HAUTE- GARONNE
Ce 17 octobre 1851.
Monsieur le Curé, vous aurez, j'espère, la bonté de m'excuser si je n'ai pas répondu plus tôt à la lettre que vous avez bien voulu m'adresser, à cause de la presse où je me suis trouvé depuis deux mois pour l'achèvement du grand tableau auquel je me consacrais depuis le commencement de l'année. J'avais à vous remercier des démarches que vous avez eu l'obligeance de faire relativement aux peintures à faire dans l'église de Sagnères. Votre neveu qui va vous joindre en causera avec vous. Si la chose est faisable je désirerais qu'il fût possible d'exécuter les tableaux à Paris, quitte à les retoucher ensuite pour les approprier à la place. Votre neveu vous parlera de nos travaux, et c'est à moi de vous exprimer la satisfaction que j'ai eue de la manière dont il m*a aidé dans cette longue entreprise. Son zèle et sa prévenance ont été au delà de tout ce que je prévoyais, quoique je l'eusse, je crois, assez bien jugé d'avance; et quant à ses progrès, je crois qu'ils seront encore très-remarquables et nous recommencerons encore un autre travail ; ce qui sera sans doute prochain.
J'ai encore à vous remercier, monsieur le Curé, des offres obligeantes que vous m'avez faites de passer quelques jours
i8jl A. M. PHILARETE CHASLES. 223
auprès de vous... Cependant je ne désespère pas quelque jour de trouver l'occasion de vous exprimer de vive voix mes remercîments et le cas que je fais de votre neveu. Je le regarde maintenant comme très-capable, et il prend de plus en plus l'habitude des grands travaux en peinture, qui sont sans comparaison les plus difficiles. Je désirerais bien qu'il put trouver une occasion de montrer ce qu'il peut faire dans un ouvrage important.
Mon cher ami,
Ce 28.
Je n'ai malheureusement aucun tableau qui puisse s'exposer : beaucoup de commencés, mais rien de présentable, et je ne voudrais pas surtout arriver à Bruxelles avec des choses trop inférieures. Veuillez donc témoigner à monsieur le Directeur des Beaux-Arts combien je suis flatté de son désir et aussi combien je regrette de ne pouvoir y condescendre. Si par hasard vous vouliez me voir, vous ne pourriez me trouver qu'entre 6 et 7 heures du soir : je serais toujours bien heureux de vous serrer la main et je vous assure de nouveau de mon bien sincère dévouement.
Eue Delacroix.
A PHILARETE CHASLES'.
Cher ami, j'ai hésité à t'envoyer cette lettre, mais toute réflexion faite, il faut peut-être que tu la voies [mais tu la
1. Ce billet a été publié dans les 'œuvres de Philarète Chas'.es. Mémoires. Tome T. (Charpentier, 1876.)
remettras sous enveloppe et me la renverras . je tiens à V autographe). Je t'ai dit que j'avais vu Sainte-Beuve et que je l'avais trouvé on ne peut mieux disposé : il y a de cela six semaines environ. Dans ce moment Musset était tout à fait dans une pénombre où il semblait se tenir volontairement. Depuis j'ai appris par Mérimée qu'il devenait redoutable, et il y a tout à l'heure un mois que j'écrivis à Sainte-Beuve une lettre pressante à ce sujet. La réponse vient d'arriver seulement avant-hier. Je suppose que les événements politiques ayant sans doute ajourné les élections de l'Académie, le retard de Sainte-Beuve est plus excusable. Je suis chagrin de la tournure que prend cette affaire qui s annonçait mieux, mais il faut toujours espérer.
Je t'embrasse.
Eu g. Delacroix.
Renvoie-moi l'autographe.
L'Académie française a accordé le fauteuil à Alfred de Musset en février 1802. Le billet qu'on vient de lire doit avoir été écrit dans les derniers mois de 185 1 . Voici, au reste, les lignes dont Philarète Chasles le fait précéder (Mémoires, T. I, p. 331) : « Delacroix, véhément en tout, était incapable de comprendre l'admirable génie maladif d'Alfred de Musset. Il ne l'aimait pas. « C'est un poète qui n'a pas de couleur, « me dit-il un jour! Il manie sa plume comme un « burin 5 avec elle, il fait des entailles dans le cœur de « l'homme et le tue en y faisant couler le corrosif de « son âme empoisonnée. Moi j'aime mieux les plaies « béantes et la couleur vive du sang. »
« Lorsque Musset se présenta à l'Académie française, Eugène s'imagina de me faire passer avant
18J2. — A M. P. ANDRIEU. 225
Musset. Il s'adressa à son ami Sainte-Beuve qui lui répondit par une lettre machiavélique. Eugène Delacroix fut tout consterné par l'habile et fine duplicité du futur sénateur de Napoléon III. »
A M. P. ANDRIEU
Ce 6 janvier 1852.
