‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 21 sur 141 · A MM. PIERRET ET GUILLEMARDET · texte numérisé non relu

A MM. PIERRET ET GUILLEMARDET

lement je comparais tout ce que je voyais à la France et je vous aimais bien mieux. C'était une hostilité véritable. J'ai trouvé dans la voiture de Douvres à Londres un vieux Français d'assez de mérite, et nous jouissions à dire du mal de l'Angleterre devant un gros goddam d'Anglais qui, à la vérité, n'entendait pas un mot de ce que nous disions, d'abord faute de savoir le français, ensuite à cause de deux bouteilles de vin de Porto qu'il avait jugé à propos de prendre avant son départ de Douvres pour se consoler de l'ennui de la route. Ce qui le rendait d'une gaieté folle quand il ne ronflait pas.

L'immensité de cette ville ne se conçoit pas. Les ponts sur la rivière sont à perte de vue les uns des autres. Ce qui m'a le plus choqué, c'est l'absence de tout ce que nous appelons architecture. Préjugé ou non, cela me déplaît. Et puis ils ont une rue de Waterloo qui est un tas de palais d'Opéra à la suite l'un de l'autre, terminée par un édifice au haut duquel est un clocher comme cela, exactement. C'est horrible. Mais les belles boutiques! le luxe extrême! Le soleil est encore d'une nature particulière. C'est continuellement un jour d'éclipsé. J'ai déjà vu beaucoup en peu de temps. J'ai été hier avec six jeunes gens, dont étaient les Fielding, à Richmond par la Tamise. Nous avons fait pour y aller six lieues et plus en deux heures, et de même en revenant, dans un bateau à six rames qui mérite à lui seul qu'on fasse le voyage pour le voir. Figure-toi un violon d'amateur : tout ce qu'il y a de plus délicat en construction, en grâce, en vitesse, enfin inimaginable. C'est ce que j'ai vu de plus étonnant jusqu'ici dans ce pays. Je ne peux assez te dire combien c'est admirable. J'avais l'honneur de tenir le gouvernail. Les bords de la Tamise sont charmants. J'ai retrouvé tous les paysages qui viennent à chaque instant sous la main de Soulier.

J'ai vu la pièce de l'Invasion en Russie de Napoléon. C'est fort drôle. Ils ont fort bien imité le principal personnage, qui commence tous ses discours à ses braves soldats en criant gentlemen ! Mais ces pauvres soldats, qu'ils sont amusants ! Les uniformes sont pleins de bêtises très-drôles. C'est à un théâtre comme Franconi où il y a des chevaux. Ils sont très-forts dans ces exercices.

Fielding m'a retenu un logement fort bien qui ne me revient guère qu'à 40 francs par mois, ce qui est très-bon marché, n'est-ce pas? On dit à tort que goddam est le fond de la langue. C'est one schelling; sir. Ce qui veut dire un schelling. monsieur. C'est ce qui se trouve au bout de toutes les phrases. Je ne parle pas précisément de la conversation qu'on tient dans le palais du roi, car je n'ai pas encore été à portée d'en entendre de cette espèce.

J'ai vu la galerie de M. West, pour un schelling, bien

entendu. Il y a beaucoup de choses à en dire, comme pour

tout; nous en causerons. Je vous embrasse tous deux. J'écrirai,

je pense, à Edouard ce soir pour le prier de venir s'il est

possible...

Votre ami,

E. Delacroix.

Londres, ce 6 juin 1825.

Je suis enfin dans ce pays qui est presque tien et où je regrette beaucoup de ne pas t'avoir auprès de moi. Il est impossible d'être mieux accueilli et avec une politesse plus noble que par les personnes auxquelles je me suis trouvé recommandé. Cette ville est superbe et fort différente de la nôtre

en beaucoup de points. Mais, en définitive, cela revient toujours au même, et je crois à présent n'avoir pas changé de place. Je me suis cruellement ennuyé pendant les premiers jours ; j'ai été sur le point de repartir sans cérémonie. Cela vient de ce que je ne faisais que voir de côtés et d'autres sans autre fruit que me fatiguer. Depuis que je me suis mis à travailler, je me plais ici. Je suis très-flâneur, à la vérité, mais pas badaud de la manière que je vais dire : je me soucie peu de voir à Londres une foule de choses fort curieuses, sans doute, mais qui ne sont pas de ma compétence; et il y en a tant de cette espèce que je n'ai jamais désiré voir à Paris, que je ne veux pas commencer ici. Je te dirai même que toutes ces galeries éternelles de tableaux se ressemblent furieusement et qui en connaît une sait les autres.

