A LA DUCHESSE C. DE C
Audes (Marne), ce 23 septembre 1862.
.... Les distractions que je prends font de moi un autre homme : je ne pense guère à la peinture. En revanche je jouis beaucoup de tout ce que je vois, je suis ici dans une vraie campagne. Champrosay est un village d'opéra-comique : on n'y voit que des élégants ou des paysans qui ont l'air d'avoir fait leur toilette dans la coulisse; la nature elle-même y semble fardée ; je suis offusqué de tous ces jardinets et de ces petites maisons arrangées par des Parisiens. Aussi quand je m'y trouve je me sens plus attiré par mon atelier que par les distractions du lieu. Ici, en pleine Champagne, je vois des hommes, des femmes, des vaches : tout cela m'émeut doucement et me donne des sensations inconnues aux petits bourgeois et aux artistes des villes...
A Mmc DE FORGET.
Angerville. 4. octobre 1862.
... Vraiment, il y a des moments où cette oisiveté me pèse un peu. On joue beaucoup le soir, et comme je ne touche jamais une carte, je me trouve un peu livré à moimême. Il y a ce bon côté que je peux après le dîner, quand le temps est passable, faire des marches et des contre-marches
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devant le château, qui fait passer ces dîners trop succulents. J'ai eu il y a quelques jours des clairs de lune ravissants. Il y a aussi de temps en temps un peu de musique. Batta en fait d'excellente, malheureusement il n'est pas accompagné convenablement ; cela le refroidit, l'empêche de jouer souvent. En somme, on me dit que j'engraisse, mais je crois que c'est par politesse et pour m'engager à rester plus longtemps...
A M. GUILLEMARDET
Angerville-la-Rivicre, par Malcsherbc (Loiret), ce 11 octobre 1862.
Cher ami,
J'ai reçu en partant ta bonne lettre avec bien du plaisir, et je suis bien heureux de celui que t'a fait le raisin de Champrosay; puisse ce raisin soulager ton rhume! Nous avons chacun nos ennemis acharnés, qui dans le rhume, qui dans la vessie, et dans tant d'autres maux. Un homme raisonnable se dit qu'en somme la grande question est de vivre, et même de vivre avec ses maux : c'est ce que tu feras j'espère encore longtemps avec les soins que tu sais prendre à propos. Ta lettre est si aimable que j'y eusse répondu tout de suite si j'eusse été dans une situation ordinaire. Mais nonseulement je partais, mais une fois arrivé, j'ai été pris, au milieu de la vie agréable que je mène ici, d'une paresse presque insurmontable. Tu sais sans doute que je suis chez M. Berryer, qui est le meilleur des hommes et le plus attentionné à ses amis : des distractions, un parc charmant, quelques personnes agréables, tout cela vous endort à l'endroit de vos devoirs et contribue surtout à vous empêcher de prendre la plume.
Je trouverai, à mon retour, un jour pourt'aller voir ; je t'en préviendrai pour te trouver et voir tes tableaux. Tu
éprouveras beaucoup de difficultés à les placer, il ne faut pas se le dissimuler, même en admettant leur originalité et leur bonne conservation. Les Greuze se vendraient fort bien: ona fait même des folies pour ce maître qu'on a dédaigné si longtemps; mais le sujet, c'est-à-dire un portrait, pourrait ne pas éprouver autant de faveur. Quant à Mignard, cela sera je crois plus difficile encore : ses ouvrages ne se classent pas pour les amateurs dans un ordre très-élevé. Il faudra donc un morceau hors de prix pour exciter les amateurs. Tu vois que je ne te farde pas la vérité; mais comme il est question d'affaires, il ne faut pas se faire d'illusions qui empêcheraient peut-être d'accepter des prix raisonnables si on les trouve. Après que je les aurai vus, peut-être te donnerai-je de meilleurs encouragements.
