‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 15 sur 141 · janvier · texte numérisé non relu

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... La fièvre vient de me quitter. Je suis plus allègre et moins empêché, et quoique le tableau dont je suis chargé me prenne beaucoup de moments, j'en trouverai bien quelquesuns pour aller voir votre mère... Tout me rappelle les instants que nous avons passés ensemble. Si je suis chez moi, j'ai sous les yeux vos dessins faits à côté de moi. Je vois vos yeux dans ce portrait que vous ne m'avez pas laissé finir. Il n'y a pas jusqu'à ce chaudron de clavecin, dont les notes ne

me rappellent votre morceau de réception, que vous exécutiez si bien en fa. Je ne passe pas devant la boutique de M. Brant, rue du Bac, sans me rappeler le mauvais dîner que nous y fîmes ensemble et aussi la soirée agréable qui le suivit. Quand je vais au spectacle, aux Italiens surtout, vous pouvez penser si vous me faites faute. Cette Ronzi a toujours les beaux yeux que nous avons admirés tous deux. Vous en avez par douzaines, vous, et c'est ce qui vous fait oublier tout le reste. Que vous êtes heureux de respirer dans cette belle Italie! Vous avez, je suis sûr, acquis des idées nouvelles, vu plus de choses dans les six mois qui viennent de s'écouler, que moi en six années dans ce coin obscur d'un pays humide et routinier. Ne deviez-vous pas m'envoyer quelques dessins, quelques aquarelles, pour me donner un avant-goût de ce beau pays? Vous me l'avez promis. Bien plus, vous en promettez, vous en annoncez à Perpignan, qui n'est qu'un profane, qu'un Welche en peinture, et vous oubliez dans ces libéralités à venir un pauvre fou dont cela est l'habituelle pâture. La nature piquante et neuve n'a pas dû vous manquer. Enfin, vous êtes un monstre.

... Ce bon Pierret, avec lequel jeparle si souvent de vous, ne comprend rien non plus à votre silence. Je ne vois presque dans le monde que lui et mon tableau devant lequel je sèche. Je ne sors jamais du sillon de ma vie coutumière; même s'il faut aller chercher un plaisir hors d'habitude, je préfère m'en sevrer à m' allonger un peu trop hors de ma coquille. De plus, je suis timide en amour, et le détail de mes aventures n'aurait rien d'attrayant.

... Voulez-vous des nouvelles intéressantes? J'ai vu hier ce fou de Raisson. J'ai dîné tète-à-tète avec Philarèle chez d'Agneau. Nous avons été faire faction à la porte de l'Odéon, etparle plus grand froid delà terre, pour voir Pourceaugnac ; et après avoir attendu bien longtemps et tourné tout à l'en-

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tour, nous avons été nous coucher sans avoir pu entrer. Ce matin, je vous écris auprès de mon feu que j'attise inutilement sans pouvoir me réchauffer. Vous n'avez pas froid, vous, vous pouvez écrire à vos amis sans la goutte au bout du nez, et sans vous morfondre les doigts. On est chaudement à Florence. On y voit un beau soleil, un ciel d'azur, une nature vigoureuse, de belles femmes. Oh Dieu ! de ces tètes qui n'ont jamais paru dans nos climats... Ah! j'irai quelque jour savourer la paresse sous un ciel encore plus pur que le vôtre. J'irai le soir respirer le frais de la mer de Naples et m'en donner le jour à l'ombre dés orangers. J'irai à Rome, vivre avec les morts et oublier tout ce qui ne sera pas peinture ou amitié. Je réaliserai peut-être tous mes rêves brillants. Hélas! je suis bien triste en ce moment, le temps est si gris et l'air si glacé! Jouissez bien de votre Italie.

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