‹ Lettres de Eugène Delacroix (volume 2)Chapitre 83 sur 141 · HAUTE-GARONNE · texte numérisé non relu

HAUTE-GARONNE

Champrosay, ce 7 mai 1850.

Monsieur le Curé, je suis bien confus d'avoir été si longtemps sans vous répondre : le principal motif a été que je comptais à chaque instant pouvoir vous annoncer une nouvelle qui, j'espérais, vous serait agréable, savoir, la possibilité d'employer votre neveu, mon clerc, à des travaux dont on m'avait fait la promesse. Je pense qu'il a dû déjà vous donner avis de la commande définitive que j'ai obtenue et de l'assurance que je me suis plu à lui donner que je le ferai travailler avec moi. Outre l'avantage qu'il y pourra trouver, vous verrez avec plaisir que c'est en même temps une garantie de ses projets, car ce que j'ai à faire est un ouvrage très-difficile et que je n'eusse pas confié à un homme inexpérimenté. Je me suis assuré de nouveau de tout ce qu'il a acquis depuis quelque temps en examinant au Louvre les copies dont il était chargé. Je me plais à croire qu'elles rempliront complètement leur objet, car il est difficile de copier avec plus

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d'exactitude et en même temps avec plus d'agrément. Il y avait dans le tableau de Rubens une difficulté de plus, la toile de la copie était d'une dimension beaucoup plus considérable que celle de l'original ; il fallait donc beaucoup dégoût pour conserver tout l'esprit du Maître dans une reproduction de ce genre. J'ai appris qu'il était inquiet sur le succès de l'ouvrage qu'il avait entrepris; je serais fort étonné qu'à l'inspection de son œuvre, tout connaisseur en peinture ne fut pas de mon avis : je me flatte donc qu'il sera apprécié comme il le mérite.

Permettez-moi, monsieur le Curé, de vous renouveler en même temps mes compliments sur son bon naturel; c'est un eune homme digne de toute votre estime et de toute votre affection.

Paris. 23 mars 1H50.

Cher ami, ... La vie ne va que par soubresauts et presque toujours ce sont des chagrins. Le temps où nous vivons nous fournit une moisson plus ample que la vie n'en comporte d'ordinaire. Tristesse pour le présent, inquiétude pour l'avenir; il n'y a donc que le passé, et se réfugier dans le souvenir est une grande consolation. Où sont notre jeunesse et notre insouciance? Je ne passe jamais sur la place Vendôme sans lever les yeux sur la petite fenêtre qui est toujours la même; mais que de choses ou plutôt que d'hommes ont changé, sans compter tout ce qui a disparu. Il y a un mois ou deux on m'a fait voir le tableau d'animaux1 que j'ai fait à Besses, il y a quelque vingt ans ! Le pauvre marquis est mort à son tour et le tableau

1. Probablement un Jeune Tigre jouant avec sa mère. Il en avait fait une lithographie délicieuse pour l'Artiste.

2i2 LETTRES DE DELACROIX.

était à vendre. Tout finit par le brocanteur, c'est l'enterreur universel. Le travail est mon plus sûr refuge non-seulement contre l'ennui, mais contre le chagrin, et jetais que de ton côté tu apprécies cette vraie consolation. Soigne-toi bien, car encore faut-il soigner le coffre d'abord...

E. Delacroix.

Ce jeudi matin.

Cher ami, j'ai oublié de te demander hier de me procurer; s'il t'est encore possible, une entrée au Musée d'histoire naturelle les jours non publics, afin d'y faire quelques croquis dont j'ai besoin. Autrefois tu en avais facilement. Tu me la

mettrais à la poste...

Ems, août 1850.

... J'ai traversé quelques moments d'ennuis, mais ils ont été réellement très-courts. Songe à tout ce que contient ce mot : point d'affaires ! point de visites à recevoir ni à rendre ! point d'ennuyeux ! Mes mauvais moments ont été dans les promenades à l'usage des promeneurs, parce que j'y rencontrais ces faces fardées, habillées, bourgeoises ou aristocratiques, tous mannequins. Là, l'ennui me saisissait ; mais à peine étais-je dans les champs, au milieu des paysans, des bœufs, de quelque chose de naturel enfin, je rentrais dans la possession de moi-même, je jouissais de la vie. Voilà l'estime que je fais de ce qu'on appelle le monde. Voilà une conformité de plus que tu me trouveras avec ton cher Rousseau. Il ne

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me manque plus que l'habit d'Arménien, et tu sais que je soupire après sa possession...

A M. DUTILLEUX.

Paris, s octobre 1850.

