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21 avril 1826.
... Nous allons avoir une exposition au profit des Grecs. Cela accoutumera le public à payer pour voir de la peinture. Je finis un Marino Faliero, tableau assez considérable qui sera, je pense, à cette exposition pour les Grecs dont je te parlais. Nous avions espéré former une société de peintres à l'instar de celle de Londres. J'ai fait venir les larvs and régulations, parle moyen de Fielding. (Le reste en anglais.) Mais je crains que les Français n'aient pas la persévérance nécessaire pour une telle entreprise, parce qu'un peintre ne consentira jamais à perdre un quart d'heure par semaine pour s'occuper du bien général de la société... Si vous étiez ici, je vous dirais combien je suis malheureux du traître abandon d'une Desdémone que je n'assassinerais cependant pas dans son oreiller, comme le fait si élégamment M. Kean, dans le More de Venise.
13 décembre 182Û.
... J'ai vu Granet, qui m'a parlé de toi en homme qu t'a apprécié; il me charge de l'excuser auprès de toi de ne pas f avoir répondu... Granet fait aussi des vœux pour te voir tout à fait livré à toi-même.
Malgré la date, il s'agit du Salon de 1827, qui s'était ouvert le 4 novembre. La Mort de Sardanapale, le Massacre n° 2, auquel il fait allusion et qui fut pour Delacroix un désastre, ne figure que dans le deuxième supplément du livret.
6 février 1828.
... J'ai effectivement fini mon Massacre n" 2. Mais j'ai eu à subir les tribulations assez nombreuses de MM, les trèsânes membres du Jury. J'en aurai long à te dire sur ce chapitre.
Je continue ma lettre à deux jours d'intervalle. C'est ce matin qu'on a rouvert le salon. Ma croûte est placée le mieux du monde. De sorte que, succès ou non succès, ce sera à moi qu'il faudra m'en prendre. J'ai éprouvé en arrivant là devant un effet abominable, et je ne souhaite pas que l'excellent public ait mes yeux pour juger mon chef-d'œuvre. C'est malheureux que je tombe à t'écrire un jour où je suis aussi vexé. Mais ce sera pour toi la peine de m'avoir écrit si peu de choses.
Quel exécrable métier que de faire consister son bonheur dans des choses de pur amour-propre! Voilà six mois de travail qui aboutissent à me faire passer la plus foutue des journées. Du reste, je suis habitué à ces choses-là, et ne f alarme pas trop pour l'amour de moi. C'est peut-être, c'est probablement comme toutes les autres fois où le premier aspect de ma sacrée peinture accrochée à côté de celle des autres me jugule entièrement. Cela me fait l'effet d'une première représentation où tout le monde sifflerait.
Je suis déménagé. Je t'écris de la rue de Choiseul, 15, quartier très-fashionable et beaucoup trop pour un gueux de mon espèce qui est sur la voie pour aller à l'hôpital. A propos, je ne suis plus si maigre. Mais si les affaires se gâtent, adieu les roses de mon teint! Adieu ; souhaite-moi plutôt une bonne place dans quelque mine. Pour moi, j'ai bien celle d'un homme embêté ce soir.
11 mars 1828.
... Je ne fais pas encore grand'chose. Je suis ennuyé de tout ce Salon. Ils finiront par me persuader que j'ai fait un véritable fiasco. Cependant je n'en suis pas encore tout à fait convaincu. Les uns disent que c'est une chute complète; que la Mort de Sardanapale est celle des romantiques, puisque romantiques il y a; les autres comme ça, que je suis inganno, mais qu'ils aimeraient mieux se tromper ainsi que d'avoir raison comme mille autres qui ont raison si on veut et qui sont damnables au nom de l'âme et de l'imagination. Donc, je dis que ce sont tous des imbéciles, que ce tableau
a des qualités et des défauts, et que s'il y a des choses que je désirerais mieux, il y en a pas mal d'autres que je m'estime heureux d'avoir faites et que je leur souhaite. Le Globe, c'està-dire M. Vitet, dit que quand un soldat imprudent tire sur ses amis comme sur ses ennemis, il faut le mettre hors les rangs. Il engage ce qu'il appelle la jeune École à renoncer à toute alliance avec une perfide dépendance. Tant il y a que ceux qui me volent et vivent de ma substance crieraient haro plus fort que les autres. Tout cela fait pitié et ne mérite pas qu'on s'y arrête un moment qu'en ce que cela va droit à compromettre les intérêts tout matériels, c'est-à-dire the cash (l'argent).
Tu sauras que mon tableau de Marino Faliero est à British Gallery et que les journaux anglais en ont fait des éloges magnifiques.
... M'ne de Mirbel est excellente pour moi et me pousse. Pousse aussi, mon cher bon, pousse-toi, poussons-nous et tâchons d'avoir, avant détordre l'œil, un peu de pain et d'indépendance dans ce bas monde. Une petite bibliothèque, quelques bons vins et quelques bonnes choses encore. Le reste, comme dit mon ancien ami Sardanapale, ne vaut pas
un fétu.
Samedi 28 avril 1828.
... Tu me crois donc un homme bien répandu. Loin de là. Les quelques soirées où je vais par habitude m'ennuyer et me désennuyer finissent au total par me fatiguer physiquement à l'excès. Le plus souvent je suis accaparé par quelque jobard qui me parle peinture à tort et à travers, pensant que j'emporte de sa conversation et de sa capacité une haute idée.
De femmes, ça ne m'en procure pas. Je suis trop pâle et trop maigre. La grande occupation de mon existence, celle qui tient en suspens et en échec les hautes et puissantes facultés que la nature m'a accordées, au dire de quelques bonnes gens, c'est... d'arriver à payer mon terme tous les trois mois et de vivoter mesquinement. Je suis tenté de m'appliquer la parabole de Jésus-Christ, qui dit que son royaume n'est pas de ce monde. J'ai un rare génie qui ne va pas jusqu'à me faire vivre paisiblement comme un commis. L'esprit est le dernier des éléments qui conduise à faire fortune; cela sans figure, sans exagération. L'imagination, quand pour comble de malheur ce don fatal accompagne le reste, consomme la ruine, achève de flétrir, de briser dans tous les sens l'âme infortunée. L'amour de la gloire, passion menteuse, feu follet ridicule, qui conduit toujours droit au gouffre de tristesse et de vanité. Je ne parle pas de l'amour qui a les peines les plus cuisantes, mais qui a réellement quelques instants rafraîchissants. Si j'ai des enfants, je demanderai au ciel qu'ils soient bêtes et qu'ils aient du bon sens.
De travaux et d'encouragements je n'en dois attendre aucun. Les plus favorables pour moi s'accordent à me considérer comme un fou intéressant, mais qu'il serait dangereux d'encourager dans ses écarts et dans sa bizarrerie1. J'ai eu dernièrement une petite discussion avec le Sosthène. La substance est que je n'ai rien à attendre de ce côté tant que je ne changerai pas de route. Le ciel m'a fait la grâce de conserver mon sang-froid pendant ce colloque, où cet imbécile, qui n'a ni sens commun, ni aplomb d'aucun genre, n'en avait plus du tout. C'est aujourd'hui même à deux heures que les distributions de grâces et d'honneurs auront lieu au Musée. J'interromps ceci pour t'en parler.