‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 61 sur 141 · A M. FREDERIC VILLOT · texte numérisé non relu

A M. FREDERIC VILLOT

Chose bizarre : ce travail est fatigant, et cependant l'espèce d'activité qu'il donne à l'esprit est nécessaire au corps luimême. J'ai eu beau prendre la passion du billard, dont je reçois des leçons tous les jours, j'ai beau avoir de bonnes conversations sur tous les sujets qui me plaisent, de la musique que je prends au vol et par bouffées, j'ai éprouvé le besoin de faire quelque chose. J'ai entrepris une Sainte-Q/înne pour la paroisse, et je l'ai déjà mise en train. J'espère que l'achèvement de cette petite peinture ne me retiendra pas au delà du temps que je me suis rixe pour rester ici. Chose bizarre : j'ai fui Paris pour ne pas travailler, et je me remets à travailler ici. Il y a pourtant cette différence, qu'ici c'est à bâtons rompus, et que j'ai de l'ombre pour me reposer et me promener, comme on n'en trouve pas à Paris. Ecrivez-moi longuement ce que vous faites et comment vous êtes. Je vois avec plaisir ce séjour à la campagne pour votre santé, et avec un certain chagrin pour moi. Je vous verrai moins souvent; nous aurons moins de dîners en tète-à-tête et de promenades romantiques sous les marronniers des Tuileries. Pierret m'écrit que la chaleur est affreuse à Paris ; fuyez donc et allez chercher le frais. Je plains vraiment ce pauvre ami qui est enchaîné à sa cruelle besogne, obligé de passer les jours de l'été dans de puantes paperasses et occupé des plus rebutantes affaires ; et à quoi cela le mène-t-il? Si vous le voyez avant que je lui réponde, remerciez-le bien de l'envoi qu'il m'a fait des couleurs et autres objets que je lui avais demandés pour ma Sainte-oAnne.

Vous savez combien je suis peu colleur; vous ne sauriez croire ce qu'il m'a fallu de peine et d'ennui pour m organiser une toile à peindre. Il a fallu la clouer et déclouer cinq ou six fois, et entin je suis obligé de peindre dessus sans l'imprimer. L'ébauche servira d'impression; et néanmoins je suis bien aise de l'avoir entreprise.

Conservez-vous, mon cher ami ; conservons surtout l'amitié. Dieu, que c'est un dépôt fragile! Que peu de chose peut tenir dans ce miroir où deux tètes se réfléchissent ensemble; qu'il faut peu de chose pour troubler ou rendre terne l'une des deux images! Jusqu'ici je vous vois pur et net. Faites durer cela, et puissiez-vous me voir de même.

Delacroix.

Au château de Nohant, près La Châtre, Indre.

Nohant, 22 juin 1842.

Tu as été bien bon, cher ami, de t'occuper avec autant d'activité des petits envois que je t'avais demindés. J'ai reçu le tout en très-bon état...

L'encre et la plume me deviennent décidément de plus en plus antipathiques. Je n'ai pas d'événement plus que toi à enregistrer. Je mène une vie de couvent et des plus semblables à elle-même. Aucun événement n'en varie le cours. Nous attendions Balzac qui n'est pas venu, et je n'en suis pas fâché. C'est un bavard qui eût rompu cet accord de nonchalance dans lequel je me berce avec grand plaisir; un peu de peinture à travers cela, le billard et la promenade, voilà plus qu'il n'en faut pour remplir les journées. Il n'y a pas même la distraction des voisins et amis des environs; dans ce pays chacun reste chez soi et s'occupe de ses boeufs et de ses terres. On y deviendrait fossile en très-peu de temps.

J'ai des tête-à-tète à perte de vue avec Chopin, que j'aime beaucoup, et qui est un homme d'une distinction rare; c'est le plus vrai artiste que j'aie rencontré. Il est de ceux en petit

nombre qu'on peut admirer et estimer. M"10 Sand souffre fréquemment de violents maux de tète et d'yeux qu'elle prend sur elle de surmonter le plus possible et avec beaucoup de force, pour ne pas nous fatiguer de ce qu'elle souffre.

Le plus grand événement de mon séjour a été un bal de paysans sur la pelouse du château avec le cornemuseux en réputation de l'endroit. Les gens de ce pays offrent un type remarquable de douceur et de bonhomie ; la laideur y est rare, sans que la beauté y saute aux yeux fréquemment, mais il n'y a pas cette espèce de fièvre qui se dénote dans les paysans des environs de Paris. Les femmes ont toutes l'air de ces figures douces qu'on ne voit que dans les tableaux des vieux maîtres. Ce sont toutes des sainte Anne.

Je te rapporterai des croquis du tableau que je fais ; je ne sais comment il se terminera. J'ai eu toute sorte de gêne pour monter la toile et en tirer parti. Tu connais mon naturel peu colleur; heureusement que le fils de la maison l'est plus que que moi et m'a aidé quelque peu. Je t'embrasserai dans les premiers jours de juillet; trop de dures lois m'y contraignent, et peut-être aussi le plaisir de me retrouver avec une famille de héros qui me demandent des bras, des jambes, des têtes, etc. Adieu ; à bientôt. La vie est bonne partout avec u p. esprit résigné, et la mort peut ne pas être mauvaise par le même procédé.

Eue Delacroix.

Les lithographies dont va parler Delacroix forment la suite qui a pour titre Treize sujetstirés d' Hamlet . Commencée en 1834, elle ne fut terminée qu'en 1843, et tirée à très-petit nombre chez l'imprimeur Villain. Fort heureusement les pierres furent conservées; elles

ont encore donné un bon dernier tirage chez M. Bertauts. Elles ont été acquises, à la vente posthume de l'atelier de Delacroix, par M. Paul Meurice, qui les a fait encadrer ensuite comme autant de dessins originaux.

2 février 184.3 .

Je ne t'ai pas répondu, cher ami, parce que j'espérais à chaque instant pouvoir l'avertir que j'allais partir. J'avais terminé des lithographies que je n'aurais jamais pu reprendre une fois interrompues. Mais voici que je suis souffreteux et couvant un rhume. Pour moi c'est une grande affaire par la peur que j'ai de retomber dans mes inconvénients de l'année dernière. Je remets donc forcément le plaisir de f aller embrasser et je perdrai encore cette fois ces grandes eaux. Comme c'est le grand air et toi que je désire surtout, c'est partie remise.

Cher ami, que la vie est sotte ! Le cercle des amis se

resserre et le peu qui reste est dispersé. Je te vois deux ou

trois fois l'an et encore c'est en courant. Hélas ! sans la

confiance et le besoin de sentir près de soi une âme aimante,

la vie est bien triste à notre âge. Rien ne pourrait remplacer

ce bonheur et pourtant c'est alors qu'il est le plus rare.

Conserve-toi donc, crois à ma vraie amitié, qui s'augmente

encore du souvenir de notre bon temps.

Adieu, cher ami.

Eu g. Delacroix.

Sans date.

Comment tu es à Paris, méchant scélérat, tu ne m'aimes plus, tu me boudes depuis un an... Si tu as un moment dans la journée, viens à mon atelier. J'y serai depuis deux heures

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jusqu'à six. Pierret te dira que je me suis engagé avec Champmartin aujourd'hui, et à le conduire chez Auguste. Il arrive de terre sainte...

Curmer, l'intelligent éditeur, cherchait à obtenir la collaboration littéraire et artistique de Delacroix pour sa revue les Beaux- Arts.

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