Philippe était un célèbre acteur de mélodrame
peut penser : malheureusement, dans ce pays-ci on ne va pas loin avec peu d'argent.
On a pendu plusieurs fois depuis que je suis ici ; mais je n'ai pas été tenté de l'aller voir. Au reste, comme c'est le lundi et le vendredi de chaque semaine, si la fantaisie en reprend tu vois qu'il est commode de se la passer. — Je ne sais pas si je t'ai parlé de la peur que j'ai que les vers ne se mettent dans ces habits turcs ou tapis, etc., qui sont à l'atelier...
Londres, le 1er août 1825.
Mon bon ami, je profite du départ d'un monsieur pour t'écrire quelques mots. Je pars demain pour un petit voyage de quelques jours, moitié par la Tamise, moitié par mer. C'est sur le yacht d'un ami de M. Elmore. Je suis fou de la marine, et j'irai peut-être sous peu dans le Cornwall avec Isabey Eugène qui est ici et fort bon garçon. Ce serait un voyage d'une quinzaine sur les plus sauvages côtes d'Angleterre, ce qui pourrait par la suite être pour moi d'un avantage à compenser les dépenses qu'il m'occasionnerait dans ce moment. Je reviendrais ensuite à Londres où je n'aurais plus grand'chose à faire et d'où je ne tarderai pas à revenir parmi tous les amis dont je n'ai pas cessé de m'occuper dans mon imagination pendant un seul jour depuis que je les ai quittés, et dont l'éloignement m'est plus sensible encore dans ce triste pays. Il y a décidément quelque chose de triste et de roide dans tout ici qui ne cadre pas avec tout ce qui est France. La propreté des maisons et de quelques rues est compensée par
i82$. — A M. PIERRET. 79
la saleté des autres. Les femmes sont toutes mal tenues avec des bas sales et des souliers mal faits. Ce qui me frappe le plus, c'est une mesquinerie générale qui fait qu'on se croit dans un pays de gens plus petits et plus rétrécis que chez nous. Je commence à croire qu'on y est, s'il est possible, plus commère et plus ganache : chose que je n'aurais jamais pu imaginer avant de venir ici. Je ne regarde pas tout cela en économiste et en mathématicien. Sous ce rapport ils ont toutes sortes de beaux côtés que je leur laisse. Ensuite toutes ces impressions doivent naturellement m'ètre particulières. Je me figure que l'abandon de l'Italie irait mieux à mon esprit que la netteté de l'Angleterre. Il faut convenir que c'est un coup d'œil délicieux que ces belles campagnes verdoyantes et les bords de la Tamise qui sont un jardin anglais continuel; mais cela à l'air de joujoux. Ce n'est pas assez nature. Je ne sais par quel caprice la nature a fait naître Shakespeare dans ce pays-ci. C'est lui assurément qui est le père de leurs arts et on est tout surpris du désordre méthodique qu'ils y portent.
J'ai été chez Lawrence avec quelqu'un qui était assez recommandé auprès de lui pour qu'il fût pour nous d'une grande complaisance. C'est la fleur de la politesse et un véritable peintre de grands seigneurs. Je te le décrirai amplement. J'ai vu chez lui de très-beaux dessins de grands maîtres et des peintures de lui, ébauches, dessins même, admirables. On n'a jamais fait les yeux, des femmes surtout, comme Lawrence, et ces bouches entr 'ouvertes d'un charme parfait. 11 est inimitable.
Je ne sais si je t'ai dit que j'avais vu Kean dans Shylock du Marchand de Venise. C'est admirable et nous en causerons. Je suis inconsolable d'avoir manqué Hamlet par Young. Maintenant les grands théâtres sont fermés, et d'ailleurs il fait très-chaud.
Je me mêle d'aller à cheval. M. Elmore, qui a pour moi toutes les bontés imaginables, est mon maître d'équitation. J'ai de grandes dispositions. Je me suis donné les airs de manquer trois ou quatre fois de me casser le cou. Mais tout cela forme le caractère.
