‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 121 sur 141 · A M. AUGUSTE VACQUERIE · texte numérisé non relu

A M. AUGUSTE VACQUERIE

Ce 25 mars i8<5i.

Cher Monsieur,

Je suis bien désolé d'avoir tant de fois manqué votre bonne visite. Depuis six mois je n'ai pas manqué un seul jour à sortir de chez moi, presqu'avec le jour, et à me confiner dans un travail dont j'ai bien de la peine à triompher et qui me tient loin de chez moi toute la journée.

Voici quant à la proposition pleine de bonté que vous me faites d'assister à la première représentation de votre pièce, ma désagréable situation. Je suis engagé pour samedi à un

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dîner dont je ne puis me dispenser et auquel j'ai promis de me trouver. Vous savez qu'on dîne tard à Paris à présent. Je ne pourrais donc, en supposant que je puisse me dérober, arriver que tard à la représentation. Je ne voudrais vous voir à moitié et d'ailleurs je n'arriverais pas dans la disposition nécessaire pour apprécier l'ouvrage d'un homme comme vous, que j'aime et que j'honore autant qu'il m'est possible. Ayez l'indulgence de me donner la facilité de voir la seconde représentation et comme je n'ai aucun engagement après ce samedi, j'arriverai recueilli et dans la situation que je désire pour sentir tout ce que vous pouvez mettre dans^une œuvre. Après avoir reçu votre carte, j'avais formé le projet de vous voir rue de l'Est à l'issue de mon travail; mais j'en sors si fatigué que mes bonnes résolutions échouent presque toujours, et que les jours où je veux faire un emploi de ma soirée qui ne consiste pas uniquement à me reposer, je suis obligé de travailler moins ce jour-là1.

Un mot de réponse où vous me pardonnerez et où vous me direz que voulez bien de moi pour lundi ou mardi.

Votre bien sincèrement dévoué.

Ce 6 avril i8(îi.

Cher Monsieur,

Je viens vous remercier de cœur de la bonne soirée que vous m'avez donnée, chose depuis longtemps bien rare pour moi en semblable circonstance, car le spectacle me fatigue horriblement et il en est peu qui au bout d'une heure ne me fasse regretter une simple promenade. Les situations fortes et pourtant naturelles de votre drame m'ont tenu véritablement

1. Les Funérailles de l'honneur furent représentées à la Porte-Saint- Martin le 30 mars 1861.

attaché et impressionné, et je m'empresse de vous féliciter de l'effet qu'il produit sur le public qui vient sans parti pris d'admiration ou de dénigrement. C'est à celui-là qu'il faut plaire. C'est là le vrai succès et vous l'obtenez tous les soirs. Mille remerciements encore de votre bon souvenir et mille assurances de mon sincère dévouement.

E. Delacroix.

Depuis que Rachel avait quitté la scène, Delacroix n'allait presque plus au théâtre. Le drame de M. Auguste Vacquerie est certainement une des dernières pièces qu'il soit allé voir.

A M. FRANCIS PETIT

Ce 25 mai 1861 ?

Monsieur,

... J'ai trop d'obligation à M. G. pour avoir quelque chose à lui refuser : je ferai tout ce qu'il sera possible sauf de gâter le tableau à mon avis. Je suppose que le tableau est verni : c'est là le plus grand inconvénient. S'il faut le dévernir pour le retoucher, à mes yeux c'est un tableau déshonoré. On regarde un dévernissage comme une chose légère : c'est le plus grand des inconvénients ; je préfère bien un trou à un tableau. C'est donc dans l'intérêt de l'amateur autant que dans le mien que je parle. Néanmoins, je m'efforcerai de le satisfaire.

Voulez-vous être assez bon pour lui dire que si je n'étais indisposé et sortant le moins possible à cause du froid, j'aurais été le remercier. Quant à vous, je le fais encore de grand cœur.

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