Dans le sein de la Commission municipale
rend à la Ville de véritables services comme professeur de dessin de l'une des Ecoles gratuites de dessin. Son dévouement et son désintéressement particulier dans cette situation peu rétribuée, nous avait vivement frappés, M. Périer et moi, dans une visite que nous faisions à cet établissement il y a quelques années. Il occupe d'ailleurs un rang très-honorable parmi nos sculpteurs.
Quant à M. Préault, j'avais pris la liberté de vous prier de lui confier l'exécution de la statue de Saint Louis, qui est une des trois qui vont être données pour l'église Saint-Paul et Saint-Louis, au Marais, et pour lesquelles, malheureusement, il se présente neuf concurrents. C'est demander beaucoup, je ne me le dissimule pas en présence de candidatures nombreuses et qui ont sans doute leur valeur. C'est donc une faveur véritable que je sollicite de votre bienveillance et qui serait justifiée, j'ose le dire, par le talent de l'artiste, tout à fait en harmonie avec le sujet.
J'ai le regret, monsieur le Préfet, de n'avoir pu que bien tard user du seul remède qui me remettra véritablement de la singulière langueur et de la prostration absolue dans lesquelles j'ai passé la convalescence d'une maladie dangereuse dans son principe. J'éprouve de mon séjour à la campagne des effets tellement remarquables que je me flatte de reprendre avant quinze jours et d'occuper d'une manière continue ma place au Conseil municipal, de manière à me faire pardonner par vous, monsieur le Préfet, et par mes collègues, ma longue et trop involontaire absence...
Eue Delacroix.
i86o. — A SOULIER. 323
Champrosay, ce 27 mai 1860.
Cher ami,
On me renvoie ici ta lettre et je m'empresse, quoique les yeux véritablement brouillés par la difficulté de déchiffrer tes pleins et déliés diaboliques, de t'annoncer que je suis encore languissant, quoique éprouvant un mieux sensible. J'ai été trois mois cet hiver sans sortir de ma chambre : maintenant que je suis à peu près remis, il faut que je lutte contre l'ennui de travailler. Au reste, mon thermomètre à cet égard, c'est la conquête définitive de la santé : quand elle est accomplie, le travail même acharné me convient, mais jusque-là, les moindres excès dans ce genre me sont interdits par la bonne et sévère Nature ; je ne parle pas d'excès d'autre genre et dont loin d'abuser je ne pense même pas à user.
... Voici pour l'affaire de ta demande. J'avais au ministère de la guerre, M. Barbier, lieutenant général, et probablement très-influent. Par lui, j'aurais eu barre de ce côté; mais je suis brouillé complètement avec Villot, son beaufrère, et je ne les vois plus. Je ne connais personne au ministère de l'Algérie; mais j'ai un vieil ami, je crois que c'est le plus ancien, car il date du temps où j'étais en sixième. Nous sommes amis encore ; il est vrai que nous avons été quarante ans sans nous voir. Cet ami est M. Blardel, conseiller d'État, qui a été longtemps quelque chose comme administrateur général à l'Algérie. Il a un frère, le général Blardel que je ne connais pas autant, mais qui a, je crois, de l'autorité dans les bureaux. Tu me dirais quand il faudrait lui parler et tu m'enverrais au préalable un détail circonstancié de la demande. J'ai rencontré souvent le ministre Chasseloup de Laubat et nous nous sommes toujours, sans savoir à quoi
attribuer cette antipathie, lancé des regards farouches. Je n'oserais les affronter de nouveau surtout pour lui demander quelque chose.
Ton vieil ami malgré mes blasphèmes.
E. Delacroix.
27 mai 1860.
On se figure que l'amitié est une divinité paisible dont les douces chaînes succèdent à celles de l'amour quand un âge plus rassis nous donne ou est supposé nous donner le goût des calmes attachements. Rien n'est plus mensonger, l'amitié toute terne, toute pâle qu'elle est a ses orages et malheureusement les raccommodements sont plus difficiles. Il y manque l'attrait auquel rien ne résiste, hommes ni bêtes...
Champrosay, ce 29 octobre 1860.
Les petites santés comme la mienne ont été bien éprouvées. Grâce à l'exercice que je fais continuellement ici et au bon air, je me tiens en haleine, et puis travailler beaucoup. L'ennui est tellement la conséquence de l'oisiveté que l'absence de travail est pour moi une espèce de maladie...
Champrosay, ce 10 novembre 1860.
Cher ami, je serais désolé de te manquer. Je vais à Paris tous les jours d'ici, travailler à une chapelle : je n'ai donc à Paris ni feu ni lieu : mais si tu veux venir me chercher mardi à quatre heures à Saint-Sulpice (première chapelle à droite en entrant), nous irons dîner ensemble et jaserons les coudes sur la table jusqu'au soir, où je repartirai pour mon nid.
La vie que je mène tant soit peu excentrique, vu mon indolence habituelle et surtout la rigueur de la saison, me réussit très-bien jusqu'ici. J'ai été tout cet été dans une langueur que rien n'a guéri que ce régime de mouvement continuel. L'homme n'est pas fait pour s'enfermer dans des chambres et dans des robes de chambre.
E ug. Delacroix.
P. S. A l'heure où tu viendras me chercher à Saint-Sulpice, les portes sur la façade sont fermées. Tu entreras par la porte qui donne rue Paladine. Ma chapelle est du même côté. Elle est couverte de papier de haut en bas. Ne pas confondre avec celle qui est en face et la seconde en entrant.
Paris, ce 12 novembre 1860.
Cher ami, je suis venu ce matin comme à mon ordinaire à mon travail et je t'écris de Saint-Sulpice. Je suis bien désappointé. J'ai pris hier un rhume et mal de gorge complets; j'ai voulu venir malgré cela aujourd'hui et je m'en retourne au plus vite, m'étant trouvé mal du voyage et surtout de
quelques conversations en route. Il faut que je renonce au
plaisir de te voir demain, si je ne veux risquer d'être malade
tout à fait, ne viens donc pas à Saint-Sulpice. Je suis désolé de ce
contre-coup, mais je suis tellement engagé à finir ma besogne
qu'une indisposition au commencement de l'hiver me serait
bien préjudiciable.
A M. THORE