Le procès de Bourges
i98 LETTRES DE DELACROIX.
A M •< DE FORGET
Jeudi, liuil heures du matin, 18+9.
Chère amie, j'ai reçu hier votre bonne lettre, et j'y réponds aussitôt que possible. Je suis revenu lundi comme je me l'étais proposé; j'ai dîné avec M. P... qui m'a donné de fort bonnes idées sur nos projets. C'est un homme de bon conseil : il me dit que toute place honorable qu'il me serait possible d'avoir, il faut la prendre. Il sait que j'aurais aux Gobelins moins d'affaires avec les personnes, et par conséquent plus d'indépendance. Je crois qu'il est lié jusqu'à un certain point avec M. Lanjuinais; c'est ce que je saurai à mon retour. Tout ce que vous me dites là-dessus me confirme dans l'idée de laisser là les Musées, au moins pour le moment, et de jeter ce que nous aurons d influence sur l'autre côté. J'ignore entièrement ce qu'est ce M. Badin, et son influence; les Cave m'en instruiront sans doute.
A M"" DE FORGET
Champrosay, lundi 184p.
Chère amie, je m'empresse de vous écrire pour vous prier de demander à Vieillard qu'il suspende les démarches qu'il serait disposé à faire. Je me suis tâté et retâté, et ne trouve pas en moi définitivement l'étoffe d'un directeur. Je ne dors pas depuis que cette sotte idée m'était venue, et quand je vous en ai parlé l'autre soir, je l'avais presque abandonnée. J'en suis donc revenu à mes premiers sentiments. Je vous prie de laisser tomber cela dans l'eau tout à fait.
i849- — A M. G DUTILLEUX. 199
Je suis horriblement enrhumé. Les marguerites passent, et j'enrage de voir la rapidité de l'existence de toutes ces humbles fleurs si charmantes.
Votre gros-Jean comme devant,
E. Delacroix.
A M. C. DUTILLEUX.
6 février 1849.
Cher monsieur, il faut que vous excusiez le retard que je mets à vous répondre, et attribuez-le aux mille occupations ou plutôt à la négligence habituelle aux artistes qui leur fait toujours remettre au lendemain les affaires, même les plus importantes. J'ai été voir, presque aussitôt après avoir reçu votre lettre, les deux tableaux de fleurs; j'en ai exactement la même opinion que vous m'exprimez. Ils sont pleins de talent : la touche surtout en est surprenante; ils ne me semblent pécher que par le défaut qui est commun à presque toutes ces sortes d'ouvrages faits par des hommes spéciaux : l'étude des détails, poussée à un très-haut point, nuit un peu a l'ensemble. Je crois aussi que l'effet du temps est d'augmenter cette imperfection. Comme l'artiste, en exécutant, a moins procédé par de grandes divisions locales de lignes et de couleurs que par une attention extrême à exprimer les différentes parties, les objets qui dans le tableau servent en quelque sorte de fond à chacun de ces détails, mis en relief avec une trop grande complaisance, disparaissent à la longue, et il ne reste que cet éparpillement qui nuit un peu à l'effet. Tout cela n'ôte pas réellement de valeur à ces tableaux dont l'exécution est trop supérieure pour être confondue avec tout ce qui se fait en ce genre.
Vous avez la bonté de me parler des tableaux de fleurs que
je suis en train d'achever1. J'ai, sans parti pris, procédé d'une façon toute contraire à celle des deux ouvrages en question, et j'ai subordonné les détails à l'ensemble autant que je l'ai pu. J ai voulu aussi sortir un peu de l'espèce de poncif qui semble condamner tous les peintres de fleurs à faire le même vase avec les mêmes colonnes ou les mêmes draperies fantastiques qui leur servent de fond ou de repoussoir. J'ai essayé de faire des morceaux de nature comme ils se présentent dans des jardins, seulement en réunissant dans le même cadre et d'une manière un peu probable la plus grande variété possible de fleurs. Je suis àprésent dans l'inquiétude de savoir si j'aurai le temps de finir, car je n'ai pu encore m'y remettre, et il y a beaucoup à faire. S'ils sont finis à temps et comme je le désire, je les mettrai probablement au Salon. Il y en a cinq, ni plus ni moins.
J'ai fait effectivement à différentes époques quelques essais d'eaux-fortes; tout cela est dispersé. Cependant j'en réunirai le plus que je pourrai, et je vous les ferai parvenir par M. Souty, aussitôt que je les aurai retrouvées, toutes ou en partie, mais je vous préviens d'avance qu'elles n'ont guère d'importance.
