‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 74 sur 141 · A M. E. LEPOITEVIN · texte numérisé non relu

A M. E. LEPOITEVIN

Ce mercredi.

Mon cher Lepoitevin, je vous prie de vouloir bien être mon interprète auprès de nos confrères de la Commission pour les prier de m'excuser si je ne puis me rendre à la séance de demain. Je suis trop indisposé pour me permettre une sortie, surtout le soir : je l'étais déjà la dernière fois, et il aurait été plus prudent à moi de garder la chambre.

J'ai réfléchi à un des objets les plus intéressants qui se rattachent à notre projet d'exposition : j'aurais à cœur de soumettre mes idées à ces messieurs au sujet de la formation du jury. J?ai, au reste, déjà parlé de ces idées à quelques-uns d'entre eux, qui m'ont paru les accueillir. Dans le cas où je ne serais pas présent quand il sera question de cet article important, je prends la liberté d'en dire ici quelques mots que vous communiqueriez a la Commission et qui mettraient peut-être sur la voie de quelque chose de meilleur encore.

1848. — A M. TH. THORÉ. 193

Une idée de l'ancien projet, quoique inexécutable à la pratique, présentait un grand avantage : c'était de rendre en quelque sorte tout le monde juge de tout le monde. On sera frappé en même temps du désagrément de la perte de temps et de la difficulté dans les fonctions dejurés, surtout quand ils fonctionnent en petit nombre.

Je crois qu'il n'y aurait aucun inconvénient à faire nommer par les exposants cinquante jurés, tout autant, mais qui, n'agissant que par fractionnement de cinq ou sept personnes au plus (trois, a mon avis, ne feraient que mieux la besogne), ne verraient revenir leur tour qu'à des intervalles assez éloignés pour leur ôter toute lassitude. Il serait facile de régulariser le retour des fonctions de chacun.

On peut objecter que cinquante artistes choisis parmi tous les exposants ne soient point aptes à classer des tableaux. Il n'est pas nécessaire d'avoir le plus grand talent pour avoir une connaissance suffisante du degré d'un mérite qui ne consisterait que dans la possibilité d'être admis à l'exposition. On aurait aussi, par ce moyen, 1 avantage de donner ce privilège à un plus grand nombre d'artistes. J'ajouterai même qu'il couperait court aux critiques qu'on ne manque pas de se permettre sur des juges qu'on a nommés soi-même et qui ont la bonté d'employer un temps précieux pour ne satisfaire personne.

Agréez, mon cher confrère et bon camarade, l'assurance de mes sentiments dévoués.

A M. THORE

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