L'aspect premier de leur peinture ne m'a pas fait plaisir. Je m'y fais à présent. Je ne m'étonne pas de l'impression défavorable qu'en rapportent ceux qui n'ont pas là-dessus les idées que nous avons. L'imitation des vieux maîtres a ses inconvénients comme toutes choses.

Il se forme une société de grands personnages qui, sous la protection du gouvernement, encourage les grands tableaux. Je crains dans cette mesure la perte de l'école anglaise. Ils ont des peintres admirables dans les proportions moyennes. L'envie de briller davantage les ôtera de la route qu'ils suivent. Ils feront de grands tableaux qui ne seront plus à la portée des particuliers. Cette socitété a acheté une grande croûte de M. Hilton, moyennant 25,000 francs. C'est une réminiscence maladroite de tout ce que les maîtres ont fait. En revanche, il y a des peintures de genre très-belles. J'ai été chez M. Wilkie, et je ne l'apprécie que depuis ce moment. Ses tableaux achevés m'avaient déplu, et dans le fait ses ébauches et ses esquisses sont au-dessus de tous les éloges. Comme tous les peintres de tous les âges et de tous

les pays, il gâte régulièrement ce qu'il fait de beau. Mais il y a à se contenter dans cette contre-épreuve de ses belles choses.

Les chevaux, les voitures, les trottoirs, les parcs, la Tamise, les bateaux de la Tamise, les bords de la Tamise, Richmond et Greenwich, tout cela demanderait des volumes de lettres et nous en parlerons à loisir. Ce pays-ci convenait tout à fait à ton talent. L'Italie a mis le désordre dans ta boutique. Je retrouve continuellement ces ciels, ces rivages, tous les effets qui reviennent constamment sous ton pinceau.

Fielding est le meilleur enfant possible. Cowpley est un homme qu'on ne voit pas et peu dans ma nature. Le soleil n'est pas la partie la plus brillante de l'Angleterre. Je n'ai pas pu encore me guérir d'un rhume que j'ai apporté de France, à cause des froids qui reviennent continuellement.

E. Delacro ix

14, Charles strcet, Middlesex Hospital.

Tu diras à Mc de Ron que les Françaises n'ont pas d'égales pour la grâce.

De 1820 à 1830, il y eut dans l'art anglais une tension extraordinaire vers cette exagération doctrinale que l'on appelle « le grand style » ; on produisit surtout de grandes toiles. Le peintre Haydon, dans ses Mémoires 3 explique ingénuement les causes et les phases de cette maladie qui sévit particulièrement dans les Académies. Les vastes toiles du peintre Hilton n'atteindraient peut-être pas aujourd'hui le prix qu'elles ont coûté vierges.

J.-B. PIERRET esq*e.

(Timbrée, 18 juin 1825.)

J'écris à Soulier. Tu lui enverras la feuille ci-jointe et tu la liras auparavant : c'est toujours une partie de ce que m'inspire ce pays-ci. Tu ne m'écris pas et tu attends sans doute que des amis de Londres fassent oublier ceux de Paris. Tu veux que je me détache de toi et que tout concoure à me retenir dans ce climat. Mais non : malgré ton oubli, j'aime mieux notre pays, et loin de chercher à affecter de la conformité avec les façons anglaises, je me plais à me faire voir tout français. Les Anglais ne sont pas chez eux ce qu'ils sont chez les autres, et tous les hommes sont les mêmes. Ils sont bien plus prévenants, bien plus empressés à savoir votre opinion sur leur pays, et par revanche je me sens un peu ce qu'ils sont chez nous : fort disposé à relever la France et à leurs dépens, ce que nous ne faisons jamais vis-à-vis d'eux quand nous sommes dans nos foyers.

... As-tu prié la portière de mettre du poivre dans les habits et selles turcs? Fais mettre des barres de bois à la table pour les chevaux.