Cher monsieur, je n'aurais pas d'excuse de n'avoir pas répondu à votre excellente lettre déjà si ancienne, si je n'avais été tout cet été dans des allées et venues continuelles. Je n'étais pas à Paris quand votre lettre y est arrivée, et depuis mon retour j'ai été si occupé d'un travail qu'on me demande à cor et à cri, que j'ai remis de jour en jour et, je vous assure, avec le plus grand regret, car il est impossible d'être plus touché que je ne le suis de tout ce que vous me dites. L'intérêt que vous voulez bien prendre à tout ce qui me touche est une chose si rare à rencontrer, l'amitié, en un mot, car c'est là un signe certain, et votre lettre — que je relis en ce moment — me cause une véritable émotion de bonheur. Les liens de cette espèce se relâchent cruellement à mesure qu'on avance dans la vie ; et les gens dont le public s'occupe à tort ou à raison, sont plus exposés que les autres à voir se glacer autour d'eux les sentiments bienveillants que l'on trouve pendant la jeunesse dans les camarades et amis. Vous jugez donc facilement du plaisir que cause dans cette situation tout sentiment vrai.

Vous êtes trop bon d'attacher de l'importance à la petite figure dont vous me parlez. Elle a été faite il y a un peu plus d'un an, et même refaite, car elle ne me plaisait guère quand je l'ai commencée, et quand enfin je l'ai laissée, elle ne me plaisait pas davantage. Je n'y ai, du reste, attaché aucune intention particulière. Je fais souvent de ces petits tableaux

lorsque je n'ai rien de plus important sur le métier. Je n'y suis même guère encouragé, car il me semble que les amateurs qui sont avares de leur estime, concluent de ce qu'on me trouve propre aux grands travaux, que je dois être inférieur dans les petits tableaux. Pour moi, je fais les uns et les autres avec le même plaisir et crois très-bien qu'on peut mettre dans un petit cadre autant d'intérêt que dans un monument entier.

Je n'ai pu encore commencer Saint-Sulpice quoique mes compositions soient arrêtées. Le travail qu'on me demande et dont je vous ai parlé est un plafond qui doit figurer dans la restauration de la galerie d'Apollon, au Louvre. C'est un ouvrage très-important qui sera placé dans le plus bel endroit du monde, à côté de belles compositions de Lebrun. Vous voyez que le pas est glissant et qu'il faut se tenir ferme. Je commence à avancer dans ce travail. Il a suspendu naturellement l'autre, d'autant plus que l'hiver m'aurait chassé de Saint-Sulpice. Ce dernier travail me plaît beaucoup : ce sont deux grands sujets qui se font face, avec un plafond et des ornements que je dois exécuter dans la chapelle. L'un des sujets est Héliodore chassé du Temple, l'autre, la Lutte de Jacob avec l'oAnge, et enfin le plafond, l archange Saint- Michel terrassant le démon. Vous me voyez dans ces différents sujets côtoyant des maîtres bien imposants. Mais les sujets religieux, outre tous lesgenres d'attrait qu'ils présentent, ont celui de laisser toute carrière à l'imagination, de manière à ce que chacun y trouve à exprimer son sentiment particulier.

Si, comme je le désire, j'allais en Belgique d'ici à un an ou dix-huit mois, j'irais certainement vous serrer la main et vous remercier. Je vous verrai peut-être à Paris d'ici là. Le Salon peut-être vous attirera.

Adieu, cher monsieur.

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(Sans date précise).

Comment n'ai-je pas répondu plus tôt à ta si aimable lettre, cher ami ! Pour cent raisons il fallait le faire tout de suite. Elle m'a fait le plus grand plaisir parce que j'y vois ton amitié, et la plus grande peine parce que tu sens plus vivement peut-être dans ce moment cette portion du joug qui nous pèse à tous bien fort depuis la faute d'Adam notre père. Le vide de la vie, l'inutilité de nos souhaits et de nos regrets ne t'est pas, hélas ! plus pesant qu'à moi. Tu parles de solitude, il n'en est guère de plus grande que la mienne. Je n'ai plus même pour m'étourdir les distractions vulgaires du monde. Comme je suis habituellement souffrant, j'y ai entièrement renoncé, et je passe bien souvent ma soirée au coin de mon feu. Les illusions s'en vont une à une ; une seule me reste, ou plutôt ce n'est pas une illusion, c'est un plaisir réel ; c'est le seul où l'amertume du regret ne se mêle pas. C'est le travail. Mais enfin c'est ma seule passion; puisse-t-elle survivre longtemps à toutes les autres. Malgré l'inconstance de ma santé, je travaille et peut-être à cause d'elle : car comme elle m'est un prétexte suffisant pour me dispenser des sottes obligations du monde, je donne à la peinture tout le temps que je dépensais si follement et si inutilement. Tu ne pouvais pas, cher ami, écrire tout ce que ta tristesse t'a dicté à un homme plus fait pour la comprendre. Le travail lui-même n'est qu'un étourdissement passager, qu'une distraction, et toute distraction, comme dit Pascal en d'autres termes, n'est qu'un moyen inventé par l'homme pour se cacher l'abîme de ses maux sous l'horreur de sa profonde misère. C'est dans les moments où l'âme se trouve en face de ce cruel néant que tous les secours sont impuissants pour lui porter la consolation : le réveil, la nuit par exemple. Dans l'insomnie, dans

