A M. DE LA ROCHEFOUCAULD
Le 25 février 1829.
Monsieur le vicomte, La lettre par laquelle vous avez bien voulu m'indiquer un rendez-vous pour prendre connaissance de mon esquisse de la
1. Melmoth. Intérieur d'un couvent de Dominicains, à Madrid } plus connu sous le titre : l'Amende honorable.
bataille de Nancy, m'arrive le soir du jour que vous m'avez rixé. Ayant d'ailleurs fait quelques changements à ce que je désirais vous soumettre, je vous prie de vouloir bien m'indiquer de nouveau un jour où il vous sera possible de me recevoir, pressé que je suis de présenter à votre approbation le commencement d'un ouvrage auquel je désire vivement vous voir attacher votre suffrage.
J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur le vicomte, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
E. Delacroix,
Quai Voltaire, n° 35.
Paris, le 21 juin 1829.
... Tu es gai, tu reçois, tu changes de peau. Tant mieux. Moi qui suis un peu de je ne sais quel tempérament, que je ne puis prendre la peine de te décrire, attendu que tu dois te connaître mieux que moi-même. Moi qui suis tantôt trèstriste, tantôt très-heureux, juge le plaisir d'une lettre de toi, surtout quand elles sont rares... Tu sais que je suis casé comme un bon bourgeois et que j'ai une vue superbe. Mais tout cela ne me fait pas mieux porter. Il est vrai qu'il y a un peu de ma faute. Malgré cela j'ai travaillé suffisamment ces derniers temps et je fais des progrès.
Ayons, cher bien cher, un jour un petit pignon à nous, sur rue ou sur champ, en quel pays, n'importe, et coulons-y des jours heureux et philosophiques. J incline à la retraite.
Quel plaisir ce serait de voir s'arrondir notre ventre à chacun, et comme l'a dit le Dante des enfants d'Ugolin : « Voir dans son ami comme dans un miroir son propre aspect, c'est-à-dire celui de jubilation! » Quand verras-tu un
ioo LETTRES DE DELACROIX.
pareil moment? c'est ce queMéphistophélès seul sait, lui qui
se plaît à brouiller les affaires et à les arranger dans ce bas
monde...
Eugène.
Je suis bien content que tu aies été embrasser cette bonne petite amie de la rue Godot. Ce qui est surtout gentil à toi, c'est d'avoir eu l'idée de l'aller trouver. C'est par-dessus tout un cœur excellent. Ce bien-là en vaut un autre. Baise-la encore avant de t'en aller pour l'amour de moi, et encourage-la sur la peinture.
Valmont, ce 28 octobre 1829.
Mon bon petit, c'est bien tard commencer à t'écrire quand je vois déjà de près le moment de retourner. J'ai retrouvé mon Valmont comme je l'avais laissé il y a quinze ans, et cela m'a valu de grands accès de tristesse dans les premiers jours. Je n'ai trouvé que moi de changé, hélas ! et fort changé et peu avancé malgré cela. Je n'ai guère eu de loisir d'écrire depuis que je suis ici. Je n'y suis guère resté, ayant toujours été dans des parties chez des voisins et au bord de la mer. J'ai vu des sites les plus extraordinaires en fait de rochers, etc., et mon Anglais, le décorateur, m'avait donné d'excellents renseignements. J'ai trouvé tout ce qu'il m'avait indiqué et au delà de ce qu'il m'avait dit... Le beau pays ! le beau pays, mon petit homme! Quel dommage que les feuilles tombent! Et la mer, je la revois toujours comme une amie ou plutôt comme une maîtresse. Quand j'y suis je ne puis m'en déta-
cher. Toutes les études du monde sont d'une insupportable froideur...
Il ajoute un mot pour tracer à Soulier son itinéraire s'il se décide à le venir voir.
Il rappelle ensuite des «projets d'écriture en commun» avec Pierretet Gaillardet. «... Il est important et amusant dans ce triste monde que l'esprit ait un intérêt quelconque. En outre, cela pourra être d'une utilité positive. » 11 demande son passe-port, au cas où il reviendrait par le Havre ou par Dieppe.
Ensuite tu tâcherais que l'ami Goubeaux donne quelque chose de manière à payer son loyer quand on sera de retour. Ensuite tu penseras à la palette qui doit être finie à présent, et, à ce que je suppose, chez Rivet, pour la bien faire à l'huile. Tu le lui recommanderas bien et de manière à ce qu'elle soit prête pour le 8 ou 10 au plus tard. J'insiste bien là-dessus. Je ne pense pas sans effroi aux affaires qui m'attendent. J'en ai un million et cela me fait traîner la savate ici. Je voudrais bien passer un ou deux jours à Rouen. As-tu vu Rouen? Tout cela est superbe, et il faudrait des vies à n'en plus finir pour faire tout cela. Et puis chacun son affaire. Il y a ici des vieilles femmes sublimes pour un sabbat.
Dieu du ciel! Trente pieds de marchandise à fournir.
C'est bien conséquent!...
Delacroix avait peint une série des portraits de jeunes gens de l'institution Goubeaux , qui avaient remporté des prix au grand concours.
Valmont, 19 novembre 1829.
...19 du mois et pas encore de retour! Cher petit, les projets des hommes, comme tu sais, sont sujets à manquer d'exécution. Qui plus est, je t'écris pour te donner une commission. Dans l'hypothèse où Goubeaux se serait exécuté, tu donneras à Thérèse de quoi acheter du bois, ce que j'avais oublié de te prier de faire. Il fait ici depuis deux jours une gelée d'une âpreté extrême qut m'a rappelé physiquement que mon bûcher était entièrement vide.
Ce qui m'a retardé considérablement, c'est u'au dernier moment il nous a pris fantaisie de mouler certaines petites figures qui ornent les tombeaux de l'église et qui sont d'un très-beau style. Ayant une fois commencé, nous avons voulu nous en tirer à notre honneur. Malgré nos efforts, les difficultés étaient si grandes que tout cela a été de guingois et qu'il en arrivera ce qui pourra.
Je compte partir lundi pour Rouen. J'y resterai un jour ou deux chez ma tante Riesner. De sorte qu irrévocablement je serai à Paris vers vendredi ou samedi. Il me semble que j'irai voir tout le monde, que tout le monde m'amusera. J'ai envie de ne voir d'abord que les gens ennuyeux. Je les trouverai délicieux pendant quelque temps. Ensuite je me permettrai ceux que j'aime. Tu vois que c'est pour ne pas rendre trop subite la transition du pays de Caux à la mère des arts et de la civilisation. Je t'écris avec des gants que j'ai graissés, non pas parce que je crains l'air aux mains, comme disait Vernet le père, mais parce que je les ai toutes gercées par le plâtre et le froid.