... J'ai vu chez Wilkie une esquisse de « Knox le puritain prêchant devant Marie Stuart ». Je ne peux t'exprimer combien c'est beau, mais je crains qu'il ne la gâte; c'est une manie fatale.

J'ai vu ici une pièce de Faust qui est la plus diabolique qu'on puisse imaginer. Le Méphistophélès est un chef-d'œuvre caricature et d'intelligence. C'est le Faust de Goethe, mais arrangé : le principal est conservé. Ils en ont fait un opéra mêlé de comique et de tout ce qu'il y a de plus noir. On voit la scène de l'église avec le chant du prêtre et l'orgue dans le

lointain. L'effet ne peut aller plus loin sur le théâtre. J'ai vu le Freischut^. sur deux théâtres différents, avec de la musique qu'on a supprimée à Paris. Il y a des choses fort singulières dans la scène de la fonte des balles. Ils entendent mieux que nous l'effet dans le théâtre, et leurs décorations, qui ne sont pas exécutées avec autant de soin, font mieux ressortir les personnages. Ils ont des actrices d'une beauté divine qui valent mieux souvent que le spectacle. Elles ont des voix charmantes et des tournures qui ne sont que dans ce pays-ci.

Adieu, cher ami, bien des choses à tous nos amis, à Leblond et autres. Si tu vois M. Rivière, pour qui tu sais que nous avons tous deux beaucoup d'amitié, dis-lui mille choses de ma part et que ses jugements sur ce pays-ci sont bien justes pour moi; que je suis entièrement d'avis que nous valons ces insulaires et même mieux en bien des choses.

Londres, 27 juin.

Mon cher ami,

Je profite du départ de M. Enfantin, qui est ici depuis un mois, pour L'envoyer quelques nouvelles d'ici. Plus j'y reste, et plus je voudrais y rester. Il fait un beau temps rare pour Londres. Beaucoup de gens m'ont plaint de ne pas assister aux fêtes du couronnement, mais je crois que ma présence n'y aurait ajouté aucun charme. J'ai reçu une lettre de toi et une d'Edouard qui s annonce toujours pour prochainement. Je calcule qu'il doit arriver maintenant. La politesse anglaise est extrême pour les étrangers chez eux, et je n'ai qu'à m'en

louer. Les échantillons de Français qu'ils ont chez eux ne sont pas pour donner une haute idée du caractère national. Il y a une foule de gens d'une existence douteuse qui se réfugient ici. Les banqueroutiers, les faussaires de Paris, se rencontrent dans les hôtels de Londres.

J'ai vu Richard III, joué par Kean, qui est un très-grand acteur, quoi qu'en dise l'ami Duponchel qui l'appelle le Philippe de l'oAngleterre l. Je ne saurais être de son avis. Young ne me plaît pas autant. Je l'ai vu dans plusieurs pièces, entre autres dans la Tempête, qu'on a remise à la scène. On a changé le commencement de Richard : au lieu delà mort de Clarence, ils ont mis la mort de Henri VI, qui est aussi de Shakespeare, mais dans la deuxième partie d'Henri VI. Richard, qui n'est encore que Gloster (sic), vient dans sa prison et l'assassine à coups d'épée. Ce moment a été terriblement rendu par Kean, ainsi que mille autres dont je ne manquerai pas de te rebattre les oreilles. J'ai vu aussi Othello par lui. Les expressions d'admiration manquent pour le génie de Shakespeare qui a inventé Othello et Iago. Je suis obligé, à mon grand regret, de manquer une représentation demain où Young doit jouer le rôle d'Iago avec Kean dans Othello. Quoique à des théâtres différents, ils se réunissent pour un bénéfice. Je pense voir aussi Hamlet. M. Elmore est on ne peut plus aimable pour moi. Je me suis mis depuis peu de temps à travailler chez lui.

... J'espère que vous avez eu l'esprit de donner à Edouard ce paquet de lettres. Il faut bien que je sois amplement dédommagé de l'avoir attendu si longtemps. J'ai rencontré Mayer qui gagne de l'argent beaucoup avec des portraits. Il a infiniment regretté de n'avoir pas su que Duponchel était à Londres. Il est pour moi la boussole de la mode comme on

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