Je romps des lances pour la France contre tous les Anglais possibles. Il y a dans le sang de ce peuple quelque chose de sauvage et de féroce qui perce horriblement dans la canaille, qui est hideuse. Ensuite c'est un fameux gouvernement. La liberté ici n'est pas un vain mot. L'orgueil de leurs nobles et la distinction des rangs sont poussés à un point qui me choque infiniment; mais il en résulte de bonnes choses. — Adieu, grand bon enfant. Si je meurs dans ma tournée dans les tempêtes, je ne mourrai pas Anglais, mais très- Français et ton ami qui s'honore de l'être. Je m'étais senti une velléité de retourner en France parla Bretagne, et d'aller voir le frère de Félix, mais je ne crois pas que ce soit possible. Si tu peux retrouver le paquet de gurmvater (gommegutte) que Fielding m'avait envoyé dans le temps, tu me ferais bien plaisir d'en donner une bonne partie à M. Auguste qui en manque totalement. Vous me répondrez à l'adresse suivante : M. Eug. Delacroix at M. QÂ. Elmore, j, John Street, Edgeyvare road.
Comme je me propose de rapporter à Leblond différentes curiosités que je pourrai rencontrer, suivant ses intentions pour éviter que cela soit déballé et visité à Calais, je prendrai le parti de faire une caisse des objets de ce genre et de la faire plomber à mon débarquement pour être envoyée à la douane de Paris, à l'adresse de M. Leblond. Communique ceci à Leblond, et qu'il te dise s'il y a quelque chose de mieux à faire, et quel nom important il faut que je lui donne comme attaché à l'administration des douanes. Cela pourra éviter jusqu'à l'apparence des difficultés. J'ai appris de ses
i82j. — A M. PIERRET. 81
fredaines par Edmond, qui n'a pu cependant me donner des nouvelles bien précises de M,,,c B***, notre amie commune, la providence des gens qui n'ont pas le bonheur d'avoir des épouses légitimes. Tu me diras comment se porte Henry. Tu le chargeras de me rappeler à mon oncle et à ma tante Riesner. M. Louis Schwiter, à qui je prends la liberté de me rappeler kindly, sera assez bon pour me faire savoir par ton moyen, et en l'informant de la délicieuse MUe Sophia, dans laquelle des Princes Street habite la nymphe pour laquelle j'ai un anneau. Il y a à Londres une douzaine de Princes Street, et Londres est fort grand. On ajoute ordinairement au nom de la rue celui du square ou de l'endroit remarquable le plus voisin, comme, par exemple : Charles Street, Middlesex Hospital, etc. Il faudrait ici de fameuses leçons de bon genre, et il faut avouer que certains hommes y sont très-bien. Mais je suis brouillé avec les femmes. A l'exception des pièces de Shakespeare, je n'ai rien vu sur leur théâtre qui ne fût des imitations plus ou moins maladroites de ce qu'on a en France. J'ai vu un Barbier de Séville et un Mariage de Figaro, qui sont précieux dans le genre ridicule. Leur musique est atroce. Leurs aveugles même ont moins de sentiment encore que les nôtres pour la partie instrumentale, tant violon que clarinette et flageolet. Il n'y a pas au théâtre d'air si sentimental qu'on n'y fourre de la trompette. Quand John Bull, du haut de son paradis ne les entend pas, il croit que ce n'est pas de la musique et que les musiciens dorment.
N'y a-t-il rien de décidé au sujet de mes délicieuses productions dont M. Laffitte paraissait avoir envie? La partie finances deviendra sous peu un objet de réflexions sérieuses.
Londres, 12 août.
