‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 105 sur 141 · PEINTRE D HISTOIRE, A ARRAS · texte numérisé non relu

PEINTRE D HISTOIRE, A ARRAS

Ce 5 janvier 1858.

Cher monsieur et bon ami, votre bonne lettre m'a bien touché et je ne peux trop vous en remercier. Puisque l'usage veut qu'on fasse des vœux pour le bonheur de ceux qu'on aime plutôt dans ce moment que dans un autre, je vous envoie les miens de bien bon coeur; mais sachez que dans tous les instants du monde mes sentiments pour vous sont ceux d'une vive amitié. Je me défends comme je peux contre le froid, chose plus difficile encore dans une installation comme celle que j'entreprends dans un si vilain moment. Vous avez la bonté de penser à l'atelier, et s'il est habitable. Je ne crois pas pouvoir y travailler encore, mais cela tiendra à une autre chose qu'à une disposition malsaine du local. Il a été élevé pendant le mois de juin : toute la chaleur de cet été et de cet automne l'a rendu fort sec, si je m'en rapporte à l'affirmation de plusieurs personnes de l'art. J'ai travaillé il y a plus d'un mois déjà et suis bien impatient de me remettre tout à fait à mes habitudes à cet égard. C'est moins la santé qui m'en empêche que les dérangements dont mon démena-

gement est cause. J'ai travaillé môme au petit Saint Michel. Mais ce que j'y ai fait ne me satisfait point, et je ne veux pas vous l'envoyer avant d'en être satisfait moi-même...

Cher ami,

Ce 12 janvier 185H.

Que j'ai de chagrin de te savoir toujours souffrant! C est aussi ma mauvaise santé et plus encore les embarras dans lesquels je me trouve qui m'ont empêché de te répondre. Ces embarras sont ceux du déménagement. Ce n'est pas une petite affaire, avec une petite santé par-dessus le marché. Je suis toujours enrhumé ou envoie de l'être, et cependant il faut marcher toujours. Après avoir tout fait réparer dans l'endroit que je viens occuper, je me trouve encore, bien qu'occupant, noyé dans les ouvriers qui refont ce qui avait été fait, de sorte que sur des peintures vernies et lisses à s'y mirer il revient des maçons et des fumistes qui donnent de grands coups de pioche pour refaire ce qui cloche : car tout cloche éternellement, l'imperfection est le lot de notre nature, et partou1 j'éprouve des inconvénients considérables, sans parler du prix qui était trop élevé pour ma bourse; et maintenant je fais par économie des dépenses considérables. Je croyais ne pouvoir supporter les ennuis que je ressentais, maintenant je fais connaissance avec des ennuis d'une autre espèce. En somme pourtant, à part l'inconvénient, si c'en est un, d'abandonner le quartier de la mode, je trouve ici des conditions assez séduisantes pour un solitaire : de grands appartements dont j'ai toujours raffolé, un loyer moindre, même en additionnant les déboursés préalables, et un jardinet pour faire un petit

exercice modéré sans aller dans la rue dans les intervalles de mon travail. Au reste, j'étais arrivé à n'avoir plus le choix, et j'ai été tout aise de trouver cette occasion de ne pas être, au bout du compte, sur le pavé.

Tu verras tout cela quand j'aurai le bonheur de te posséder. Ta lettre, cher ami, est trop découragée. Le ciel t'accordera des jours plus longs que tu ne penses. Les existencest modestes durent plus que les autres; les gens qui risquen tout et qui se croient toujours jeunes trouvent prématurément le terme de leur voyage; voyage peu agréable si l'on veut, mais il est de cela comme en matière de logement : nous connaissons l'auberge où le sort nous permet de respirer quelque temps, mais sait-on ce qui nous attend à l'autre étape? Obscur dénoûment dont je ne suis pas curieux malgré les inconvénients delà carrière présente.