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la maladie, dans certains moments de solitude, quand le but de tout cela s'offre nettement dans sa nudité, il faut à l'homme doué d'imagination un certain courage pour ne pas aller audevant du fantôme et embrasser le squelette. Quelle différence dans nos idées exercent quelques années seulement! Je trouve que tous les livres ne sont que lieux communs. Ce qu'ils disent sur l'amour, sur l'amitié, roule sur une demi-douzaine d'idées banales qu'on a eues il y a mille ans. Il n'y en a pas un qui ait jamais peint, à mon avis, le désenchantement ou plutôt le désespoir de l'âge mur et de la vieillesse. Je parie que tu n'as jamais vu dans les livres ce que tu sens là-dessus comme tu le sens. Toujours de la rhétorique et des phrases.

Je ne t'envoie guère de consolations, c'est que je suis bougrement triste moi-même. J'en reviens toujours à la conclusion de Candide : Tout cela est bel et bon, mais il faut cultiver notre jardin, et à cet autre axiome de ce livre, vrai entre tous les livres : l'homme passe sa vie dans les convulsions de l'inquiétude et dans la léthargie de l'ennui. Voilà les deux termes de la question.

Si pourtant à travers tout cet ennui et toute cette agitation nous pouvions nous voir quelquefois. Mais une fois en passant, est-ce se voir } Ou sont les dîners chez la mère Tautin à travers les neiges, en compagnie des voleurs et des commis aux barrières ! Et ces courses de deux heures pour aller et pour venir, où souvent nous n'échangions pas quatre mots, mais où chacun de nous sentait un ami à sa portée. Les moments où je me réfugie dans ces délicieux souvenirs-là donnent le prix à tous les souvenirs d'amour et de folie. Que reste-t-il de l'amour? cendre et poussière, moins que cela. Mais des émotions pures de l'amitié dans la jeunesse, un monde de sensations délicieuses. Voilà où je me réfugie bien souvent. Je te verrai pour sûr, je m'arrangerai pour passer quelques jours avec toi et nous nous retrouverons. Envoie-

moi de tes nouvelles en attendant et use de mon moyen : travaille, dessine, bêche. Tiens-moi au courant de la possibilité où tu serais de venir à Paris pour trinquer ensemble et récapituler nos malédictions contre l'existence. Je t'embrasse de cœur et t'aime toujours.

Eue Delacroix.

Ce 21 mai 185...

Cher ami, tu me combles de joie. J'ai voulu vingt fois

mettre la main à la plume pour te demander de tes nouvelles

et me rappeler en causant avec toi tous les souvenirs dont

mon cœur est plein. Je serais très-heureux de te posséder. Tu

me dis que tu restes jusqu'à jeudi, je te demande de venir

dîner avec moi mercredi, à six heures, pour avoir le temps de

convoquer jusque-là un ou deux bons garçons tels que Schwiter

et Riesner, pour nous rappeler d'anciens et heureux jours ;

mais d'ici là pour nous voir tous deux un moment de plus,

aie le courage de passer chez moi pour que je t'embrasse.

Je suis malheureusement forcé d'être beaucoup hors de chez

moi ; je te propose donc de venir au hasard de ne pas me

trouver ; mais dans tous les cas nous serions assurés de passer

ensemble ce mercredi toute la journée...

Je t'embrasse tendrement.

E. Delacroix.

... Tu t'habitues insensiblement à une écriture illisible. Il m'a fallu trois quarts d'heure pour déchiffrer ta lettre. Peut-être me feras-tu le même reproche.

2i8 LETTRES DE DELACROIX.

A M"'e ROCHE.

15 janvier 185 1.

... Je n'ose presque invoquer l'état de souffrance dans lequel j'ai été depuis que je ne vous ai vue et qui commence à céder depuis quelque temps seulement. Je sors aussi d'une corvée qui a été pour moi très-rude et qui m'a tenu près d'un mois pendant lequel je n'ai pu m'occuper d'autre chose; je veux parler des séances du jury de peinture dont je faisais partie, et dont je ne pouvais guère refuser de faire partie ayant été appelé par le suffrage des artistes. J'en ai été tout à fait malade et je ne me porte bien que depuis quelques jours que j'en suis quitte...

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