LÉGATION DE FRANCE A FLORENCE
Souillac, 22 octobre 1U20.
Mon ami, mon bon, mon cher ami,
... Je n'étais pas à Paris lorsqu'y arriva ton excellente lettre. Il fallut me la renvoyer à la Forêt. Tu es surpris à ton tour de voir une date si retardée. A la suite d'une marche longue par la chaleur, je me refroidis par imprudence et me donnai la fièvre. Elle m'a quitté il y a une dizaine de jours et me permet d'écrire à mon aise.
J étais travaillé par une fièvre lente et quotidienne, quand on me remit un paquet. Il contenait une lettre de mon cher Pierret, de Guillemardet que j'aime aussi tendrement, et une de toi. La tienne fut ouverte a l'instant et je versai des larmes aux premières phrases. Ceci n'est point une figure, c'est aussi vrai que les sentiments que j'ai pour toi; tu m'en as inspiré de vifs et de sincères.
Ce que tu me dis m'a rappelé ce soir où je te quittai et dont le souvenir ne me quittera pas. Quand tu fus entré dans un café, je me retournai brusquement et marchai vite comme pour me fuir moi-même, et pourtant je sentais un désir violent de me retourner pour te voir encore. Je fis bien de ne pas céder et de m 'affliger en homme, car il m'eût alors fallu voir disparaître la voiture renfermant mon ami, te suivre enfin jusqu'au dernier moment. Vois-tu, les départs sont des morts. Quand on se quitte, l'espérance de se revoir n'est rien. Je ne suis pas en Italie, moi, je n'ai pas traversé des monts admirables ni vu des merveilles, je n'ai rien de nouveau à te dire.
... Je suis dans le midi de la France, cela vaut tou-
jours mieux que. les brouillards de la Seine. Je partis de Paris vers le 25 août. Je m'arrêtai quinze jours environ chez mon frère, près de Tours, et c'est dans le trajet de la Touraine à FAngoumois que je pris le germe de cette fièvre qui m'a rongé à la Forêt pendant près d'un mois. C'est une chose triste pour un homme qui ne cherche a cent vingt lieues de son trou dont il a grande peine à se tirer, autre chose que l'amusement, de ne trouver que la pâle maladie. Ma fièvre revenait tous les jours. Elle n'était violente ni dangereuse, mais elle avait bien des désagréments. Le premier, c'est que c'était la fièvre, et celui-là, ainsi qu'il est loisible de le penser, renferme assez généralement tous ceux qui en sont la conséquence. Je me levais assez tard, je sortais moulu de mon lit après avoir passé une partie de la nuit à suer et à perdre ma substance. Je me traînais de là dans une bergère au coin du feu et j'y restais enterré jusque vers cinq ou six heures du soir, où les avant-coureurs de la fièvre se glissant dans mes nerfs, commençaient à balancer tout mon sang dans mes veines de la glace à une ardeur dévorante. Du reste, les aliments et le vin me soutenaient le cœur...
Cette adjonction à la lettre précédente débute par de vifs reproches à Soulier sur sa froideur. Delacroix emploie même, par manière de représailles, le «vous ». Mais cela cède vite aux souvenirs :
... Comme je t aimais quand nous faisions des projets de peinture, que nous parlions de coucher de soleil et de pittoresque! Ne m'as-tu pas mené chez ta sœur et ta mère? N'ai-je pas partagé ton repas à ton foyer? J'ai mangé de ton pain comme d'une eucharistie fraternelle, bénie par la présence de ta respectable mère...
2+ novembre 1820.
... Ce Souillac que tu vois en tète de ma lettre est le pays de mon beau-frère où j'ai été passer un mois, à peine guéri de ma fièvre, languissant encore et faible comme une pauvre herbe sans soutien. Je suis parti de la Forêt pour m'y rendre. Là, qu'il m'a fallu épier de moments, dans les premiers jours de mon arrivée, pour me dérober à la foule des gens trop obligeants qui me cherchaient dans les coins où je me retirais pour penser à Florence et à Paris, qui disaient qu'un fiévreux devait se distraire et non pas s'appliquer! Les sots, qui ne voyaient pas que j'étais dans mon plaisir! Je me croyais débarrassé de cette terrible fièvre. Hélas! je ne tardai pas à la reprendre. Elle fut violente dans la seconde apparition. Cependant le temps pressait; il fallait retourner à Paris. Mon neveu devant rentrer au collège, moi je voulais retourner absolument. Je pensais que le changement d'air me guérirait peut-être. Je partis donc avec ma sœur et mon beau-frère. A Limoges, impossible d'avoir place dans courrier ni diligence. Par Bordeaux, autre impossibilité. Le croirais-tu?1 nous dûmes retourner à la Forêt et faire plus de soixante lieues. N'oublie pas toujours que cette lettre commencée, cette maudite lettre était emballée, encaissée à la Forêt. Nous n'eûmes d'autre ressource que de nous décider d'aller avec nos chevaux et notre voiture à petites journées jusqu'à ce que nous trouvions place dans quelque chose. Après bien des traverses, j'arrive enfin à Paris aussi fiévreux qu'auparavant. Il est vrai que maintenant elle me laisse quelques jours de bon. Mais quand elle revient, adieu peinture, adieu tout. 11 faut tout quitter. Tu vois ma misère.