Tu as des consolations dans la satisfaction qui te vient de tes enfants.. J'en suis bien heureux, cher ami. Prends courage, nous boirons encore bouteille ensemble comme dans le bon temps. Ce bon temps, comme tu le dis très-bien, était bien mêlé : nous ne savions pas que nous étions heureux, nous avions sous la main les trésors les plus précieux et nous aspirions toujours au lendemain, Maintenant, ce que nous avons de mieux à faire c'est de penser au passé...

Mille tendresses véritables à M",e Soulier...

Eue Delacroix.

Rue de Furstemberg, 6. C est tout près de notre chère rue Jacob où nous avons eu de si bons moments. C'est ce que ce pauvre Leblond me disait l'autre jour. Il m'a bien demandé de tes nouvelles.

a86 LETTRES DE DELACROIX.

A M. DUTILLEUX.

Ce 30 janvier 1858.

Cher monsieur et bon ami, je suis bien désolé que vous ne m'ayez pas donné avis plus tôt de votre projet de Société des Amis des Arts. J'aurais pu effectivement trouver parmi mes toiles quelque chose qui fût facile à finir dans un terme aussi court que celui que vous me fixez, car vous ne doutez pas de mon empressement à accueillir votre proposition. Je suis encore en déménagement. Tous mes tableaux ont été soigneusement emballés par gros paquets bien entourés, pour éviter les accidents de toute nature. Le local où je dois les placer en grande partie n'est pas encore disposé convenablement. Les déballer dans cet état, causerait, au milieu de l'embarras où je suis encore, une confusion extrême. Il en est un, assez petit malheureusement, sur lequel je pourrais mettre la main, à cause de sa forme cintrée qui me le fera distinguer dans le lotoù'il se trouve. Il y aurait très-peu de chose àfaire pour le finir. C'est une réduction modifiée de YHercule se reposant de ses travaux au pied de ses fameuses colonnes; c'est un des sujets que j'ai peints dans le salon de la Paix, a l'Hôtel de ville. Comme il avait une destination, il avait déjà une bordure appropriée à sa forme et qui évitera une perte de temps.

Si vous ne répugnez pas à avoir une répétition, soyez assez bon pour me le faire savoir, et comment il faudrait vous l'expédier quand elle sera terminée.

Le petit Saint Michel est le premier tableau auquel j'ai travaillé dans mon nouvel atelier. Malheureusement, ne l'ayant pas vu depuis longtemps, je me suis laissé aller à des changements, et à l'heure qu'il est, il se trouve dans une

mauvaise veine et par conséquent accroché. Il me faut attendre, comme cela m'arrive toujours en pareil cas, et n'y revenir qu'avec un sentiment frais. Excusez-moi bien auprès de M. Legentil de ce nouveau retard. Il est causé parle désir que j'ai de lui offrir quelque chose dont je sois content moimême...

Ce 17 fevrier 1853.

Mon cher monsieur,

Je vous remercie beaucoup du cas que vous voulez bien faire des articles dont vous parlez : je n'éprouve pas pour eux la même tendresse, et d'ailleurs si je devais les publier, il faudrait des remaniements considérables. Il faut que vous sachiez que j'ai récemment refusé ce que vous disiez à M. Silvestre qui y avait mis beaucoup d'insistance et à qui j'ai toutes sortes de raisons de désirer d'être agréable : il faut donc absolument que je vous fasse la même réponse qu'à lui, quoiqu'il m'en coûte de vous désobliger.

Je vous écris ceci à la hâte avant de sortir. Mille remercîments de votre bonne opinion : je vous en dois beaucoup pour les Fleurs du mal : je vous en ai déjà parlé en l'air, mais cela mérite tout autre chose.

A vous bien sincèrement.

E. D ELACROI X.

Charles Baudelaire était allé lui demander, de la part de l'éditeur Poulet-Malassis, de consentir à une réimpression de ses articles sur les Arts, en un ou plusieurs volumes.

A M. ROCHE

Ce 4 mars iHjfi.

