‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 107 sur 141 · A ALEXANDRE COLIN · texte numérisé non relu

A ALEXANDRE COLIN

Ce 12 octobre 1858.

Mon cher Colin,

Quand vous m'avez écrit au sujet de la candidature de votre fils pour le concours d'histoire, j'étais bien loin, et même quand j'aurais su qu'il faisait partie des concurrents, il m'aurait été impossible de m'y trouver. Vous voyez, du reste, que mon opinion est très-isolée au milieu des juges de tous ces concours. Je m'afflige beaucoup qu'il s'y trouva si

1. Ce billet a été publié dans l'Art. M. Colin a exécuté d'excellentes copies, particulièrement d'après les maîtres espagnols.

peu de chances pour les jeunes gens qui montrent du talent,

mais qui ne sont appuyés d'aucun des professeurs de l'école.

Foin de toutes ces écoles, mon cher ami. Velasquez, Rubens,

Titien, voilà les bons maîtres qui portent bonheur à ceux

qui ont pris de leurs leçons. Montrez-les à vos enfants comme

vous savez les voir. Vous développerez en eux tout ce qu'ils

cnt de talent.

Je vous exprime de nouveau tous mes regrets et mes bien

sincères amitiés.

Eue. Delacroix.

Le 5 décembre 1858.

Cher ami, quand ta lettre m'est arrivée, j'étais encore bien souffrant de la fatigue outrée que m'a occasionnée mon plafond, sans que j'arrive pour cela à le terminer; c'est comme cela que j'entends l'inutilité de mes efforts...

... Pauvre ami, ta lettre m'a fait beaucoup de plaisir. Je vis bien seul, c'est-à-dire que je t'ai vu avec ta lettre faire ton entrée près de moi et causer comme autrefois. Quand viendras-tu, pauvre exilé, revoir ce Paris si mobile et toujours le même pourtant? L'ennui s'y rencontre aussi bien qu'à la campagne. Le travail seul ou l'intimité remplissent bien les moments de ce court passage. Allongeons-le toutefois le plus que nous pourrons. Nous connaissons en détail cette mauvaise auberge et nous nous y tenons quoique un peu gênés; l'autre, celle qui nous attend, est bien étroite et bien froide : attendons, attendons.

Adieu, cher ami.

Eue. Delacroix.

Paris, ce 31 décembre 1858.

Mon cher monsieur, je reçois votre lettre de Londres et je la trouve trop pressante., et pour la matière que j'ai à traiter et pour l'état où je suis depuis trois jours par exception, car je me portais à merveille depuis six mois; j'ai pris un malaise qui me met tout à plat. Encore si vous m'aviez demandé ce renseignement pour une époque un peu plus reculée, j'aurais pu choisir mes moments. Au reste, ce que vous me demandez, c'est ce que j'ai le plus de plaisir à faire. L'époque de ma vie où j'ai vu l'Angleterre et le souvenir de quelques amis d'alors sont très-doux pour moi.

Presque tous ont disparu. Parmi les artistes anglais qui m'ont fait l'honneur de m'accueillir, — tous avec la plus grande bonté, car j'étais alors à peu près inconnu, — je crois qu'il n'en reste plus un seul. Wilkie, Lawrence, les Fielding, grands artistes, un surtout, Copley. dans le paysage et l'aquarelle, Etlie, mort, je crois, récemment, m'ont montré la plus grande complaisance. Je ne parle pas de Bonington, mort aussi dans sa fleur, qui était mon camarade, et avec lequel — ainsi que Poterlet, autre mort prématurée, en qui la peinture a perdu beaucoup (celui-ci était Français), — je passais ma vie à Londres au milieu des enchantements que donnent dans ce pays-là à un jeune homme ardent, la réunion de mille chefs-d'œuvre et le spectacle d'une civilisation extraordinaire. Je ne mesoucie plus de revoir Londres : je n'y retrouverais aucun de ces souvenirslà, et surtout je ne m'y retrouverais plus le même pour jouir de ce qui s'y voit à présent. L'école même est changée. Peut-

1. Il faut rapprocher de celle-ci la belle lettre que Delacroix adressa à Thoré à propos de Bonington et qui a été imprimée dans YHistoire des Peintres de toutes les Ecoles.

être m'y verrais-je forcé de rompre des lances pour Reynolds, pour ce ravissant Gainsborough que vous avez bien raison d aimer. Non pas que je sois l'adversaire de ce qui se fait maintenant dans la peinture en Angleterre. J'ai été frappé même de cette prodigieuse conscience que ce peuple peut apporter, même dans les choses d'imagination : il semble même qu'en revenant à rendre excessifs des détails, ils sont plus dans leur génie que quand ils imitaient les peintres italiens surtout et les coloristes flamands. Mais que fait l'écorce? Ils sont toujours Anglais sous cette transformation apparente. Ainsi, au lieu de faire des pastiches purs et simples des primitifs Italiens, comme la mode en est venue chez nous, ils mêlent à l'imitation de la manière de ces vieilles écoles un sentiment infiniment personnel; ils y donnent l'intérêt provenant de la passion de peindre, intérêt qui manque en général à nos froides imitations des recettes et du style des écoles qui ont fait leur temps.

