FERDINAND VICTOR EUGÈNE
QAujourd'huy huit Floréal de VQÂn sixième de la République Françoise une et indivisible, par devant moy, Louis Buran. agent municipal de la commune de Charenton Saint Maurice et en cette qualité chargé de recevoir les actes de naissances, mariages et décès des Citoyens en la salle de la Maison commune, est comparu le citoyen Jean Henry Riesner, beau-père de la citoyenne OEben, le citoyen Ferdinand Pierre Marie Doroté Guilmardet, Législateur, âgé de trente-trois et la citoyenne cldélaïde-Deni^e OEben, âgée de trente ans, domiciliés à Paris, témoins. Lesquels mont déclaré que Victoire OEben, épouse de légitime mariage du citoyen Charles Delacroix, Ministre de la République Françoise près celle Batave, est accouchée hier, dans son apartement de la maison qu'il occupe en cette Commune, d'un enfant mâle auquel ils ont donné les prénoms de Ferdinand Victor Eugène.
1798. — ACTE DE NAISSANCE. j
D'après cette déclaration que le citoyen Ferdinand Tierre Marie Doroté Guilmardet, et la citoyenne (Adélaïde Denise OEben ont certifié conforme à la vérité et la représentation qui m'a été faitte de l enfant sus nomé, j'ai rédigé en vertu des pouvoirs qui me sont délégués le présent acte que les deux témoins et le citoyen Jean Henri Riesner ont signé avec moy.
Signé : Adélaïde Denize OEben femme Pascot, Riesener, Guillemardet et Burand, ag'. m'1.
Le père, Charles-Constant Delacroix, alors « ministre de la République Françoise près celle Batave », était né en 1740, en Champagne. Il avait été avocat au Parlement, secrétaire de Turgot, qu'il avait suivi à Limoges, puis député de la Marne à la Convention, où il vota la mort de Louis XVI sans sursis, après avoir rejeté l'appel au peuple. Il appartenait au parti modiré, se joignit, à la fin de 1794, aux plus fougueux thermidoriens, et fit partie du Conseil des Anciens. La rentrée de Talleyrand lui fit quitter sa position de ministre des Relations extérieures pour le poste d'ambassadeur en Hollande. Approbateur du 18 brumaire, il accepta la préfecture des Bouches -du - Rhône, et plus tard celle de la Gironde. 11 mourut à Boi-deaux, en i8o5.
La mère, la citoyenne Victoire Œben, était de famille d'artisans. L'ébéniste Œben est qualifié « fameux » dans les catalogues de grandes ventes du siècle dernier, celle du cabinet Gaignat, par exemple.
Il parait avoir eu la spécialité de sculpter des bordures pour M"10 de Pompadour. Élève de Boulle, il réparait les œuvres de son maître. A en juger par le prix que les cotait à la Marquise le marchand-bijoutier ordinaire du Roy, Lazare Duvaux, ces travaux devaient offrir la perfection : « de 8 mai IJS2> trois bordures d'estampes payées au sieur Oebenne 180 livres; les trois glaces et garnitures, g livres ». Au mois de juin de la môme année : « Une petite bordure à Jleurs pour une estampe, 48 livres. » Et, dans le mois d'août suivant : « Sept bordures d'estampes en bois d' amaranthe incrusté à jleurs, jji livres », etc. Les ascendances maternelles sontloin d'être sans intérêtdanslavie desartistes.
Le témoin Ferdinand-Pierre-Marie-Doroté Guillemardet, « législateur » , était un des collègues du père. Né en 1765, il exerça la médecine à Autun jusqu'en 1789. où il fut envoyé à la Convention parle département de Saône-et-Loire. Il suivit Delacroix dans ses évolutions politiques, et fut nommé préfet de la Charente-Inférieure, puis de l'Allier. On retrouvera dans ce volume le nom de ses fils, qui furent des plus intimes amis de Delacroix.
