‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 73 sur 141 · PEINTRE, A A R R A S · texte numérisé non relu

PEINTRE, A A R R A S

Ce 27 tnai 18+6.

Monsieur, je reçois votre lettre et je commence par vous remercier bien sincèrement du sentiment qui vous a porté dans cette circonstance à penser à moi. Quant à l'objet lui-même, j'ai d'abord été un peu effrayé, malgré tout le plaisir que j'aurais à faire dans votre ville un travail aussi important, et cela à cause de la forme de l'objet à peindre. Je viens précisément d'achever une coupole au Luxembourg, et c'est une besogne des plus fatigantes du monde. Cependant j'ai repris courage, et, grâce surtout à la commodité du chemin de fer, qui me permettra de ne pas renoncer à mes autres engagements, je pourrai m'en tirer, j'espère. La plus grande difficulté, sans parler de celle d'obtenir le travail, me parait être dans l'allocation des fonds de la part du ministère. Je sais qu'ils sont très-pauvres; il faudrait donc de la part de l'évèque et des députés surtout une certaine insistance, et peut-être qu'une intervention de la Ville elle-même serait plus déterminante.

Seriez-vous assez bon pour me dire s'il faudrait commencer des à présent les démarches? Veuillez aussi me donner une idée de la forme et de la place. Est-ce une coupole complette (sic) ou seulement une partie de coupole? et surtout est-elle

bien éclairée > Le défaut de lumière est une des plus grandes causes de difficulté.

Je m'applaudirais bien de cette occasion d'être pi us à même de vous voir souvent, et j'ai l'indiscrétion de penser aussi que dans le cours d'un aussi long travail je pourrais, comme par le passé, compter sur cette obligeance si amicale et si aimable dont vous venez de me donner une nouvelle marque.

A M. ROCHE

Paris, 6 mars 18+7.

... J'ai été repris au commencement de l'automne d'accidents très-fâcheux à la gorge, auxquels j'étais sujet et dont je me croyais en partie délivré. De plus, je me suis vu forcé de terminer enrin les peintures de la Chambre des pairs. Ce travail, qui au point où il en était, aurait été peu de chose en toute autre situation, me devint tellement pénible — car c'était une voûte — que j'étais obligé de laisser après chaque séance desintervallesde repos absolu. Il m'aurait été impossible même de rien achever pour le Salon. Heureusement que les objets que je pouvais y exposer étaient terminés depuis longtemps et déjà la propriété d'amis ou d'amateurs.

J'eusse désiré aussi, dans cette circonstance, vous envoyer quelque chose de plus important. Je n'ai pu m'y remettre qu'après mon travail du Luxembourg. Je ne sais si le sujet vous plaira. Comme au dernier Salon j'avais expose un lion qui avait généralement fait plaisir, j'ai pensé à vous envoyer une espèce de pendant à ce tableau. Je travaille maintenant à mon petit Christ an jardin des Oliviers, que je fais au pastel et que je prierai M'"e Roche d'accepter en souvenir de ses bontés pour moi, cas auquel je la prierai de lui donner une petite

place dans son oratoire. Mais, mon tableau étant tout à fait sec maintenant, je n'ai pas voulu en retarder l'envoi, et je vous prie de vouloir bien l'agréer en attendant...

Le pastel destiné à M"e Roche, en reconnaissance des soins que son mari avait pris à l'exécution des tombeaux de famille, ne fut mis à la diligence que le 1 7 février 1850. « Il s'est passé tant de choses, disait Delacroix dans sa lettre d'envoi, et nous avons eu, comme tout le monde, tant d'occasions de trouble et de chagrin, que ce n'est qu'en tremblant qu'on s'informe les uns les autres après de pareils événements... »

Monsieur,

Je trouve en arrivant à Paris la lettre que vous m'avez fait l'honneur dem'adresser, et je m'empresse de vous répondre que, depuis deux ans, j'ai entièrement renoncé à prendre des élèves, à cause des dérangements que j'en éprouvais dans mes travaux. Je regrette vivement, monsieur, de ne pouvoir vous donner une réponse plus conforma à ce que vous désirez.

J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-obéissant

serviteur.

Eue. Delacroix.

Ce 1e1' juillet 184.7.

Ce mardi matin 13. Sans millésime.

... Tu as raison, il faut prendre au vol le bonheur passager que comporte encore la vie à notre âge. Je me regarde

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comme ce mouton enfermé dans une bergerie qu'on laisse brouter çà et là quelque maigre provende jusqu'à ce qu'une grande main vienne l'emporter et le faire disparaître. Je jouis donc de ces petits revenants-bons, en attendant le moment de tout quitter. Quelquefois je me demande s'il est réellement possible de jouir de ce dont on entrevoit la tin prochaine. Entin, c'est la vie, et il faut, comme tu le dis, nous trouver plus heureux que Cottran et la pauvre Ronzé. Ce qui a dû la consoler ou la préparer, c'est que sa beauté était partie avant elle. Dans ce sens-là la nature ne nous prend pas en traître. Elle nous donne des signes certains que nous ne sommes plus bons à rien, avant ce grand coup de massue que nous ne sentons probablement pas...

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