Je vous écris sans m'arrèter et je vous lance tout ce qui me vient. Mes impressions de ce temps-là seraient peut-être un peu modifiées aujourd'hui. Peut-être trouverais-je dans Lawrence une exagération de moyens d'effet qui sentent un peu trop l'école de Reynolds; mais sa prodigie use finesse de dessin, la vie qu'il donne à ses femmes qui ont l'air de vous parler, lui donnent comme peintre de portraits une sorte de supériorité sur Van Dyck lui-même, dont les admirables figures posent tranquillement. L'éclat des yeux, les bouches entrouvertes sont rendues admirablement par Lawrence. — Il m'a accueilli avec beaucoup de grâce; c'était un homme gracieux par excellence, excepté pourtant quand on critiquait ses tableaux. Deux ou trois ans après mon voyage en Angleterre, j'y envoyai plusieurs tableaux, entre autres la Grèce sur les ruines de Missolonghiet le Marina Faliero. Ce dernier tableau attira beaucoup son attention. On m'a assuré

qu'il avait manifesté l'intention de l'acquérir. Il mourut à peu près dans ce temps. J'ai eu de lui une lettre en huit pages à propos d'un petit article que j'avais fait dans la Revue de Paris sur son portrait du pape. J'eus l'imprudence de la montrer, avant de l'avoir bien lue moi-même, à un fougueux amateur d'autographes à qui je n'ai jamais pu la reprendre.

Wilkie fut également pour moi aussi aimable que le comportait son caractère réservé. Un de mes souvenirs les plus frappants est celui de son esquisse de John Knox prêchant. Il en a fait depuis un tableau qu'on m'a affirmé être inférieur à cette esquisse. Je m'étais permis de lui dire en le voyant / avec une impétuosité toute française, « qu'Apollon lui-même prenant le pinceau ne pouvait que la gâter en la finissant. » Je le revis depuis, quelques années après, à Paris. Il vint me voir et me montrer quelques dessins rapportés d'un grand voyage d'Espagne d'où il revenait. Il me parut entièrement bouleversé par les peintures qu'il y avait vues. J'ai admiré qu'un homme d'un génie aussi réel, et parvenu presque à la vieillesse, pût être influencé à ce point par des ouvrages fort différents des siens. Au reste il mourut peu après dans un état mental, m'a-t-on assuré, fort ébranlé.

Constable, homme admirable, est une des gloires anglaises. Je vous en ai déjà parlé et de l'impression qu'il m avait produite au moment où je peignais le Massacre de Scio. Lui etTurner sont de véritables réformateurs. Ils sont sortis de l'ornière des paysagistes anciens. Notre école, qui abonde maintenant en hommes de talent dans ce genre, a grandement profité de leur exemple. Géricault était revenu tout étourdi de l'un des grands paysages qu'il nous a envoyés.

Je ne me suis pas trouvé en Angleterre en même temps que Charlet et Géricault; je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'on doit penser de ces deux hommes. Vous connaissez ma grande admiration pour l'un et pour l'autre. Charlet est un

des plus grands hommes de notre pays ; mais on ne dressera jamais chez nous une statue à un homme qui n'a fait autre chose que de jouer avec un petit bout de crayon pour faire de petites rigures. Le Poussin a attendu deux cent cinquante ans cette fameuse souscription à sa statue, laquelle, je crois, n'existe pas encore, grâce à l'insuffisance de fonds. S'il eût brûlé [seulement deux villages, il n'eût pas attendu aussi longtemps.

Je fais des vœux pour que vous nous ameniez ici les beaux ouvrages dont vous me parlez. Notre école a grand besoin de se voir un peu infuser de sang nouveau. Notre école est vieille et il semble que l'école anglaise soit jeune. Ils semblent chercher le naturel et nous ne sommes occupés qu'à imiter des tableaux. Ne me faites pas lapider en me prêtant au dehors ces sentiments qui sont, hélas ! les miens...

Le petit tableau que je vous ai fait attendre si longtemps,

à mon grand regret, est achevé depuis quelque peu, et je le

remettrai aux mains d'une personne accréditée suffisamment,

si vous ne préférez attendre votre retour. — Vous avez bien

fait de me mettre sur un chapitre que j'aime. Voilà quatre

pages d'un malade que ces souvenirs ont un peu reposé. Je

serais très-heureux que tout cela puisse vous être utile. Vous

connaissez ma reconnaissance et le plaisir que j'ai à vous

être agréable.

Votre tout dévoué.

Eue Delacroix.

A M. DUTILLEUX.

Ce 3 janvier 1859.

Cher monsieur et ami, votre lettre m'a causé beaucoup de plaisir et d'attendrissement : elle me trouve dans un état

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