L'autre témoin, Jean-Henri Riesener, était fils du Riesener, un des célèbres fabricants de ces meubles délicieux qui font la gloire du xvme siècle. Le fils qu'il eut de la veuve Œbsn, Henri Riesener, élève de Vincent et de David, peignit avec distinction le portrait à la miniature et à l'huile. Eugène Delacroix, pendant ses vacances, fréquentait son atelier et l'on peut croire que les encouragements de cet oncle artiste décidèrent de sa vocation.
i8ij. — A M. JULES AI LARD. 7
L'original de la lettre suivante, qui nous a été confiée par M. Benjamin Fillon, îe riche et libéral collectionneur d'autographes, porte en tète « le 2=5 Aoot ou Auguste si cela vous plait ». Elle est adressée « à monsieur, monsieur Jules Allard, rue S'. Jacques, n° 297, à Paris ». On n'a conservé aucun souvenir de ce AL Jules Allard, qui ne fut sans doute qu'un ami de collège et ne pénétra pas dans les intimités continuées. On lit sur l'adresse, écrite par une main étrangère, « 5 Auguste 1813 ». Il faut vraisemblablement restituer « 1 8 1 5 ». En 181 5 Delacroix était encore au lycée impérial Louis-le-Grand.
Nous avons, pour cette fois, conservé scrupuleusement partout l'orthographe.
Que les résolutions humaines sont peu de chose! Qu il est vrai que nous ne bâtissons que sur du sable, que nous voyons s' écrouler sous le brillant édifice qu'il soutenait (conti nuation de la métaphore). Si jamais on a parlé philosophie avec raison, je crois que l'occasion en est assez, belle et qu il serait difficile de trouver lieu à plus de beaux raisonnements sur l'instabilité des choses d'ici bas. Je comptais, mon cher ami, te voir samedi dernier ; j'ai vu mes espérances trompées sans te soupçonner d'inexactitude; pensant bien que tu avais été retenu par des empêchements majeurs. Ce qui me contrariait surtout était de ne pouvoir te présenter à Mr Guillemardet qui eut été enchanté de te voir et qui ne t'attendais pas avec moins d'impatience que moi. Mais ce n'est pas là Je pis de l'histoire. Je dois t'avoir parlé dans ma dernière lettre, si je ne me trompe, d'un voyage que je me voyais sur le point de faire. Tu me donnes rendez vous pour de-
main à 1 1 heures et je pars à six heures du matin ! Je suis au désespoir de ce contre temps. Juges si j'ai sujet de philosopher. Il faut cependant bien se consoler en pensant que je serai de retour dans un mois et que nous aurons encore le temps de nous voir amplement avant la fin des vacances. Pour ne pas nous oublier entièrement, nous écrirons, je pense, régulièrement. L'endroit n'est pas très-loin et nos ports de lettre nous coûteront moins que d'ici à Angoulème.
J'ai été ce matin chez M. Guérin lui faire mes adieux. J'y ai admiré les beaux tableaux qu'il exposera au curieux, le Salon prochain. J'ai du regret dene pouvoir cette année étudier chez lui, mais, quand je ne serai plus à ce Lycée, je veux y passer quelque temps pour avoir au moins un petit talent d'amateur. Je m'aperçois de la longueur énorme de ma lettre. Jamais, je crois, je n'en ai écri d'aussi volumineuse; et quand je t'entretiendrais pendant une heure de mille autres sottises qui ne t'intéressent guère je n'en serais pas moins affligé de te quitter, ni plus attaché à ta personne.
Sois assuré, mon cher ami, du sincère attachement que je
te voue pour la vie.
Eugène Delacroix.
P. -S. Tu ne trouveras pas mauvais sans doute que je fasse lire cette lettre à Guillemardet, qui a dîné aujourd'hui avec moi, et que je regarde déjà comme ton futur ami.
Adresse moi tes lettres, à Vallemonl, Seine Inférieure.
