A PIRON
Valmont, iii2y.
... Juge de mon étonnement d'y trouver tout si peu changé, qu'il pourrait me sembler que je ne l'ai pas quitté un instant. Il est une chose incroyable et qui l'était pour moi jusqu'à ce jour : c'est combien les choses changent peu, et combien nous autres nous changeons! Si j'ai trouvé tout à la même place et avec la même figure, en revanche n'ai-je pas été reconnu par un seul des individus qui m'y avaient vu autrefois. Quelques-uns de ceux qui y étaient alors sont furieusement changés, car ils sont morts; il y en avait de maigres qui sont gras, et vice versa. Avoue que c'était pour donner de l'humeur! L'église est toujours de même, et les bons moines y dorment du même sommeil de fer qui les cloue tout de leur long dans leurs tombeaux. Une chose remarquable que je ne me rappelais pas, sont deux beaux tombeaux, du plus beau style de l'époque qui précédait la Renaissance, avec de superbes statues de chevaliers en tabans couchés dessus et blasonnés.
Nous ne donnons ce brouillon d'un billet que pour rappeler que les admirables lithographies qui ornent la traduction in-40 du Faust, par M. Stapfer, étaient sorties des presses de l'imprimerie Motte.
(Sans date. 1829 ?)
M. Motte a bien voulu me promettre de finir le fameux compte cette année. Comme il avait été au-devant de mes désirs à cet égard, j'y avais compté. Sera-t-il assez bon pour
me dire, le plus tôt possible, si rien n'y met obstacle? Ces chiennes d'affaires vont à reculons. C'est comme du temps de Dagobert, pour les arts. Je prie M. Motte de recevoir mes compliments.
E. Delacroix.
Sans date. (Avant ou vers 1830?)
Si tu es curieux de voir une belle collection de dessins anciens et modernes, demain samedi et dimanche, depuis onze heures jusqu'à trois, chez feu Constantin, le marchand de tableaux, rue Saint-Lazare, n° 52, tu en trouveras plus que tu n'en pourras regarder. Des David, des Drouais, des Prudhon (et entre autres un grand et beau dessin étudié de sa Psyché), les deux Psychés de Fragonard, une trentaine de Michel-Ange et de Raphaël, enfin une immensité de toutes les écoles possibles. J'espère y aller dimanche, et je pense que je t'y trouverai parce que tu n'auras pas trop de toute ta journée pour les voir. J'y ai fait une tournée ce matin, et je serais désolé de n'y pas retourner après demain. La vente se fait lundi; ainsi le temps presse.
Voici la suite et la fin d'une lettre dont Pierret avait écrit la première partie au milieu d'une fête de la Saint-Nicolas, chez le docteur Desmaisons. On était encore sous le coup des événements de Juillet. « Delacroix, écrit Pierret, se laisse pousser des moustaches >>; ces moustaches, qui furent réduites plus tard à une paire de petites brosses noires, apparaissent assez
1830. — A M. GUILLEMARDET. 105
volumineuses sur le joli portrait de Delacroix que le romantique Jehan Gigoux a lithographie pour Y Artiste, en 1834.
A F. GUILLEMARDET
Paris, ce 6 décembre 1830.
Je reprends en sous-œuvre la présente lettre pour te tenir au courant de la brillante santé qui me caractérise dans le moment actuel. Je n'en sors pas moins pour le moment du conseil de discipline, où, sur ma mauvaise mine on vient de me donner un répit de quatre mois pour la brave garde nationale, dont on ne me juge susceptible de servir avec que quand je serai un peu engraissé de ma personne. Tu ne t'étonneras pas de la présente manière de m'exprimer un tant soit peu inopportune et inattendue dans ma manière d'être d'habitude naturelle, attendu une lettre d'un gendarme de Fouilletourte, en Berry, que nous venons d'en faire lecture en société où nous nous trouvons, qui est très-drôle et trèsinsolite pour l'expression des pensées dudit gendarme qui écrit au docteur Desmaisons, qui vient de nous faire d'excellent saubayor, que nous en avons bu un verre à ta santé.
Pour finir, j'ai fini, ou peu s'en manque, mon tableau, et nous avons impatience de te voir faire cette fameuse Saint- Sylvestre, que c'est donc pour cette année de nous en régaler chez toi. En attendant, conserve-toi la bonne disposition de ton estomac en parfaite santé, qui te sera nécessaire pour digérer les susdits pâtés et autres confitures susnommées de la Saint-Sylvestre. Excuse la bassesse imprévue de langue française que je te témoigne dans cette lettre que ma plume te trace ici de ma main pour croire à sa prudence inaltérable.
io6 LETTRES DE DELACROIX.
Cette lettre , ou mieux ce mémoire en forme de lettre, parut en avril 183 1 , dans l'Artiste que venait de fonder Achille Ricourt et qui était, texte et gravures, le moniteur officiel de l'Ecole romantique. Elle n'a jamais été réimprimée et fournit des vues sur la doctrine de Delacroix. Il s'agissait, dans l'espèce, de ce concours pour le Boissy d'Anglas, dans lequel Court fut lauréat.