Je pense être ici jusqu'au 20 ou 25 au plus tard. Dis à tes chères sœurs que je suis bien heureux de les voir recouvrer leur santé : vous êtes tous de la constitution de ta bonne mère et vous vivrez longtemps. Pour moi, ma santé est bien plus égale qu'elle n'a peut-être jamais été; toute mon étude ici est de résister aux entraînements d'une cuisine véritablement exquise. Je fais beaucoup d'exercice pour me mettre à la hauteur de la circonstance.
Je t'embrasse bien, cher ami, en attendant le plaisir d<: te revoir.
A M. P. ANDR1EU
Cliamprosay, 29 octobre 1V161,
Mon cher Andrieu,
J'ai trouvé votre lettre comme je venais d'arriver ici, et, avant de repartir pour un autrepetit voyage (chez M.Berryer) après lequel je ne bougerai plus, je m'empresse de vous remercier de tout ce que vous dites d'aimable et d'encoura-
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rageant. Vous le savez et tous les artistes le savent: les éloges sont le vent qui enfle la voile et nous pousse à allerplus loin. Il faut être doué d'un furieux amour-propre pour pouvoir se passer de l'assentiment des autres et j'avoue mon faible à cet égard. Vous savez tous les petits chemins par où il faut passer pour arriver à faire quelque chose de passable : ne vous découragez donc pas si vous éprouvez de la peine à rendre vos idées. Je vous ai dit souvent et je vous ai prouvé que le grattoir était l'instrument par excellence ; pour faire il faut effacer : ceux qui ont bien fait ont été obligés d'en passer par là. Il y a bien longtemps que je n'ai vu ces peintures dont vous me parlez1, et ce que vous m'en dites m'a fait un bien vif plaisir.
Je regrette bien que vous n'ayez pu aller joindre la belle Duchesse; sous tous les rapports, vous y auriez profité. Il n'y a pas bien longtemps que je lui ai écrit, et elle m'a répondu une lettre fort aimable. Elle était à Aix et me parlait de l'abandon de ses projets de travail. Elle aime Paris et ne reviendra probablement pas trop tard ; vous la retrouverez plus en train, mais malheureusement plus entourée de distractions. Je souhaite beaucoup que vous finissiez vos tableaux à votre satisfaction pour qu'ils fassent de l'effet à l'Exposition. Cela est capital pour vous. Je pense qu'après toutes mes tournées finies je reviendrai à Paris et j'irai vous voir aussitôt.
Adieu, mon cher Andrieu : je vous remercie encore de votre bon souvenir et suis tout à vous,
E. Delacroix.
1. Le Salon du Roi, attenant à la bibliothèque de la Chambre des députés.
37o LETTRES DE DELACROIX.
Cette lettre est la dernière qu'il paraisse avoir adressée à son ami Soulier, receveur du canal du Loing, à Saint-Mauduit (Seine-et-Marne). Du moins elle est la dernière dans le paquet de copies qui nous a été confié.
Ce 20 novembre 1862.
Cher ami, ... ta lettre est bien triste et ce n'est pas sans sujet. La maladie de madame Soulier d'abord, ensuite celle de ton cher fils. Heureusement que tu m'annonces que ta femme va mieux; espérons que tu recevras de meilleures nouvelles du Mexique, car il est notoire que cette saison tend à faire disparaître les maladies, et le tempérament robuste de ton fils aidera à sa guérison. Quant à toi, pauvre ami, tu es dans le même cas que moi : les saisons peuvent changer, mais plus elles se succèdent, plus elles augmentent la cause des mille souffrances qui nous assiègent et qui nous attendent encore. Notre saison à nous c'est la vieillesse dont l'injure se fait sentir à tous les moments du jour. L'incertitude de tes affaires est bien faite aussi pour te donner plus d'ennuis. J'use souvent quand je suis triste et souffrant du même moyen que toi pour me relever : je pense aux moments heureux où nous nous sommes connus et ceux où nous avons joui si pleinement de la société l'un de l'autre. Bien des vides se sont faits et au demeurant nous y sommes encore. Il faut donc nous dire qu'avec toutes nos douleurs, nous sommes au nombre des privilégiés. On me citait dernièrement un mot d'Auber le compositeur, qui est un homme de beaucoup d'esprit. On lui disait à propos de ses 80 ans qu'il est bien ennuyeux de vieillir: t Oui, dit-il, mais c'est le seul moyen de vivre longtemps. » Voilà pour f égayer un moment.
