‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 75 sur 141 · RUE NOTRE -DAME-DE-LORETTE, 2Ç · texte numérisé non relu

RUE NOTRE -DAME-DE-LORETTE, 2Ç

Mon cher ami, avant de m'engager définitivement avec la personne qui veut bien se charger de l'exposition, j'ai

réfléchi de nouveau, et je viens vous prier d'être mon interprète auprès de ces Messieurs pour les prier de me rendre ma parole et de vouloir bien m'accepter, au lieu de membre fondateur de la Société, comme simple membre honoraire. J'ose dire qu'en cette qualité, je serai l'un des plus assidus et avec grand plaisir. Je recule en présence d'un engagement qui me lierait pour un aussi grand nombre d'années. Il me mettrait par-dessus tout dans une situation désagréable visà-vis deplusieurs amis qui, par suite du nombre restreint, n'en feront pas partie. J'ai conçu dès le commencement et n'ai cessé d'envisager cette Société comme un remède aux abus du jury; par conséquent, j'ai toujours pensé qu'il était indispensable d'y comprendre le plus grand nombre possible d'hommes de talent ou reconnus pour tels par une portion du public. Je pense que votre ami ne voudra pas se prévaloir d'une adhésion donnée contre mon sentiment intime. J'espère aussi que ces Messieurs ne verront dans mon refus que des impossibilités qui datent des premiers moments où je me suis occupé de ce projet avec plusieurs d'entre eux...

Eu g. Delacroix.

Ce 13 février 18+Si.

8 mai 1U4').

Cher ami, je ne t'ai pas écrit et je ne t'ai cependant pas oublié. Ta lettre, quand elle m'est arrivée, m'a mis un peu de baume dans le sang. Nous venions d'assister à une terrible chape-chute, et j'ai été certes pendant près d'un mois comme si j'avais reçu sur la tète une maison. J'ai pris mon parti. J'ai enterré l'homme d'autrefois avec ses espérances et ses rêves d'avenir, et à présent je passe et repasse avec un certain

calme apparent sur le tombeau où j'ai renfermé tout cela comme s'il s'agissait d'un autre. Je crois que tout le monde, suivant la trempe dont il est doué, a subi la même métamorphose, un peu plus tôt, un peu plus tard. On s'accoutume à être réuni, on assiste à un spectacle fort curieux, mais un peu cher. Nous allons tous grouiller comme des gueux que nous serons autour de l'autel de la Patrie. Mais les principes avant tout. On parle d'une fête dans laquelle on verra le bœuf Apis, des chars de triomphe remplis et suivis de quatre à cinq cents vierges. Il fallait encore une révolution pour opérer toutes ces merveilles

Es-tu tranquille pour ta position? voilà ce que je voudrais savoir. J'espère que tu as moins d'émotions désagréables dans la campagne que nous dans notre Babylone. A part quelques tiraillements, tu dois avoir des moments de distraction dans ce spectacle des champs et des arbres qui ne change jamais. Pour nous, il nous est impossible de perdre un seul instant de vue le présent et l'avenir. Les journaux que l'on crie toute la journée dans les rues, les conversations effarées de chacun et les fonctions continuelles nous mettent sans cesse en face de la position.

Que nous sommes vieux et que cela va nous rendre vieux! J'ai vu des enthousiastes, et ceux-là étaient jeunes. Rien ne démontre mieux que les révolutions la nécessité où sont absolument les vieillards de céder laplace àde nouveaux aspirants à la vie. Moi, je suis froid comme un marbre, et peut-être finirai-je par devenir aussi insensible.

. . . J'avais fini dans ces derniers temps par me perdre presque les yeux à force de lire les journaux : c'était u.ie soif que je ne pouvais éteindre. J'ai pris décidément la résolution de n'en plus lire un seul. Les événements se passeront de mon appréciation puisqu'ils se passent de ma coopération et qu'on ne m'a pas consulté pour ce qui s'est fait. Adieu, cher

ami, enveloppons-nous dans notre manteau si nous en avons un. Gardons encore une vieille bouteille pour l'amitié; tout cela mènera à quelque chose. En attendant, je vous souhaite à tous les deux le calme et la patience

E . Delacroix,

A M. Cil. DE MORNAY.

Cliamprosay. Scinc-et-Oise, ce 8 août.

Cher Charles, j ai mis du retard à vous écrire pour vous demander si vous étiez à la campagne, et si vous voulez de moi à présent. Je l'aurais fait plus tôt sans une maudite tâche que j'ai acceptée, et dont j'ai voulu me débarrasser tout d'un coup; ceci n'est rien moins que de la littérature. Enfin j'en suis quitte. Pour la pauvre peinture, toutes les fois que j'ai voulu toucher un pinceau depuis quelques mois, j ai été forcé de me dire que le temps n'était pas encore arrivé. Je me demande toujours à quoi cela va me servir dans un temps de barricades et de faux patriotisme. Ce ne sont pas des muses faites pour inspirer. Le fait est que je n'ai pu rien faire qui vaille, et que je vis sans rien faire, sauf mon maudit article. A présent que j'en suis hors, je m'étonne d'avoir pu en venir à bout.

Voulez-vous , cher ami , mettre d'avance aux pieds de Mir'c de Mornay l'hommage de mon respect, et me croire en même temps votre bien sincère et bien dévoué?

A M"" LA BARONNE DE FORGET

Cliamprosay, vendredi, août 1848,

Bonjour, chère amie; me voila ici depuis quelques jours, essayant de me remettre à quelque chose. Il y a si longtemps

1848. — A M'"c LA BARONNE DE FORGET. 197

(fiic je n'ai touché à ma pauvre peinture que je ne sais par quel bout la prendre. Je ne suis pas non plus très-bien portant. Les matinées surtout sont d'une lourdeur et d'une maussaderie extrêmes, et la vie n'en passe pas moins! voila ce qui me

désespère

. . . Donnez-moi de vos nouvelles. On ne parle pas de nouvelles agitations, quoiqu'on les ait craintes depuis quelques jours. Ce procès va peut-être renouveler quelques grabuges1. Arriverons-nous à un peu de calme? ... etc.

A M'"" DE FORGET

Champrosay, mardi, + octobre iii^it.

Chère amie, que vous est-il arrivé? Je n'ai point de nouvelles de vous depuis bien longtemps, et je ne puis en deviner la cause. J'ignore ce qui se passe à Paris, ne le recherchant pas, évitant même de le savoir. L'entreprise que j'ai en train est si lourde, vu la rapidité de la' saison, que je ne veux pas être troublé par l'idée du désordre public; en outre, j'ai des modèles qui se fanent du jour au lendemain et qui ne me laissent pas respirer

J'ai appris, malgré mon ignorance de toutes choses, que le prince Napoléon avait été installé à la Chambre, et que sa présence n'avait été l'occasion d'aucun désordre; j'en ai été très-content, surtout pour l'intérêt que vous lui portez. Je pense que sa présence à Paris vous aura donné quelques distractions. Quant à lui, il ne trouve pas' Paris dans un état à faire envie d'y demeurer, et il y arrive juste au plus mauvais moment.

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