... Heureux coquin qui vois l'Italie! Tu n'as pas la fièvre, toi. Tu ne grelottes pas au coin du feu. Des hommes d'une belle nature à voir, des signoras à consoler. Mais poini de
Ronzi ! Voilà qui me surprend. Elle est donc l'unique dans le monde, cette femme adorable? Et à Pâques, nous la perdrons! Je la perdrai !
... Je me suis un peu appliqué à l'aquarelle ces vacances. J'ai vu des montagnes magnifiques en traversant le Limousin. J'ai vu des pays admirables, mais tu manques à tout cela, et les impitoyables postillons ne s'embarrassaient d'autre chose que d'arriver au relais au mépris de mes extases... Il me tarde bien de voir de ta peinture. Tu es entouré de gens de mérite qui ne peuvent que t'être bien utiles. Moi, je ne vois encore que dans le brouillard le moment où j'irai en Italie. Adieu, adieu.
La Ronzi était une cantatrice du Théâtre-Italien dont la beauté paraît avoir fait une bien vive impression sur Delacroix. 11 y pensera encore dans ses dernières années.
Souillac, le 29 octobre 1830.
Tu as raison, on n'écrit pas à un ami comme on copie une ordonnance de ministre. Pour moi, au moins, c'est une affaire importante, mais une douce affaire. Après le plaisir de le lire, écrire à lui est le temps le mieux employé; ce serait pour moi une mortelle douleur que d'écrire à la hâte à celui que j'aime. J'ai déjà bien de la peine à lui tirer une à une les lignes que je lui couche sur le papier. Quand je crois avoir entrevu au dedans de moi quelque idée, je la veux poursuivre, et je ne peux pas me ramener à dire quelque chose de beau et que ma pensée ne me nécessite pas. Ton outil t'a bien servi dans la lettre que je reçois; je t'ai, je crois, dit quelque
5o LETTRES DE DELACROIX.
chose dans ma dernière de ce que je pense de tes lettres, je veux encore te l'exprimer. Elles sont vives comme la pensée, ce sont les bonnes. On voit l'état où tu étais quand tu as écrit et tu y mets ton monde. Quand on te connaît et qu'on reçoit une lettre de toi, on ne l'ouvre pas comme celle d'un autre. L'étincelle a passé sans intermédiaire; je crois malheureusement me rappeler que je te répète, ou peu s'en faut, ce que je t'ai déjà dit cent fois; mais c'est aussi à recommencer toutes les fois que je te lis. Le courrier arrive ici plus lentement qu'à la Forêt, ce qui fait que j'ai déjà éprouvé quelques désappointements en attendant votre paquet. Il est enfin arrivé par le canal de Piron, c'est un bon garçon que j'aime bien. Pour Félix, il va bientôt rentrer; manque-t-il chez son avoué? Dure chose, avoue-le; malgré tes travaux* ton sort est plus heureux que le sien et ton avenir aussi. La nature de son caractère est la seule chose qui puisse le sauver. Toi, je te regarde déjà comme peintre, tu es de l'état.
