‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 12 sur 141 · RUE DU FO UR-S A 1 NT-GERM A I N , N" 50, A PARI · texte numérisé non relu

RUE DU FO UR-S A 1 NT-GERM A I N , N" 50, A PARI

[heure timbrée. Maule 1819.)

Lundi 6 septembre.

Mon cher ami.

Nous sommes arrivés ici dimanche matin, fort fatigués du voyage le plus malencontreux qui soit possible. Quand nous partîmes le ciel était gris et noir : j'étais de mauvaise humeur. Je m'étais précipité dans cette voiture ayant eu à peine le temps d'arranger mes affaires et d'emballer ce que je voulais prendre; et puis je voyais se mouiller des yeux, de pauvres yeux que je ne verrai probablement plus. La pauvre tille allait ça et là, emballant tout de travers, puis s'arrètant au milieu de son occupation la main sous le menton et sanglottant en silence. Je m'en voulais de la laisser sans avoir pu faire pour elle ce que j'aurais désiré, e encore plus d'avoir reçu tous ses sacrifices, d'emporter peut-être quelques-unes de ses affections sans en être digne. Cependant je la regrettais. Non par mes sens je t'assure, mais mon cœur en avait pitié. J'ai béni le ciel de lui avoir fait rencontrer dans la bonté de ta famille un secours bien nécessaire. Tu me diras comment elle s'en tire et si elle ne vous est pas trop inutile.

Pour revenir à ce voyage, le temps devint tout à fait mauvais peu après le commencement de la nuit. La voiture avait été mal arrangée dans l'intérieur et les paquets, placés trop précipitamment, génèrent beaucoup. Le vent et la pluie fine qui tombait en abondance se mirent de la partie et nous furent désagréables à l'excès. Vers quatre heures du matin, à

neuf ou dix postes d'Orléans, le postillon nous dit, en changeant les chevaux, que le coffre de devant était détaché et sur le point de partir. Je vis avec une douloureuse surprise nonseulement qu'il ne tenait plus à rien, mais que tout ce qu'il contenait, sans exception, jonchait la route depuis peut-être six lieues ; caries cahots avaient successivement fait sauter tout dehors. Il se trouva que tous nos souliers furent perdus; nous en avions fait faire plusieurs paires avant mon départ, de sorte que mon neveu et moi nous arrivons avec celle que nous avions aux pieds. Ma sœur avait encore dans ce coffre plusieurs choses plus intéressantes encore que des souliers et qui furent perdues sans retour, quoiqu'au moment où nous nous aperçûmes de la perte, un postillon ait monté à cheval et couru les chemins que nous venions de faire. Cet incident et des réparations instantes à faire nous retinrent plus de trois ou quatre heures. Retardés de la sorte, tout notre voyage se trouva démanché. Nous espérions pourtant qu'en poussant toujours sans nous arrêter à Tours, comme nous comptions, nous pourrions regagner le temps perdu, mais nombre d'autres choses nous arrêtèrent samedi soir. Un des ressorts de derrière se brisa : on nous prit cher pour le raccommoder, ce qui ne l'empêcha pas tout au beau milieu de la route de se rompre de nouveau et de nous laisser sans ressources à deux ou trois heures des plus proches habitations humaines. Il nous les fallut faire à pied malgré l'assistance de trois garçons qui vinrent à passer sur le chemin, le bâton sur le dos et la gourde au côté, qui s'en allaient précisément chercher fortune à Paris, et qui nous offrirent leurs services. Enfin, après la plus mauvaise nuit, nous avons dimanche matin atteint le but désiré et nous avons oublié les fatigues.

Eugène.

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La « maison des gardes » était la propriété des trois enfants survivant alors, Charles, Eugène et Mine de Verninac. Elle fut perdue pour eux, vers cette époque, à la suite d'un procès, et Eugène Delacroix se trouva ruiné avant sa majorité.

Sa sœur, plus âgée que lui de vingt ans, avait été épousée, à Constantinople, par l'ambassadeur de France. Delacroix avait conservé un portrait de cette belle personne, qui la représentait assise. Il destinait au Louvre ce superbe et souple spécimen du génie de David. Au moins nous le disait-il un jour. Mais il l'a légué à M. de Verninac-Saint-Maur, beaufrère de sa sœur, et, en 1863, président du tribunal à Tulle.

Cette lettre, dont nous n'avons pas l'original sous les yeux, a été donnée, par erreur, par Al. Piron avec la date « 1813 ». Elle complète le récit de l'événement de voyage déjà raconté ci-dessus.

A F. GUILLEMARDET

De la maison des gardes, 23 septembre.