A propos pour que tes lettres me parviennent franc de port tu n'auras qu'à les mettre chez nous, un monsieur se charge de me les faire tenir.
Philarète Chasles a tracé de souvenir, dans ses Mémoires (t. I, p. 329), un portrait de l'Eugène Delacroix d'alors, qui semble avoir été fort ressemblant :
i 8 i 7- — A M. PIERRET. 9
« ... J'étais au lycée avec ce garçon, olivâtre de front, à l'œil qui fulgurait, à la face mobile, aux joues creusées de bonne heure et à la bouche délicatement moqueuse. 11 était mince, élégant de taille, et ses cheveux noirs abondants et crépus, trahissaient une éclosion méridionale...
« Eugène Delacroix couvrait ses cahiers de dessins et de bonshommes. Le vrai talent est chose tellement innée et spontanée, que, dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur... Tout était véhément chez Delacroix, même son amitié qu'il m'a conservée jusqu'à sa mort... »
Le docteur Véron, dans les Mémoires d'an Bourgeois de Paris, s'est donné aussi pour un des compagnons de classes de Delacroix. Les vrais amis furent Guillemardet, Piron et Soulier.
M. Pierret travaillait comme secrétaire chez Baour-Lormian, poète et dramaturge.
il décembre 1817.
Viens me voir, mon cher ami, tu me feras un grand plaisir. C est bien fâcheux que tes soirées soient occupées chez Baour ; mais si tu pouvais en sacrifier une petite, tu serais bien aimable. Je suis dans une drôle de position. Je ne sais com-
io LETTRES DE DELACROIX.
ment ça se fait, je suis toujours sur l'escalier, et toute la journée je descends dans la cour pour remonter et pour redescendre. Certain bruit de porte que tu connais retentit à tout moment à mon oreille, et souvent j'entends, quand rien ne retentit. J'ouvre la porte, je m'avance d'un air indifférent et une face à culottes sort de cette porte maudite qui fait tant de train à mon tympan. J'entends encore le bruit, j'accours comme un fou, et je m'arrête la main sur le loquet; je balance, j'écoute au travers des fentes et j'ouvre ; je mets le nez dehors, j'entends un frou-frou de sylphide. La porte d'en haut se referme et je n'ai rien vu. Cependant la persévérance est une belle chose.
Je ne veux pas me rendre intéressant et te dire que je n'ai qu'une seule idée. J'en ai d'autres, mais elles me ramènent toujours à une qui les colore toutes et qui me tient dans une douce moiteur d'àme, tantôt chaleur, tantôt frisson. Je dévore ma journée. C'est une corde que je file en tirant à moi les nœuds. Il me semble que j'attends quelque chose qui ne vient jamais. Quand je lis. les caractères se brouillent. Je pose le livre et je me prends la tète en fermant les yeux, les pieds sur les tisons. Eh bien, ce n'est pas encore ça qu'il me faut. Je me lève et je me promène et je décroche ma guitare, et je suis sur l'escalier une guitare dans la main.
Sais-tu bien qu'au milieu de tout cela je ne m'avoue pas vaincu } C'est une fumée qui me fascine un moment ; mais je vois qu'au bout du compte, et franchement, cela ne durera qu'autant que je ne me monterai plus la tète. Et puis, vogue la galère...
Franchement aussi cela vaut la peine. Les jolis yeux! Limpides comme de belles perles, et tins et doux comme un velours. Pardon de l'image qui n'est qu'une bêtise. Le nez est assez original ; la narine est retroussée fièrement et
i8i8. — A M. GUILLEMARDET. n
s'enfle de temps en temps à l'unisson des prunelles qui se dilatent et se remuent. La bouche est d'une élégance charmante. Mais le triomphe de cette tète c'est dans son contour. La joue, le petit double menton, la manière dont tout cela se porte sur le col vaut des autels. Oh! la singulière petite femme ! Je ne sais que penser !...