Voici une lettre d'Edouard qui répond à une où je lui parlais de ma fièvre; il me parle avec éloge du tableau de Cogniet. Il paraît bien, comme tu le dis, que c'est ce qu'il y a de meilleur; son dernier ne promettait pas. Je suis bien aise qu'il se soit ramiché quelque peu; mais j'ai peur que ce ne soit pas encore de la Roche sévère. Il a manqué son séjour en Italie, je le crois du moins. Nous nous disons ce qui nous passe par le tète avec une naïveté si grande, que nous finirons par nous louer nous-mêmes l'un à l'autre avec tout autant de bonne foi. Tu me parles de mes Trésors en homme bien pauvre. Est-ce par un effet de cette vertu prétendue qu on appelle modestie? Qu'est-ce que c'est que delà modestie? Est-ce de ne pas reconnaître le mérite qu'on a, de ne pas le sentir? C'est au moins rare. Est-ce de ne pas faire sentir aux autres sa supériorité, de ne s'en point vanter? C'est cela sans doute, ou ça n'est rien. Je pars de là pour m'excuser dans
toute la sincérité de mon cœur, et deviner un peu ce que je pense de moi. Il est doux, n'est-ce pas, d'en être à ce point entre amis, de s'ouvrir l'un à l'autre ces caches si profondes où s'enveloppe l'amour-propre. Hélas! j'en ai beaucoup et rien ne le dirige. Il m'exalte quelquefois beaucoup devant moi-même, mais à l'habitude il me donne moins d'estime pour moi qu'une hausse continuelle sur les traces battues que suit la foule des hommes. J'ai l'orgueil ridicule de bouder et de m'indigner quand je suis méconnu tout a fait, et les éloges qui m'enivrent et me transportent toujours me font voir en même temps combien, combien je suis éloigné d'un grand but. Pourquoi loues-tu et me dis-tu des choses exagérées? Pourquoi es-tu le seul qui en dépassant énormément ce que mes plus forts accès de vanité m'aient pu inspirer, m'as pourtant un peu remis à mon rang? Chose singulière, avant de te connaître il y avait au dedans de moi un sentiment d'orgueil qui se consolait lui-même et se suffisait. A présent, tu me fais rire en me parlant de mon énergie et de cette kyielle de trésors donnés si gratuitement. Au total, nous sommes tous des êtres misérables, et toute âme bien placée rougira jusqu'au sang d'éloges exagérés qui flattent, mais qui lui grossissent aussi son vide, sa faiblesse, son inertie. Mais, écoute, ton amitié a bien deviné une chose, c'est qu'il y aura toujours quelque chose pour toi dans tout ce que je produirai. Ton suffrage tout seul dans une balance emportera tous les suffrages réunis dans l'autre. Puisque le premier tu m'as dit que tu sentais quelque chose dans ce que je fais, il est juste que tu aies ta récompense du bien que tu m'as fait et du courage que tu m'as donné dans mes efforts pour te plaire. Récompense! ce mot-là s'adresse à ton cœur, que ton esprit le laisse passer sans contrôle. Admirable amitié! j'ose penser que la beauté de mes ouvrages me paiera une dette auprès de mon ami...
aj LETTRES DE DELACROIX.
Voici donc toute retendue de mon ambition et de mon orgueil, je te demande ton suffrage; je me sens à présent quelque force. J'ai pour moi de l'estime en pensant à la tienne; mais aussi sois moins indulgent, il faut le dire, moins faible que souvent. Frappe d'un coup vigoureux dans les ouvrages auxquels tu verras que je tiens par un fol amour de père. Que si ton avis bien franc n'est pas écouté, laisse-moi ma liberté, que je la mérite ou non, parce que je veux avoir ma voix sur mon propre ouvrage. Mais nous sentons trop bien à l'unisson. Je veux avoir vis-à-vis de toi les mêmes engagements. Je sais , par ma propre expérience, qu'on se trompe souvent en conseillant, et quand je donne un conseil, bien que désintéressé, n'est-ce pas moi toujours qui le donne, c'est-à-dire celui qui sent à sa façon, voit à sa façon, enfin a sa façon d'être qui ne peut coïncider de tout point avec un autre? Je vais te voir enfin entamer la besogne. Félix me dit que tu es décidé à fréquenter cet hiver une académie du soir. Il ne pouvait m'apprendre de nouvelle plus agréable. C'est là que nous en découdrons. Je félicite ta femme de ce qu'elle l'est; j'espère n'être pas un monstre à ses yeux. Quand on est heureux, on pardonne aisément. Je crois à votre bonheur futur et je ne peux assez l'appeler. Adieu, mon cher ami, il est tard, et il faut la part aux autres qui ont aussi daigné penser à moi et qui veulent bien m'aimer. Vous êtes de bons amis, vous n'oubliez pas l'absent et l'orphelin, il n'a que vous, que votre sein pour mettre sa tête à l'abri de ses petits chagrins humains. Adieu donc, je t'embrasse tendrement. Ah ! j'oubliais : est-ce exiger trop que demander une réponse; mais ne t'effraye pas, tu la feras à ton aise et lu n'auras pas besoin de l'aide de Piron pour la remettre à mon portier pour qu'elle m'attende à mon retour, et que j'aie encore une fois le plaisir de te lire. Je t'embrasse déjà en idée. Oh! que le cœur me battra quand j'entrerai dans la maison, je m'arrê-
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terai à chaque étage. Tâche, ce jour-là, de ne pas avoir le visage ensavonné, il est bon de s'embrasser tout de suite, à la minute, entends-tu?
L'extrait qui suit a été pris par M. Piron dans une lettre à M. Soulier, datée « janvier 182 1 ». Il s'agit évidemment des Scènes des massacres de Scio, qui furent terminées seulement pour le Salon de 1824.
... Je me propose de faire, pour le Salon prochain, un tableau dont je prendrai le sujet dans les guerres récentes des Turcs et des Grecs. Je crois que, dans les circonstances présentes, s'il y a d'ailleurs quelque mérite dans l'exécution, ce sera un moyen de le faire distinguer. Je voudrais donc que tu m'adressasses quelques sites de ton pays de Naples, quelques esquisses pochées de sites marins ou de montagnes bien pittoresques. Je ne doute pas que cela m'inspire pour le lieu de ma scène.