... Un coffre de devant, dont les vis et les écrous furent cassés, s'ouvrit de manière à laisser échapper tout son contenu... Après avoir attendu sur le grand chemin, par une pluie rine et pénétrante et lèvent le plus incommode , le retour d'un postillon que nous avions à l'instant fait mander à cheval pour retourner d'où nous venions, afin de s'informer de ce que nous avions perdu, nous fûmes obligés de continuer notre route avee les souliers que nous

avions aux pieds, sans qu'il fût possible de ravoir autre chose qu'un vieux livre en loques et couvert de boue, sur lequel avaient passé les roues d'un roulier, et que le postillon nous apportait en triomphe sur le pommeau de sa selle. A quelque distance de là, nous nous aperçûmes qu'un malheureux pot de thon mariné, que nous n'avions emporté que par pitié, avait payé notre attention en se cassant dans le tambour; ce qui couvrit d'huile nombre de choses, entre autres un Horace que j'emportais ainsi qu'un petit dictionnaire auquel je tenais beaucoup. Il faut ajouter à cela le désespoir de Minette en se voyant balancée et agitée dans une voiture et qui, sans s inquiéter de courir la poste, ne cessait d'appeler de ses cris ses chers escaliers, sa chère cave et son cher grenier, retraite de son cher matou. A Montbazon, avant Poitiers, elle parvint à tromper notre vigilance. Elle s'enfuit pendant qu'on changeait de chevaux, et nous voilà dans les rues, à une heure du matin, à appeler Minette sous toutes les portes cochères. Comme nous allions remonter en voiture, un postillon crut l'avoir aperçue dans la cour d'une maison par les fentes de la porte. Alors je me colle les yeux à ces fentes et je vois en effet quelque chose de noir qui se promenait tranquillement dans l'ombre. Aussitôt je sonne a cette porte, tout doucement d'abord, de peur de réveiller quelqu'un. Enfin parut un homme en chemise et en queue, qui se mit à poursuivre conjointement avec nous la fugitive qui sautait tranquillement du poulailler au toit des cochers, se léchait très-tranquillement en attendant le succès de nos efforts. Tu jugeras ce qu'ils devaient avoir de désagréable dans une maison dont les recoins, à nous inconnus, nous jetaient à tout instant dans quelque méprise. Enrin Minette fut saisie par l'homme à la chemise, monté sur une échelle, que nous comblâmes de remerciements. Après Poitiers, un des ressorts se briseetnousjette de nouveau dans des embarras et des retards

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sans nombre. Nous voici cependant rendus, et depuis longtemps, ce qui fait ma honte quand je pense que depuis tout ce laps, je ne t'ai point encore demandé de tes nouvelles...

(Sui- le timbre) : 22 septembre 1819.

... Tu enviais peut-être mon sort quand tu m'as vu partir pour la campagne. L'ennui nous poursuit partout. Je ne suis vraiment heureux ici que lorsque je m'exerce sur différentes choses ou que je lis. Certes, ce n'était pas la peine de faire cent vingt lieues pour se procurer ces jouissances. Il est vrai que malgré moi je respire un air vif, trop vif peut-être, car je ne suis pas à mon aise comme je l'aurais espéré.

Décidément la chasse est une chose qui ne me convient pas. Quand je tue quelque chose, je trouve cela charmant et je suis tout ardeur pendant quelques instants ; la fatigue de plusieurs heures disparaît et s'oublie. Mais autrement, quand il faut se traîner et avec soi une arme lourde et incommode à porter à travers les ronces, les branches dans le visage, la terre labourée qui entre dans les souliers et s'amasse au-dessous en semelle de plomb, les vignes dont les rameaux entrelacés embarrassent et font trébucher, tout cela est bien véritablement ce qu'on peut appeler assommant. Et puis voilà encore à mon avis, le plus grand inconvénient. Il s'agit d'avoir, pendant des heures qui ne finissent point, l'esprit dirigé vers un objet qui est d'apercevoir le gibier. La moindre inadvertance, la plus légère distraction vous font perdre le fruit d'un temps infini de patience et d'attention; et le gibier habile à profiter de la négligence du chasseur le

laisse les yeux mornes et hébétés d'ennui, la bouche béante et pendante, et déconcerté de l'occasion manquée. Il y a bien atout cela des compensations telles, comme je l'ai dit plus haut, que l'occasion saisie, le soleil levant, et le plaisir enfin de voir des arbres, des fleurs et des plaines riantes au lieu d'une ville malpropre et pavée. Si j'avais ici quelqu'un comme toi, cela serait fort différent. Nous nous consolerions délaisser échapper les lièvres en parlant des belles choses ou en en faisant, car tu sais que nous nous promettons sans façon l'immortalité.

Croirait-on que j'ai l'aptitude de faire des vers, et que de plus j'ai eu le talent de découvrir que c'était non-seulement fort amusant, mais plus amusant que tout le reste...

Suit une énumération un peu verbeuse des jouissances qui attendent « l'artiste qui sait peindre avec la parole ». Il parle du « jeune André Chénier, indignement moissonné dans sa fleur avant d'avoir ouvert les trésors de son imagination et porté ses fruits » ; puis de la vie du Tasse, avec véhémence :

N'est-ce pas que cette vie du Tasse est bien intéressante?... On pleure pour lui... On s'agite sur sa chaise en lisant cette vie; les yeux deviennent menaçants, les dents se serrent de colère. Un de mes regrets est de n'avoir pu lire la belle élégie de lord Byron : je dis belle, parce qu'il a l'àme trop brûlante et que le sujet lui convient trop bien pour qu'il ne l'ait pas saisie dans le bon sens. Je n'ai pu en apercevoir que quelques traits. Dis-moi ce que tu en penses, et quel effet cela t'a produit.

Je t'embrasse tendrement.

El'GENE DELAfiROIX.

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