‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 18 sur 141 · AU COMTE DE FORBIN · texte numérisé non relu

AU COMTE DE FORBIN

Le i''r juin 1822.

Monsieur le comte,

Je m'étais présenté chez vous ce matin pour répondre de vive voix à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier et dans laquelle vous me demandez le prix de mon tableau. Je désirerais en avoir 2,400 francs. Si cependant vous trouviez ma demande exagérée, je m'en rapporte entièrement à ce que vous jugerez convenable et possible en cette circonstance. J'ai trop à me louer de votre active bonté pour récuser votre propre jugement sur le prix d'un ouvrage que vous voulez bien voir avec intérêt et que vous avez distingué de la foule.

Recevez de nouveau, monsieur le comte, l'expression de ma reconnaissance et des sentiments dont je suis pénétré pour votre empressement qui a passé mes espérances, malgré ce que je savais de votre extrême obligeance envers tous les artistes.

J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur le comte, etc.

Louroux, le i8 août 1822.

... Je suis chez mon frère et je ne sais encore quand j'en partirai...

... Je fais quelques études manchotes. J'essaye de peindre par-ci par-là dans les monts et dans les plaines, mais tout cela ne signifie rien. Je vois des chiens, des arbres, des rochers, de l'herbe : à force de les voir je finirai peut-être par les savoir par cœur. Je porte un fusil à la chasse et je bêche le jar-

din. Je t'écris à une toise et demie de distance de la plus charmante Lisette que tu puisses imaginer. Que les beautés de la ville sont loin de cela! Ces bras fermes et colorés par le grand air sont purs comme du bronze; toute cette tournure est d'une chasseresse antique. Dis à notre ami Félix que, malgré son antipathie pour les bas bleus, je crois qu'il rendrait les armes à Lisette. Et, du reste, ce n'est pas la seule; toutes ces paysannes me paraissent superbes. Elles ont des tètes et des formes de Raphaël et sont bien loin de cette fadeur blafarde de nos Parisiennes. Mais, hélas! malgré quelques larcins, mes affaires ont bien de la peine à avancer auprès de ma Zerlina ! Sœvus amor!

Le timbre « Tours » que la poste posa sur l'enveloppe, nous indique que Delacroix était alors chez son frère le général.

Le règlement de comptes avec Géricault ne peut concerner que le Sacré-Cœur-de-Jésus , dont Géricault avait accepté de l'administration des Beaux- Arts, à la suite du Salon de .1819, la commande qu'il passa à Delacroix. La peinture, non signée, est dans une des chapelles du Sacré-Cœur, à Nantes. L'esquisse de cette composition, la Vierge assise sur un trône de nuages et élevant d'une main un cœur enflammé, avait été conservée par Delacroix et fut adjugée 420 fr., à la vente posthume de son atelier à M. Isambert.

Le 30 août 1822.

... Je n'ai jamais autant qu'à présent éprouvé de vifs élans à la lecture des bonnes choses : une bonne page me fait pour

plusieurs jours une compagnie délicieuse. Je hais les écrivains peu naturels et qui n'ont que du style et des pensées sans avoir une source vraie et sensible.

... Je suis assez entendu en affaires pour voir que tu ne t'y entends pas assez. Tu ne me dis pas ce que tu as reçu de Géricault, ni si tu as reçu la totalité... A Paris je prendrai mes mesures selon la manière dont auront tourné mes affaires avec ma sœur. J ai donné procuration à un homme d'ici qui m'inspire confiance pour répéter de ma part et revendiquer mes droits à la succession de mes père et mère. Un cœur tant soit peu généreux est souvent froissé péniblement dans la vie quand il faut prendre un parti qui peut sembler dur à des personnes auxquelles le sang nous lie. Mais avant tout il est bon de connaître, de voir et de n'être dupe que le moins possible. Tout cela est un peu de l'hébreu. Nous en causerons.

Cher ami, si ma petite fortune s'arrange, nous pourrons jouir d'heureux instants. J'ai des espérances de sauver quelque chose du naufrage. Il est vrai que dans ces derniers temps, l'incertitude de mon avenir me tracassait et a pu se compliquer facilement avec mon humeur variable comme un baromètre.

Dis-moi donc si tu sais qui fait le rôle de la comtesse dans les No{\e di Figaro, que l'on joue à présent depuis que M,ne Mainvielle n'y est plus.

L'obligeance de notre ami M. Paul Chéron, de la Bibliothèque nationale, nous permet de répondre à la question de Delacroix sur les No\\e. Les A*o--e furent données, du 27 juillet au 14 septembre, quatre fois avec cette distribution: Almaviva, Levasseur; Figaro, Pellegrini 5 Bartolo, Profeti ; Bazilio, Deville; Antonio,

Auletta; Comtessa, Bonini; Suzanna, Nardi; Cherubino , Cinti; Marcelina, Goria; Barberina, Blangy. Aucun journal ne parla de cette Bonini. Le Cherubino devint plus tard Mme Damoreau-Cinti.

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