Remercie bien Mme Soulier de son bon souvenir: je suis bien heureux qu'elle aille mieux. Ce sera à son tour de Je soigner si l'hiverné t'est pas favorable; c'est aussi l'ennemi
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que je redoute. Le travail fait toute ma joie, mais il exige de ma part beaucoup de sacrifices, surtout dans cette saison.
Adieu, cher ami, prends courage et crois bien à tous mes vœux pour que tu sois plus heureux.
Ton vieil ami,
Eue Delacroix.
A M. WACQUEZ.
Février 186}.
Monsieur, je n'ai pu me rendre qu'hier à l'exposition du boulevard des Italiens. J'étais malade et je le suis encore. Je regrettais beaucoup de ne pas pouvoir vous dire mon impression de votre tableau. 11 m'a paru d'un aspect vrai et très-étudié dans ses détails. Peut-être une certaine mollesse dans l'exécution des fonds nuit-elle un peu à la franchise de l'ensemble. Au reste, je crois aussi qu'il faut l'attribuer à ce que vos animaux, qui d'ailleurs sont très-bien dessinés, sont modelés avec beaucoup de ressort. — Les petites critiques que je prends la liberté de vous faire, entre autres celle de mettre un peu trop de détails sur les devants, me paraissent devoir être attribuées, en grande partie, non pas à l'indigence de l'effet que vous avez surabondamment, mais à une cause qui me paraît devoir induire toute espèce de talents dans cet abus. Je me suis permis déjà plusieurs fois de déconseiller à des artistes s'occupant de paysage de vivre continuellement à la campagne. La présence de la nature ôte toute initiative, et il me paraît presque impossible, en présence de la perfection qu'elle offre toujours, de ne pas se croire inférieur toutes les fois qu'une certaine inspiration vous porte à des sacrifices. Le système des simples études d'après nature me paraît infini-
ment préférable, ainsi que l'éloignement des objets de l'imitation dont la mémoire ne conserve alors que les points saillants.
Veuillez excuser ces idées que je vous soumets, et qui me sont dictées par un désir sincère qu'elles puissent vous être utiles.
Agréez mes compliments affectueux.
Eue Delacroix.
A M. DUTILLEUX.
Ce vendredi matin, 8 mai 1863.
Mon cber ami, quand j'ai vu avant-hier dans vos mains et sous vos yeux la petite esquisse de Tobie. elle m'a paru misérable, quoique cependant je l'eusse faite avec plaisir. Enfin, quoi qu'il en soit de cette impression, je me suis rappelé après votre départ que vous aviez regardé avec plaisir le petit lion qui était sur un chevalet. Je souhaite bien ne pas me tromper en pensant qu'il a pu vous plaire; je vous l'aurais envoyé tout de suite sans les petites touches nécessaires à son achèvement et que j'ai faites hier. Recevez-le avec le même plaisir que j'ai à vous l'envoyer et vous me rendrez bien heureux.
Votre sincèrement dévoué,
Eue Delacroix.
Il est encore frais dans de certaines parties : évitez la poussière pendant 2 ou 3 jours.
A M. P. ANDRIEU
Ce 21 mai 1863.
Mon cher Andrieu,
Je vous remercie bien de votre bon souvenir et suis particulièrement très-heureux que vous n'ayez pas éprouvé de
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mécomptes dans vos compositions. On n'achève bien que ce qui est bien préparé. Vous recueillerez le fruit des efforts préliminaires que vous avez faits...
