‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 108 sur 141 · A M. DUTILLEUX · texte numérisé non relu

A M. DUTILLEUX

<le santé assez mauvais, et cet état ne dure que depuis peu. J'avais fort bien passé l'année : j'étais resté très-tard à la campagne dont le séjour me réussit toujours et où j'avais beaucoup travaillé. J'avais également fait unebonne campagne de travail à Saint-Sulpice, qui est en bonne voie et que j'avais quitté seulement à l'approche des froids et chassé par l'obscurité, avec l'espoir de la terminer cette année; mais il faut pour cela que ma santé le permette. Je prends toutes les précautions possibles pour rendre cette indisposition passagère. Pour cela j'ai interrompu le travail de l'atelier, ce qui est toujours pour moi un grand regret. Mais les gens affligés d'une petite santé comme moi contractent à la longue l'habitude de ces interruptions et apprennent à tendre le dos à la nécessité.

Vous jugerez que dans cette situation une lettre comme la vôtre devait être pour moi une grande consolation, surtout quand je compare les sentiments qui l'ont dictée à la plupart de ceux que Ion échange d'habitude dans cette solennelle occasion. La triste expérience que donnent les années rend indifférent sur ces protestations menteuses : elles ne peuvent (mot illisible) que des jeunes gens qui ont conservé toutes leurs illusions. Au contraire, des sentiments comme les vôtres sont faits pour toucher bien plus particulièrement à mon âge et dans ma situation. Recevez, cher monsieur, mes plus vifs remerciements.

Il y a bien longtemps effectivement que je ne vous ai vu : au reste, j'ai été absent presque toute l'année, et je cours encore le risque de ne pas vous voir. J'espère que je serai à Paris à l'époque du Salon; non pas que je pense à exposer, mais à cause de l'intérêt que présente l'exposition...

Ce 9 février 1859.

Mon cher monsieur, j'apprends, dans la retraite où je suis encore forcé de me confiner pour quelque temps à cause de ma santé, que vous allez avoir un bal à l'Hôtel de ville; je prends la liberté de vous adresser une première liste qui ne sera suivie que d'une autre peu nombreuse, et je vous demande, surtout pour la première, de me continuer la bonne obligeance que vous m'avez toujours montrée.

Je place la liste au recto de la lettre.

Recevez, etc.

Les personnes pour lesquelles M. le conseiller municipal désirait obtenir ces invitations étaient Mme la baronne de Rubempré et M'"c la comtesse de Luzerna ; M",e Jove et M"es Anna et Louise Jove; M. Seurre, statuaire, membre de l'Institut: M'ne Batbedat et M. Batbedat, substitut, le gendre du musicien Panseron.

A M. PERIGNON.

Ce 8 février 1859?

Cher monsieur,

Vous seriez bien aimable de venir dîner avec moi et Dauzats en tout petit comité, mercredi prochain 12, à six heures et demie. C'est le moyen de se voir et de causer plus longtemps, surtout quand le dîner est entre peu de personnes qui se comprennent et qui s'aiment. Répondez-moi que vous le pouvez et vous me rendrez bien heureux.

A vous de cœur.

Eue Delacroix.

Rue de Furstemberg, 6.

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A M. DUTILLEUX.

Ce 2 mars 1H59.

Cher monsieur et ami, si j'ai tarde à vous répondre, c'est que j'avais cru comprendre par votre lettre que j'allais recevoir la visite de M. Daverdoingt relativement au tableau que la ville d'Arras veut bien me demander.

Ce tableau que je lui destine, sauf son approbation et la vôtre, aussi bien que celle de ces messieurs, n'est autre que le Sainl Etienne lapidé que vous avez vu chez moi la dernière fois que vous êtes passé à Paris, et pour lequel vous m'avez paru avoir de l'estime.

Je vois par votre lettre que vous avez entendu que je ferais un tableau exprès pour satisfaire au vœu de la Ville, dont je suis du reste on ne peut plus flatté, mais je ne pourrais prendre ce parti, en présence des obligations qu'une perte de temps aussi considérable que celle que m'a causée ma maladie a accumulées successivement. Voulant présentera la Ville un objet important par la dimension et par l'élévation du sujet, je n'ai rien trouvé de mieux que le tableau dont je vous parle, et il a l'avantage de satisfaire à l'instant un désir dont je ne peux suspendre indéfiniment la réalisation pour mille raisons qui s'ofFrent d'elles-mêmes.

