CHEZ M. LE DUC DE BLACAS, MINISTRE DE FRANCE
15 avril 1821.
Enfin je t'écris puisque tu ne veux pas m 'écrire, mon cher ami. Tu me disais dans ta dernière lettre que tu ne la regardais pas comme une véritable lettre, et c'était dans cette attente que je me berçais de l'espoir d'en recevoir une conditionnée. Je n'avais pas attendu cela pour te donner de mes nouvelles. Mais je sors d'un travail de chien qui me prend tous mes instants depuis deux mois et demi. J'ai fait dans cet espace de temps un tableau assez considérable qui va figurer au Salon. Je tenais beaucoup à m'y voir cette année, et c'est un coup de fortune que je tente. Si on y fait quelque peu d'attention, ce me sera un motif de plus pour spronar mi à t'aller joindre le plus tôt possible. Oui, bon ami, j'entrevois enfin sûrement une chose certaine, mon voyage très-prochain en Italie. Cette idée me travaille continuellement. Je ne demande au ciel qu'une chose : c'est d'avoir le bonheur de t'y
posséder longtemps à mon tour. Tu sais combien le destin est bizarre. La chance maudite te rappellera peut-être en France au moment où libre d'entrave je me serai vu prêt à passer avec toi des moments délicieux dans ce beau pays. J'ai vu Ludovic, dont les discours, comme tu penses, n'ont fait que m'enflammer. Je ne vais plus penser qu'à mettre ordre à mes affaires; je passerai quelques mois auprès de ma famille, chez mon frère, à Tours, chez ma sœur, à Angoulème, et de là j'irai embrasser mon cher ami. Oh ! je t'en prie, sois là. Bien que tes regrets se tournent incessamment vers la France où tu as laissé des objets si chers, qu'au moment où je te serrerai contre moi, l'amitié te laisse au moins dans cet instant goûter un plaisir pur. Quand je pense que tu peux retourner bientôt en France, je voudrais pousser le temps pour moi seul, hâter sa course et abréger ma propre vie d'autant, pour en avoir davantage à passer près de toi dans une si douce contrée. J'ai vu la cara. Elle s'est donné la peine de venir chez moi ; j'étais dans ce moment enfoncé dans le travail dont je sors. Elle a pu apprécier elle-même que mes instants étaient comptés; je travaillais douze ou treize heures par jour pour ne pas manquer le moment où les ouvrages des peintres qui n'ont pas été pensionnaires sont soumis au jury. Dans cemoment, je sors pour ainsi dire de maladie; je suis tout essoufflé et j'ai besoin de me reposer un peu...
Dis-moi, écris-moi de suite si tu comptes que ton séjour à Rome puisse encore être long; car je te suppose à Rome maintenant qu'un autre ambassadeur est envoyé à Naples.
A propos de tes croquis dont tu me parles, je t'en ai fait quelques-uns, et j'attends toujours l'occasion que tu m'annonces pour les faire partir. Tu ne m'en envoies pas, scélérat. J'ai vu les aquarelles de Perpignan, dont j'avais oublié de te parler. Elles sont charmantes, sauf les devants un peu maigres et de l'incertitude dans les arbres. Mais tu excelles
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dans les fonds. Oh ! nous ferons là de bonnes études! Donnemoi quelques détails sur la vie que je pourrai mener moi , usant d'économie. Ludovic m'a dit qu'il n'était pas impossible de gagner là quelque argent. Eclaircis-moi tout cela. Adieu, adieu, et prompte réponse. Amitié, amitié et Rome!
E. Delacroix.
jo juillet 1821.
... Je suis pris trois ou quatre fois par mois d'une forte envie d'émigrer en Italie. J'ai renoncé à courir la chance du prix à l'Académie. Comme je ne désire pas aller à Rome pour y bien manger et y loger dans un palais, je saurais aussi m'y contenter de peu comme je le fais ici.
Je désirerais vivement faire un tableau pour le Salon prochain, surtout s'il pouvait quelque peu me faire connaître. Comme je suis fort pressé de besogne en ce moment, je n'entrevois guère la possibilité d'en venir à bout, car il me reste bien peu de temps jusqu'à l'exposition prochaine. Que n'ai-je ici les tètes que tu vois là-bas courir les rues! C'est une grande disette dans ce pays-ci...
Nous t'enverrons cette année un peintre de paysage renforcer la pension de Rome et remplacer Michalon. C'est encore un homme à facilité qui s'annonce d'une manière brillante; mais tout cela n'est pas encore Poussin...
J'ai été hier avec deux peintres à l'île Adam. Apres avoir fait des charges à l'hôte et arrosé sa friture de son vin de Suresnes, nous avons été dans les champs et nous avons roule dans la boue au bord de la rivière. Ensuite, nous étant inconsidérément roulés sur iine meule de foin dont nous avons éparpillé, perdu sans ressources pour le propriétaire au moins
les quatre-vingt-dix-neuf centièmes d'une botte, nous nous sommes querellés avec une douzaine de faucheurs qui revenaient sur le soir avec des râteaux et des fourches sur le dos. Ils nous ont dit force injures et nous leur avons ri au nez. Ce qui les a si fort indignés, qu'ils s'en sont allés sans oser se mesurer avec nous, mais en grossissant leur voix et leurs insolences à mesure qu'ils s'éloignaient. Tu vois, cher ami, qu'il m'arrive force aventures, et en ami fidèle je me fais un devoir de t'en transmettre le détail pour te récréer...
15 septembre 1821.
... J'ai moi-même quelques petites choses particulières à te demander. Je me propose de faire pour le Salon prochain un tableau dont je prendrai le sujet dans les guerres récentes des Turcs et des Grecs. Je crois que dans les circonstances, si d'ailleurs il y a quelque mérite dans l'exécution, ce sera un moyen de me faire distinguer. Je voudrais donc que tu m'adressasses quelques sites de ton pays de Naples. (M. Soulié avait quitté Florence.) Quelques esquisses pochées de sites marins ou de montagnes bien pittoresques. Je ne doute pas que cela ne m'inspire pour le lieu de ma scène.
... Que ces Italiens me plaisent! Je me consume, àLouvois, à écouter leur belle musique et à dévorer des yeux leurs délicieuses actrices. Nous avons une autre espèce de Ronzi à ce théâtre, qui est venue fort à propos remplacer la nôtre, cette chère petite folle que j'ai bien regrettée. C'est Mme Pasta. Il faut la voir pour se figurer sa beauté, sa noblesse et son jeu admirable. Au reste, j'en parle peut-être à un homme qui pourrait m'en apprendre des nouvelles, puisqu'il est possible que tu l'aies vue en Italie avant son arrivée ici. Galli est arrivé. Il a débuté hier dans la Ga^a et a eu beaucoup de succès. Je l'attends à la deuxième représentation.
1822. — A M. PIERRET. 6y