Je n'ai pas eu à me louer de ma santé et je n'ai pour ainsi dire rien fait depuis que je vous ai vu. Le rhume que j'ai depuis près de trois mois est aussi violent, et j'y ai ajouté les inconvénients d'une chute que j'ai faite sur l'angle d'un meuble, et qui m'a causé un grand ébranlement. J'ai aussi les yeux en mauvais état pour avoir trop lu, ne pouvant travailler. Je fais mes paquets pour changer d'air, et j'espère que la campagne me remettra en état de travailler avec suite, ce qui chassera l'ennui et la tristesse.
J'ai vu la Duchesse deux ou trois fois avec beaucoup de plaisir : je crois qu'elle vous regrette beaucoup et voudrait s'occuper de peinture. J'entends dire qu'elle a beaucoup de succès pour ses bustes, dont l'Impératrice lui a fait de très-grands compliments : je pense qu'elle doit être satisfaite.
Ne négligez pas d'accepter les commandes qu'on pourra vous donner, surtout si vous deviez les refuser en vue des travaux que nous pourrions faire ensemble. La mauvaise campagne que je viens de faire ne me dispose guère à me lancer pour le moment dans les grandes entreprises, malgré la passion que j'ai pour elles : mais il faut que la passion cède à la raison. Je suis à un âge où il faut s'accoutumer aux privations.
Haro m'a parlé des chagrins que vous avez eus à l'Exposition : les artistes sont traités d'une manière abominable, et cet état ne cessera pas, tant que le jury sera institué comme il est.
Tenez-moi toujours au courant de ce que vous faites. Ce travail va augmenter votre confiance en vous-même : c'est l'élément le plus nécessaire pour réussir dans toutes choses.
Recevez, mon cher Andrieu, etc.
Eue Delacroix.
A M. GUILLEMARDET
Ce 3 juin i86j.
Cher ami, j'étais tellement fatigué et excédé de mes arrangements, que je n'ai pu aller te voir avant mon départ; j'en ai été d'autant plus contrarié que je savais que tu avais éprouvé un petit accident. Voilà que depuis trois jours j'ai été obligé de revenir pour consulter : ce rhume de trois mois commençait à tourner mal. On m'a raccommodé tant bien que mal, avec permission de m'en retourner demain, mais avec la prescription d'un repos et d'un silence absolus. Je ne puis être mieux qu'à Champrosay pour observer l'ordonnance; mais, du moins, au lieu de ne voir que les cheminées de Paris j'ai sous les yeux la plus belle campagne. Tu le vois, repos, silence, et surtout silence. C'est pour avoir été dans ces derniers temps engagé souvent dans des conversations que, le rhume cédant, j'en suis venu à ne pouvoir prononcer une parole sans tousser.
J'espère, bon ami, que tu te tiens ferme aussi au même régime bienfaisant et que nous nous retrouverons dans peu remis de nos inquiétudes...
A M. L. RIESENER
Paris, le 6 août i86j.
Cher ami,
Ne t 'étonne pas de voir une main étrangère, — ma plus grande maladie à présent est la faiblesse, car tous les autres accidents ont disparu. C'est une convalescence qui sera très-
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longue à cause de cela, mais, du reste, je reçois mes amis et surtout j'ai bon appétit.
S'il se présentait quelque chose de grave on te l'écrirait tout de suite.
Je t'embrasse,
Eue Delacroix.
Tel est le dernier billet qu'ait dicté Eugène Delacroix. Il le signa d'une main ferme. On voit, par la date du document que nous reproduisons ci- après, avec quelle pudeur il dissimulait à ses amis la gravité d'un état qu'il ne connaissait que trop bien. Il n'existait plus lorsque la gouvernante Jenny Lesguillon se décida à « écrire » aux parents et aux amis.