Voilà, cher monsieur, dans le cas où je n'aurais pas le plaisir de voir M. Daverdoingt d'ici à quelque temps, ce que je prends la liberté de vous prier d'envoyer aux personnes qui se sont intéressées à cette affaire, dans laquelle je sais bien toute la part que je dois à votre amitié.

Ma santé me laisse assez de répit pour me permettre d'achever les tableaux que vous avez vus en train. Vous m'avez vu dans l'incertitude de savoir si je devais ou non exposer:

votre avis a été, je le dis avec plaisir, la cause déterminante qui m'a entièrement décidé, et passant alors d'une extrémité à l'autre, dans la confiance où je suis de cette opinion que j'estime infiniment, je me suis mis à terminer un nombre assez considérable de toiles à cet effet. Reste à savoir si vous approuvez cette intempérance, comme vous avez si justement blâmé mon abstention.

Recevez, bien cher monsieur...

Eu g. Delacroix.

A M. DUTILLEUX.

Ce 15 mars 1859.

Cher monsieur et ami, j'attendais la visite de M. Daverdoingt pour vous répondre : d'abord pour vous remercier de nouveau de la chaleur avec laquelle vous avez soutenu ma cause auprès de ces messieurs, et ensuite pour me féliciter avec vous du succès inespéré de la nouvelle allocation de fonds. Je suis obligé aujourd'hui de vous soumettre un scrupule qui m'est survenu en vous priant de me répondre avec la plus entière franchise.

L'annonce que je vous ai faite de l'intention où j'étais d'offrir le Saint Etienne pour le tableau demandé m'a paru bien accueillie par vous : peut-être eussiez-vous préféré un tableau fait exprès pour la destination ; mais, outre que ce tableau pouvait être moins réussi, il était de toute impossibilité que vous l'eussiez assez tôt pour que l'emploi des fonds fût fait dans Tannée. Le Saint Etienne m'est resté parce qu'il n'est pas un seul amateur qui en voulût à cause de la gravité du sujet et surtout à cause de la dimension, quoique tout

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récemment un simple marchand de tableaux m'en ait offert trois mille francs.

M. Daverdoingt est venu hier, et je dois dire en passant que j'ai rarement rencontré un homme aussi aimable et aussi spirituel. Toute la politesse dont il est capable n'a pu me cacher que son impression devant le tableau n'était pas tout ce que j'aurais souhaité. Il m'a quitté en me réitérant l'assurance que ce tableau lui plaisait, qu'il était ce qu'il fallait, etc. Mais, je vous le répète, ses affirmations m'ont laissé néanmoins dans ce doute qui me force à vous dire aujourd'hui que je serais au désespoir de céder au musée d'une ville aussi importante que la ville d'Arras un tableau qui ne fût pas digne d'elle, et pour lequel je me sentisse peu d'estime, ou que je regardasse comme une vieille toile dont je saisis une occasion de me défaire. Vous ne doutez pas de l'obligation que je vous ai et que je n'oublierai point, pas plus que les preuves d'amitié que vous m'avez données tant de fois ; mais c'en sera une de plus que de ne laisser subsister aucun nuage dans cette affaire. Que je doive placer ce tableau dans un temps plus ou moins long ou que je doive le garder toujours, je préfère infiniment cette situation et ne pourrais supporter l'idée que la ville d'Arras a conçu un regret à cet égard. Le tableau a ses défauts et je les connais. Mais à ce point de vue l'opinion des journaux, telle qu'elle s'est toujours prononcée sur mon compte, surtout avant 1855, ayant toujours été un mélange de blâme et d'éloge dans lequel le premier ne m'a pas été épargné, n'aurait-elle pas l'inconvénient de produire sur l'esprit de connaisseurs un peu hésitants un effet contraire à celui que vous en attendez?

Adieu, cher monsieur; recevez encore mes remerciements de vos soins, mais surtout la prière d'être franc avec moi comme je ne doute pas que vous l'avez toujours été.

AU BARON CH. RIVET

Ce 17 mars 1859, 9 h. du soir.

Mon cher ami, vous me voyez dans un regret infini de n'être bon à rien. Je me suis récusé à cause de ma santé : la perspective de me trouver pendant plus de quinze jours dans de grandes salles froides, obligé à parler sans cesse (la plus mauvaise condition possible pour moi), était trop effrayante et me menaçait du retour de mon indisposition. Je suis bien affligé en ce qui concerne votre recommandation. Je ne puis même user d'aucune influence auprès des confrères qui sont presque tous gendarmés contre les gens que je pourrais protéger et qui ont en outre pour leur compte un tel nombre de recommandations qu'il sera déjà difficile, je crois, à chacun d'eux d'y faire honneur...

