annonce d'heureuses dispositions; mais l'inexpérience du lavis et du modelé des plans se fait trop sentir en général. La figure de l'homme, et malheureusement c était la partie importante, est tout à fait manquée ; la tête, les mains, le turban, les vêtements, etc., sont trop imparfaits pour qu'il soit possible de se figurer le parti qu'on pourrait bien tirer d'un ouvrage dans lequel la figure joue un rôle important.

Vous me trouverez peut-être sévère, monsieur, et il n'est pourtant personne à qui j'eusse désiré davantage d'être agréable en cette occasion. Mais vous comprendrez plus facilement que qui que ce soit que j'ai plus a perdre que tout autre dans une interprétation incomplète. Il me faut absolument un homme qui sache dessiner tout à fait, non pas à la manière d'un prix de Rome, mais avec une connaissance de

la figure et une habileté de main capables d'interpréter avec sûreté là où il n'y aurait que des indications légères, etc., etc. Cette science, je ne me dissimule pas qu'elle ne peut être que le fruit de longues études que la plupart des peintres eux-mêmes ne font pas. Des graveurs, les uns ne savent que calquer timidement un original, faute d'une connaissance suffisante de la gravure; les autres, par la même raison, déguisent comme ils peuvent cette insuffisance à l'aide des travaux du métier.

Veuillez donc croire encore une fois, monsieur, au regret que j'éprouve en vous parlant avec une sincérité à laquelle je suis forcé par un intérêt strict pour moi.

J'ai été effectivement très-souffrant, et voilà trois mois que je n'ai pensé au pinceau. Aujourd'hui encore, quoique convalescent, j'ai besoin de grands ménagements et de me cloîtrer encore quelque temps...

Mon cher monsieur,

Strasbourg, 5 août 1857.

Je réponds bien tardivement à la lettre en date du 24 juillet que vous m'avez adressée à Paris; je l'avais déjà quitté à cette époque. Ma santé, qui n'est pas encore remise, m'a forcé à quelques pérégrinations qui ne sont pas encore terminées, et ne me trouvant pas en état de travailler, j'ai préféré quitter tout à fait les affaires et le bruit. Je n'ai donc participé à aucune des élections préparatoires ou définitives qui ont amené à l'Institut un nouveau sculpteur.

Quoique j'eusse désigné dans ma pensée un candidat que j'aurais désiré que l'on choisît, je n'en aurais pas moins fait tous mes efforts pour que l'on rendît à M. Debay une justice provisoire, en le plaçant avantageusement sur les listes. Son

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mérite comme sculpteur et les qualités qui distinguent son caractère l'auront, je n'en doute pas, mis en évidence. J'ignore, au reste, comment les listes ont été composées, et j'aurais été heureux pour ma part de lui donner une marque de sympathie, heureux aussi de vous donner en même temps une nouvelle assurance de toute celle que je vous porte.

Depuis près d'un mois que je cours la province, je suis frappé de la tranquillité si favorable aux travaux d'un artiste qu'on peut y trouver. Je vous applaudis bien d'avoir franchement pris le parti de vivre loin de ce bruit de Paris si peu inspirateur, si énervant au contraire. Quelque retiré qu'on vive à Paris, il est impossible de se soustraire à cette inquiétude perpétuelle dans laquelle on y vit et qui agit indubitablement sur les ouvrages de l'esprit.

Adieu, cher monsieur, vous êtes digne de sentir tous les avantages de la retraite et d'en profiter. Recevez, en attendant le plaisir de vous revoir, les nouvelles assurances de mon bien affectueux dévouement.

Eue Delacroix.

L'achèvement de ce qu'on appelle Je nouveau Louvre, c'est-à-dire la réunion de l'ancien Louvre aux Tuileries, fut terminé officiellement par M. Lefuel, en août 1857.

A M. ALFRED ARAGO

Ce 10 dcccmbre.

Mon cher ami,

J'accepte avec une vive reconnaissance, et, puisque vous êtes assez bon pour me demander mon jour, je vous demande jeudi. Je suis pris pour l'autre.

Je vous remercie aussi de vos convives : je serai bien heureux de faire la connaissance de M. Lefuel, et de le complimenter sur son magnifique et gigantesque enfantement. Adieu, mon cher ami, recevez l'expression de mon dévouement de cœur.

Eue Delacroix.

A TH. THORE

Ce i<5 décembre.

Mon cher ami, j'ai reçu vos Trésors d'art1 et vous en

remercie bien. Je vais les lire avec grand plaisir, et les

parcourir avec soin. Je suis bien aise que mes notes sur

Bonington puissent vous servir. J'ai oublié de vous dire que

vers l'avant-dernière année de sa vie, il avait fait un voyage

à Venise qui avait eu de l'influence sur son exécution : il

n'avait pas été plus loin, à ce que je crois, en Italie. Il s'était

passionné alors pour l'usage de la détrempe et s'en était servi

pour ébaucher quelques tableaux. Je vous serre de nouveau

la main avec toute l'affection d'un vieux et reconnaissant

camarade.

Eue Delacroix ,

Champrosay.

...Je sens que si je vivais à la campagne je pourrais peutêtre me refaire une santé. Quoique depuis longtemps je vive

i. On sait que le W. Busger qui signait ces intéressants travaux de critique d'une forma toute nouvelle, était le pseudonyme adopté par Th. Thoré en exil.

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à Paris à peu près comme un campagnard, quant aux distractions et ce qu'on appelle les plaisirs de ce lieu-là, on n'y trouve pas la bénigne influence naturelle qui, à la campagne, agit sur l'imagination pour réagir sur le corps; là, on se sent au milieu d'objets amis et réellement faits pour nous. Je ne puis me lasser de tout cela; ma petite promenade me ravit, et, sauf ce rhume, je me trouve beaucoup mieux...

A M. DUTILLEUX.

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