Adieu, cher monsieur, je vous suis bien reconnaissant de votre bon et aimable souvenir. Votre flatteuse approbation m'encourage beaucoup; j'en dis autant de l'amitié que vous me conservez. J'éprouve, en prenant des années, que les affections sincères et désintéressées sont bien rares. Les artistes, en particulier, savent difficilement à quoi s'en tenir sur les opinions qu'on leur exprime ou sur les sentiments des personnes qui les entourent...
i. Quatre magnifiques compositions qui figurèrent à la vente posthume de son atelier. Il y travaillait déjà dans l'automne précédent. (V.p. 197.)
i «49- — A M- ARSENE HOUSSAYE.
A M. L. RIESENER
Champrosay, 9 juin 184p.
Cher ami, je reçois à l'instant ta lettre et t'en remercie beaucoup. J'avais entrevu mes tableaux le jour où je suis retourné au Salon pour le placement, et ils m'avaient fait une mauvaise impression; tu serais bien aimable, en mon absence, car je suis très-souffrant et il me coût" beaucoup de faire la course, tu serais bien aimable, dis-je, de faire comme pour toi, et de me rendre le service de laire retirer les deux qui sont les plus faibles, à moins que tu n'entrevoies la possibilité de les faire placer plus à leur avantage. Cependant je n'insiste pas du tout là-dessus. Je crois même que, tout bien considéré, il vaut mieux les retirer tout à fait. Je n'avais pas du tout l'intention de les retoucher, et ils sont tels qu'ils resteront. Ce qu'il y a de curieux, c'est que dans mon atelijr ils étaient aussi brillants que les autres...
POUR M. ARSENE HOUSSAYE.
Champrosay, 29 juin 18+9.
Monsieur,
Je ne reçois qu'à l'instant et par un malentendu des personnes qui devaient m'envoyer mes lettres celle où vous me demandez une lithographie de mes Femmes d'oAlger. Je suis malheureusement dans l'impuissance de le faire ; aussitôt après la fin de mes travaux, j'ai été pris d'une indisposition qui m'a forcé d'aller vivre à la campagne, où je suis encore, et ce genre de travail me serait plus difficile encore, étant
éloigné de Paris, et n'ayant pas le moindre croquis. D'ailleurs le médecin m'a interdit pendant quelques jours encore de travailler.
Vous vous rappellerez sans doute, monsieur, que tout en vous exprimant le désir que j'avais de vous être agréable autant que possible, ma promesse était toute conditionnelle : je vous fis part dès lors des difficultés que je prévoyais à l'exécution de l'objet même que vous voulez bien me demander. J'espère que je serai assez heureux pour retrouver l'occasion de faire pour YoArtiste quelque dessin qui remplace celui-ci et je le chercherai avec empressement. Ayez la bonté d'exprimer à M. Houssaye tout mon regret avec mille compliments dévoués.
Agréez en particulier, monsieur, etc.
Eue. Dklacroix.
A Champrosay, Sune-et-Oise.
Cette lettre fut écrite à propos d'un article élogieux sur les Femmes d'Alger, du Salon de 1849, publié par M. Peisse dans le Constitutionnel au 8 juillet1.
A M. LÉON PEISSE.
Ce 15 juillet 184.9.
... Je n'ose dire que tout ce que vous écrivez là est d'une grande justesse parce que j'en recueille le bénéfice. Ce que vous dites de la couleur et des coloristes ne s'est jamais dit beaucoup. La critique est comme bien des choses, elle se
1. Elle a été publiée par Th. Silvescre, dans la Galerie Bruyas.
1849 — A M. LAGUICHE. 203
traîne sur ce qui a été dit et ne sort pas de l'ornière. Ce fameux Beau, que les uns voient dans la ligne serpentine, les autres dans la ligne droite, ils se sont tous obstinés à ne le voir que dans les lignes. Je suis à ma fenêtre, et je vois le plus beau paysnge ; l'idée d'une ligne ne me vient pas à l'esprit : l'alouette chante, la rivière réfléchit mille diamants, le feuillage murmure ; où sont les lignes qui produisent ces charmantes sensations?
Ils ne veulent voir proportion, harmonie qu'entre deux lignes : le reste pour eux est chaos, et le compas seulement juge.
Pardonnez-moi ma verve critique contre nos critiques. Notez que je me mets humblement à l'abri des grands noms que vous citez, tout en leur faisant la part encore plus belle que celle qu'on leur fait ordinairement. Oui, Rubens dessine. Oui, Corrége dessine. Aucun de ces hommes-là n'est brouillé avec l'idéal. Sans idéal, il n'y a ni peintre, ni dessin, ni couleur. Et ce qu'il y a de pis que d'en manquer, c'est d'avoir cet idéal d'emprunt que ces gens-là vont apprendre à l'école, et qui ferait prendre en haine les modèles.
Comme il y a plusieurs volumes à faire là-dessus, je m'arrête pour en revenir au plaisir que vous m'avez fait...
Eue Delacroix.
A M. LAGUICHE.