C'est une terrible carrière que celle où le gardien d'amourpropre tient en éveil toute sa vie des passions de toutes sortes. C'est bien pis quand la question d'argent s'y trouve mêlée. Et cependant la foule des prétendants ne fait qu'augmenter!...

Eue Delacroix.

Il s'agissait de ce jury de peinture qui imposait à Delacroix tant de fatigue et tant d'ennuis.

A M. DUTILLEUX.

Ce 19 mars 1859.

Cher monsieur et ami, je vous remercie bien de l'avis que vous me donnez de l'impression de votre ambassadeur sur mon tableau . Je vais m'occuper de vous l'envoyer sur ce que

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vous me dites : mais il faudrait que vous eussiez encore la bonté de me dire à qui je dois l'adresser? Est-ce au maire d'Arras, au directeur du Musée, ou à vous-même?

J'abuse bien de votre complaisance et je vous suis toujours bien redevable. Je suis très-occupé dans ce moment, et comme je le disais, sur votre invitation, à terminer une kyrielle de tableaux qui probablement n'auraient jamais été exposés que chez des amateurs, c'est-à-dire cachés à presque tout le monde. Croiriez-vous que l'un de ceux que j'eusse voulu montrer de préférence, m'est refusé par son propriétaire pour l'Exposition? C'est une énormité dont n'est capable qu'un h omme d'argent : et c'en est un en effet. Il a peur qu'on ne lui gâte sa marchandise.

Adieu et merci de nouveau. J attends votre mot pour vous expédier l'objet...

A M. DUTILLEUX.

Ce 2 avril 1859.

Cher monsieur et ami. Conformément à ce dont vous aviez bien voulu me prévenir, M. Daverdoing est venu hier pour me mander que je pouvais envoyer le tableau. Je n'ai pu le faire emballer hier, parce que c'était le jour où l'on devait enlever mes tableaux pour le Salon ; mais la mesure de la caisse ayant été prise, ce matin l'opération de l'emballage a été faite et le tableau sera dans la journée au bureau d'expédition du chemin de fer. Je l'envoie naturellement par la petite vitesse. M. Daverdoing m'a assuré qu'on avait grand soin des envois. Il est adressé à M. le secrétaire de la Commission du Musée.

Voilà donc cette grande affaire conclue : j'ai hâte de vous

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adresser mes remerciements; c'est vous qui avez été l'âme de toute la négociation. Je désire que les personnes qui ont montré également tant de bonne volonté dans cette affaire, reçoivent le tableau avec faveur et le trouvent digne de figurer dans le musée de votre ville.

J'ai fait un véritable tour de force en terminant mes peintures pour le Salon. Je n'en ai pas moins de huit. Vous sentez bien que je ne suis pas homme à avoir rien improvisé dans une semblable circonstance : elles étaient toutes au point où toutes les difficultés semblent surmontées. Cependant j'en ai trouvé que je n'attendais pas : mettre la dernière main est d'une grande difficulté. Le danger consiste à arriver au point où on ne peut plus se repentir utilement, et je suis l'homme aux repentirs.

Vous m'avez fait espérer que vous viendriez à l'époque de l'Exposition. Je le désire vivement pour vous serrer cordialement la main et vous redire mes sentiments de reconnaissance et d'affectueux dévouement.

Cher Monsieur,

Ce 17 avril 1859.

Je vous remercie bien de votre aimable empressement pour mes tableaux et vous envoie l'autorisation de les reproduire à votre choix, sauf un seul que je suis forcé d'excepter, le Saint Sébastien : je vous prierai donc de prendre parmi les autres. Je n'ai malheureusement pas de dessinateur à vous recommander, et je sais par expérience que c'est la partie faible dans les reproductions : vous trouvez des graveurs,

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des hommes de métier, mais point de gens qui sachent véritablement dessiner, c'est-à-dire interpréter habilement un original.

Je serais bien disposé à vous faire quelque chose, quoique je sois un peu harcelé par divers travaux ; voici comment je voudrais que le dessin fût fait. Je désirerais que vous me fissiez connaître le procédé qu'on emploie pour décalquer sur le bois un dessin qu'on ferait avec une encre convenable sur le papier végétal. Le dessin se ferait ainsi plus facilement que sur le bois même, et conserverait plus de franchise. On a aussi par ce moyen l'avantage de ne pas être obligé de retourner le dessin en le faisant.

Recevez, cher monsieur, les assurances cordiales de mon

sincère dévouement.

Eue Delacroix.

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