... Vous avez la bonté de désirer être instruit de mes nouvelles. Ma santé s'est soutenue jusqu'ici malgré les influences malignes de la saison qui ont atteint presque tout le monde; mais aussi j'use de grandes précautions; je n'accepte aucune invitation pour le soir et je ne sors que pour affaires indispensables. Du repos après le travail, voilà mon régime. Beaucoup d'hommes très-robustes arrivent quelquefois à succomber au régime contraire, qui est celui de la plupart des gens du monde, c'est-à-dire qu'après avoir passé leur journée dans des occupations fatigantes, ils vont le soir achever d'épuiser leurs forces dans les salons...

Cette correspondance, avec l'architecte du tombeau de son frère à Bordeaux, — dans laquelle nous avons dû élaguer tout ce qui était purement intime, — se clôt sur ce billet de condoléance adressé cinq ans après à la veuve de M. Roche.

Paris, ce 7 mars 1863.

« Madame, c'est avec le sentiment du plus vif chagrin que j'ai reçu l'affreuse nouvelle de la perte cruelle que vous venez de faire ainsi que tous ceux qui ont connu M. Roche. La dernière fois qu'il me fut donné de le voir, j'admirais encore sa robuste vieillesse; je me flattais qu'il jouirait encore près de vous, pendant de longues années, de sa situation si heureuse et si honorable. J'ai eu particulièrement

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tout à me louer de son inépuisable obligeance, de ses soins, de sa bonté dans des circonstances si tristes pour moi, que je ne puis assez vous redire, malgré la profonde douleur que vous éprouvez, à quel point je lui étais reconnaissant. Je n'essaierai pas, Madame, de vous offrir des consolations : elles sont impossibles dans un malheur pareil; seules, des espérances supérieures peuvent y apporter quelques adoucissements. « Vous en particulier, Madame, à qui je suis aussi obligé que je l'étais à cet excellent homme et qui m'avez toujours montré tant de bienveillance, recevez l'assurance du souvenir que je ne cesserai d'en conserver, ainsi que de mon profond respect.

« Eue Delacroix. »

A M. DUTILLEUX.

Ce 16 mars 1858.

Cher monsieur, vous auriez vos tableaux depuis plus de quinze jours sans une nouvelle indisposition, qui heureusement n'était pas de la même nature que celle qui m'a retenu si longtemps l'année dernière et qui, j'espère, n'aura pas la même durée. J'ai dû cependant cesser toute occupation.

Je m'étais mis incessamment à finir ce tableau de votre ami M. Legentil, et vous recevrez les deux. Je désirerais savoir de vous si vous attendez d'autres envois de Paris, et si dans ce cas on pourrait prendre chez moi les deux tableaux pour les joindre au reste; sinon je vous les enverrai à part et à votre adresse en les faisant emballer avec soin.

Cette indisposition vient bien mal à propos. Je suis littéralement accablé de demandes, d'abord pour les ouvrages

que je m'étais engagé à livrer, ou plutôt que j'avais commencés avant ma maladie. Il m'aurait donc été impossible défaire pour vous autre chose que ce que j'avais sous la main, et ce qui se trouvait le plus avancé. J'en suis d'ailleurs encore au même point pour mes déballages; je n'ai pas encore établi l'endroit où je dois serrer mes tableaux, et je ne puis encore les désamonceler. Croyez bien que c'est le désir de vous être agréable qui m'a fait achever pour vous ces deux petites toiles au milieu de la presse où je me suis trouvé.

Le prix en sera de trois cents francs pour chacune, si vous le voulez bien, afin de faire un compte rond.

Je désire vivement que cette saison, qui a été si contraire à tant de monde, ne vous ait pas atteint dans votre santé ni dans celle des personnes que vous aimez. Vous savez combien je m'intéresse à tout ce qui vous touche et combien je désire que vous soyez heureux, comme vous le méritez.

J'attends votre réponse, — etc.

Champrosay, 29 mars 1858.

