‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 29 sur 141 · M. Souty, marchand de couleurs, de toiles, de cadres · texte numérisé non relu

M. Souty, marchand de couleurs, de toiles, de cadres

prit qui suppléait autrefois à ma paresse. Je ne trouve plus aux choses le même charme. Il y a un prisme charmant qui se décolore.

Octobre 1828.

... Tu ne me reconnaîtrais pas tant je suis engraissé...

... Je te dirai que le maudit tableau du duc d'Orléans m'a tenu trois grands mois. Le ministre de l'intérieur, homme aimable sous tous les rapports, m'a commandé un tableau pour le musée de la ville de Nancy, représentant la mort de Charles le Hardi ou le Téméraire, grand libertin de sa nature...

Ton et tout entièrement,

Eue Delacroix.

Peintre d'histoire et baron en herbe.

La lettre dont nous ci-contre le fac-similé fut adressée à M. Victor Hugo à propos du drame à'Amy Robsart, lequel avait été écrit en collaboration avec Paul Fouché et qui n'eut qu'une représentation. (1828)

Tours, 5 novembre 1828.

... Tu as raison. Nous changeons, voilà tout; mais tu sais, on ne peut soi-même assister au spectacle de son cœur et de son imagination. Il faut être doubles comme nous sommes, depuis que nous nous connaissons pour qu'une moitié de l'un suive et décrive l'autre. Je ne t'apprends rien de nouveau, n'est-ce pas? C'est ainsi que nous sommes ensemble...

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... Le temps continue à être charmant. La campagne est bariolée de rubis, d'émeraudes, de topazes et de tout son luxe d'adieu. Malgré mes occupations qui me rappellent et ma fainéantise ici, j'appréhende de m'en aller et de reprendre le collier de fatigue.

... S'il en est temps encore, écris à Louis qu'il me rapporte le plus de vues qu'il pourra des différents côtés de la chapelle et du local où a été tué Charles le Téméraire. Je remercie son préfet de sa courtoisie, mais j'ai en conscience des affaires et des plaisirs plus pressés.

Tout à toi,

Eugène Delacroix.

28 janvier 182p.

Cher ami, comment faire pour écrire par un temps aussi scélérat! Aujourd'hui, je ne me suis levé qu'à deux heures après-midi pour avoir moins froid. Je suis dans les horreurs du déménagement. J'espère que je serai bien. Tu voudras bien m'écrire dorénavant, quai Voltaire nc 13. Tu vois que je me rapproche du quartier de la bonne compagnie, et cela sera, s'il plaît à Dieu, pour me faire devenir le plus insociable possible, pour me coucher de bonne heure, narguer les insolents et les cousus d'or comme c'est ma nature. Il faut tâcher d'être gueux en enrageant le moins possible. Imagine que je n'ai qu'une porte à ouvrir, encore puis-je la laisser ouverte, et de ma simple chambre je passe en pantoufles dans mon atelier, très-confortable, lequel a encore pour surcroît un escalier qui lui est propre et qui est propre. Quand tu viendras me voir, je puis, au moyen d'un lit de sangle, te recevoir dans mes appartements.

Tout cela me coûtera une bagatelle de plus que je ne payais jusqu'ici, et l'économie de temps sera pour moi si grande que c'est un gain véritable que de l'argent si bien placé. Le plus grand de mes avantages sera sans contredit de me plaire chez moi, chose après laquelle je cours depuis bien longtemps. Je vois de mes fenêtres le Louvre, un peu de la rivière et des Tuileries. Il ne tient qu'à moi de me croire roi de tout cela.

Tout cela sera bel et bien quand j'en jouirai pleinement. En attendant que je sois complètement établi, je mène une vie pitoyable, et je n'ai d'autre ressource que d'aller embêter toutes mes connaissances... J'ai dîné chez le bon P... dont la femme fait des habits aux duchesses d'Orléans. Moi, je leur ai fait de la peinture, comme tu sais1, et l'un n'est pas plus facile que l'autre ; j'entends de lels contenter.

Je ne me souviens plus si tu aimes ou non le froid. Si tu l'aimes, tu devrais bien venir à Paris pour en rencontrer un des plus choisis. Il va très-for^ando, comme un rinal de Rossini, depuis le commencement de l'année. La Seine a un faux air de vouloir se faire patiner... Je crois que j'ai envie de me coucher. Le feu baisse et avec lui ma verve. Il y a dans ma porte un grandissime vent coulis qui me tape dru

dans le dos. Adieu.

Eugène.

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