Je reçois une lettre de toi, mon cher ami, et je suis surpris que vous n'ayez pas eu de mes nouvelles. J'avais écrit à toi et à je ne sais plus qui par un Français qui retournait à Paris. Je pense que vous avez ma lettre ou qu'elle est dans la poche du monsieur. Je me rappelle que je te priais entre autres choses de voir s'il serait possible de retrouver un petit paquet de gumwater (gomme) que Fielding m'avait envoyé dans le temps, si tu t'en souviens, et de le donner, au moins en bonne partie, à M. Auguste, rue des Martyrs, n° n. — Je reviens depuis trois jours d'un voyage fort agréable en Essex où j'ai été par mer dans le navire d'un noble Anglais qui y possède un château où j'ai passé quelques jours. Comme le temps était contraire pour retourner à Londres, nous avons fait plusieurs excursions par quelques mauvais temps, qui m'ont fait voir la mer un peu méchante. Du reste, l'Angleterre me semble peu amusante. Il n'y aurait qu'un motif bien puissant, comme, par exemple, d'y faire des affaires , qui pût m'y retenir. J'ai vu seulement dans mon séjour la possibilité de travailler fructueusement un jour dans ce pays regorgeant d'or. — Je serai à Paris vers la fin du mois. J'ai trouvé ta lettre hier en rentrant rongé de mélancolie. Elle m'a fait un plaisir infini aussi bien que celle de Leblond, que je te prie de remercier beaucoup. Vos lettres sont si agréables pour moi! Vous n'avez rien quitté de vos habitudes, et une personne de moins ne fait jamais une différence aussi sensible que lorsqu'on quitte tout à la fois. Quoi qu'il en soit, les voyages sont une bonne chose. Ils vous donnent des émotions nouvelles. Ils nous font juger par nous-mêmes des autres pays et retrouver le nôtre avec plaisir. J'entrevois le possibilité par la
suite d'un établissement dans ce pays, mais ce n'est pas sans appréhension. Il faudrait bien des guinéespour en faire digérer la monotonie, ou y faire assez d'amis véritables pour y trouver le temps court. Encore regretterait-on toujours les autres qu'on a laissés derrière soi et qui sont les premiers en date.
... A propos, je me rappelle que tu m'as dit que tu apprenais l'anglais. Je m'en réjouis. Je compte te demander quelques leçons à mon retour, si tu as déjà fait tous les progrès que je suppose. Je suis si horriblement paresseux que je n'ai aucunement travaillé l'anglais et que je n'ai pas fait tous les progrès que je devais raisonnablement espérer, après trois mois environ de séjour. Au reste, comme il arrive toujours, je quitte le pays juste au moment où j'allais parler avec quelque facilité. Tous les Français qui sont ici disent que cela vient tout à coup après quelques mois. — Les théâtres sont presque tous fermés. Tout le mode est à la campagne. On ne rencontre plus un équipage dans les rues. Ceux qui restent à Londres (j'entends les personnes distinguées) se gardent bien de se montrer ou habitent le derrière de leur maison. Il serait de la dernière indécence d'être à la ville pendant cette saison. ... Il n'y a plus guère que l'opéra anglais, et la musique est une des choses dont l'industrie et les machines ne sauraient donner le sentiment. Adieu, mon bon ami, je me rappelle à ta mère et à toute ta famille.
E. Delacroix.
L'abondance des matériaux inédits que nous destinons à ce volume, nous interdit les remarques développées. L'impression que la peinture et certains artistes anglais firent sur Delacroix fut profonde. La Mort de Sardanapale, exposée au Salon de 1827, en contient les preuves manifestes. Dans une lettre à
W. Burger, et dans une autre lettre à Th. Sylvestre, que l'on rencontrera plus loin, Delacroix a témoigné que lessentimentsdesajeunessenes'étaientpointmodifîés.
A BELFOR,
Ce 31 janvier.
Tu te figures donc que je te boude, monsieur le paysan. Est-ce que Pierret ne t'a pas parlé de ma paresse insupportable à moi-même et aux autres? Croirais-tu que depuis mon retour d'Angleterre j'ai reçu deux lettres de mon bon frère qui sont pleines de la plus tendre amitié? Ajoute à cela que j'avais moi-même le plus grand besoin de lui exprimer les sentiments de plaisir que j'ai éprouvés quand j'ai appris que, malgré sa cuisse en compote, il s'était jeté à l'eau dans son village pour retirer deux dadais qui se noyaient.
... Je travaille un peu plus que quand tu me connaissais. J'ai eu quelque temps Bonnington dans mon atelier. J'ai bien regretté que tu n'y sois pas. Il y a terriblement à gagner dans la société de ce luron-là, et je te jure que je m'en suis bien trouvé...
Cette lettre était presque entièrement écrite au crayon. Delacroix, qui travaillait beaucoup alors et passait ses soirées dans la compagnie » de Leblond, Auguste et autres » , dit à la fin : « c'est une chose singulière que d'avoir perdu l'habitude d'écrire (avec une plume) ».
1826. — A M. SOULIER. 8<r
10 mars 1826.
Cher ami, demain, en allant à ton bureau, mets dans ta poche mes petits crayons. Tu me les apporteras en venant me prendre pour aller au Musée. Aie bon courage, cher, pousse ton sillon comme nous poussons tous le nôtre. Les Dieux font aide aux cœurs qui luttent contre le sort.
Adieu et à demain.