Cher ami, on m'a renvoyé ici ta bonne lettre et tu juges de mon regret. J'y suis depuis dix à douze jours, et comme j'ai eu le talent de m'y enrhumer par ce joli temps dont tu me parles, j'y reste encore maintenant que je vais mieux, afin d'attraper quelques rayons de soleil qui ont l'air de se montrer depuis deux jours. Dis bien à ton bon fils combien je suis fâché d'avoir manqué sa visite, et bien moins, je t'assure, pour l'intérêt dont auraient été pour moi les détails qu'il pouvait me donner sur l'Afrique que pour le plaisir de voir cet homme de toutes pièces sorti de toi. Hélas ! sommes-

nous donc si près de rentrer dans le rien que nous en soyons à voir nos rejetons de cette taille et de cette force! Défendonsnous néanmoins, il peut encore y avoir quelques bons moments dans la partie crépusculaire de la vie, témoin le plaisir que nous avons eu à nous revoir.

Je sens que si je vivais à la campagne je pourrais peut-être me refaire une santé. Quoique depuis longtemps je vive à Paris à peu près comme un campagnard, quant aux distractions et à ce qu'on appelle les plaisirs de ce lieu-là, on n'y trouve pas la bénigne influence naturelle qui, à la campagne, agit même sur l'imagination pour réagir sur le corps. On se sent au milieu d'objets amis, et vraiment faits pour nous. Je ressens l'effet de tout cela: une petite promenade me ravit, et sauf ce rhume je me sens beaucoup mieux.

... N'oublie pas, contrairement à nos idées de jeunesse, que Racine est le romantique de son époque; son succès trèscontestédans son temps vient du naturel de ses pièces. On lui a reproché de n'avoir fait que des Grecs de Versailles ; et que voulait-on qu'il fît, sinon ce qu'il avait sous les yeux? mais il a fait des hommes et surtout des femmes. On vient de jouer 'Phèdre en italien: rien n'est plus comique et ne relève davantage le piédestal de notre Jean. Cette langue redondante et bavarde fait le plus parfait contraste avec la sobriété élégante de son langage divin. L'actrice joue cela en faisant de grands bras : c'est une Vénus du carrefour. Cela ne détruit pas l'éternelle jeunesse des caractères de l'Old William; mais il faut réparer notre injustice, surtout quand nous devons par-dessus le marché éprouver de vives jouissances.

Embrasse donc ton Bajazet à mon intention. Il ne me sera peut-être pas toujours refusé de le voir dans sa gloire. Jusqu'à présent, c'est le rils de son père que j'embrasse.

E. Delacroix.

A M. DUTILLEUX.

Ce 8 août 1858.

Cher monsieur et ami, je ne lis qu'à présent votre lettre si aimable, écrite il y a un mois environ. Vous voudrez bien excuser le retard involontaire de ma réponse. Je reviens de Plombières où j'étais retourné sans une grande foi dans la vertu de ses cas, mais pour y mener une vie plus libre, au grand air et loin de mes affaires. Malgré quelques contrariétés, je m'y suis trouvé assez bien; mais depuis que je suis de retour à Paris, je m'y retrouve à peu près dans le même état de santé : au lieu de manger à peu près comme tout le monde, ce que je faisais à Plombières, je me remets à mon régime de nourriture restreint, nécessité chez moi par le travail. En un mot, je ne suis pas encore remis à ma satisfaction, et je doute un peu si je le serai bientôt.

Vous voulez bien me demander mon opinion sur la restau ration des Rubens. En somme, je crois l'opération bonne: elle est même excellente eu égard aux dévernissages pratiqués habituellement sur les tableaux. Voici l'effet produit: le vernis enlevé à fond, particulièrement sur les clairs, a découvert une fraîcheur de tons à laquelle on devait s'attendre. Les jeunes nourrissons de la peinture, qui se figurent qu'il suffit de peindre à l'huile grasse et de donner à leurs toiles à l'aide du bitume ce qu'ils appellent des tons chauds, ont dû être désappointés. On saura désormais qu'on peut être un artiste trèschaud et rendre la nature avec ses tons véritables. Le seul inconvénient de ce travail résulte sans doute de la manière dont les tableaux ont été exécutés. Il est probable que Rubens se contentait de simples frottis pour les ombres. Ces frottis ou glacis étaient pratiqués avec des tons transparents qui ont poussé au noir. La coloration noire des vernis accu-

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