Mon cher Andrieu, j'ai reçu votre lettre avec bien du plaisir et je vous envoie quelques mots de réponse. Je suis jusqu'au cou dans les petits tableaux. Ayant été quelque temps sans travailler, il m'a pris une fureur de peindre que je passe sur de petites toiles : c'est à la fois une occupation et un repos des grands travaux. J'ai encore un reste de mauvaise humeur contre la grande peinture, à laquelle j'ai dû mon dernier désappointement: je ne calcule donc pas pouvoir me remettre de sitôt à ces travaux. D'une part je voudrais faire quelque chose pour le Salon ; d'autre part je ne pourrais travailler à l'Hôtel de ville avant que les fêtes soient finies : il faudrait donc calculer pour la lin de mars. Ce qui me contrarie excessivement, c'est que pendant tout ce temps vous n'êtes pas occupé, et que le moment d'aller pour vous en Belgique pourra coïncider avec cette reprise de travaux dans laquelle vous m'êtes si nécessaire. Je vais tâcher de réveiller la bonne volonté de M. Romieu ; s'il pouvait d'ici à la fin du mois m'accorder une copie pour vous, il me semble qu'en partant au commencement de février vous auriez encore des jours passables, et deux mois de travail au moins. Malheureusement je crains beaucoup de difficultés pour obtenir cette faveur; mais j'y ferai de mon mieux. Si vous avez encore quelque chose à faire en Belgique pour votre compte, ce
serait, je crois, votre avantage de partir au mois de février ou même avant. Dans ce moment je suis au travail à 8 heures 1/2 au moins, et je travaille même par les jours obscurs jusqu'à 3 heures. Dans un mois vous irez facilement jusqu'à 4 heures passées, et je crois que le musée à Anvers ne reste pas plus longtemps ouvert. Ce serait toujours du temps employé qui vous laisserait un peu de latitude pour l'été. D'ici là, vous pourriez aller à Tours chez le général.
Pesez dans votre sagesse ces moyens de nous retourner. Recevez mes remercîments pour tout ce que vous me dites d'aimable pour mon exposition de Bordeaux. Je suis trèscontent que mes tableaux vous aient plu. J'ai le malheur de ne plus les aimer autant quand ils sont hors de mon atelier, en sorte que je suis très-heureux quand on leur trouve du mérite, surtout quand les personnes qui le trouvent sont, comme vous, des gens qui ne font pas des compliments en l'air.
Mille choses, je vous prie, à monsieur votre oncle. Excusezmoi auprès de lui de ne pas lui écrire. Je travaille réellement beaucoup à présent, et j'ai beaucoup de peine à faire autre chose que ma peinture.
P. -S. Jenny vous remercie bien de votre souvenir et vous envoie ses respects.
A M. ALFRED ARAGO
Paris, ce 23 janvier 1B52.
Monsieur,
Je prends la liberté de vous recommander Monsieur Legendre-Héral rils, lequel a grand besoin de votre appui bienveillant dans une démarche qui intéresse la mémoire de son
1852. — A M. P. ANDRIEU. 227
père. Une très-belle statue de M. Legendre-Héral est encore en ses mains : après lavoir refusée à un Anglais qui lui faisait de très-belles offres pour l'acquérir, il l'a proposée à M. Romieu, lequel accueillant favorablement le désir qui portait Monsieur Charles Legendre-Héral à conserver en France un des plus beaux ouvrages de son père, a mis pour condition à cet achat l'approbation que vous lui donneriez en qualité d'inspecteur des Beaux-Arts : j'ose vous demander, monsieur, cette approbation que vous serez porté, j'espère, sous tous les rapports, à accorder à cette belle ligure d'un des sculpteurs de notre temps qui honorent le plus le pays.
Agréez, monsieur, les assurances de la considération la
plus distinguée.
Eue Delacroix.
A M. P. ANDRIEU
Cliamprosay, ce 25 août 1852.
Mon cher Andrieu, je vous remercie de me donner de vos nouvelles et aussi du projet que vous aviez de venir me voir. Je n'ai presque pas bougé depuis deux mois. Maintenant je suis en allées et venues pour différents motifs, et je ferai quelques excursions au loin. Je me porte bien et je travaille, mais sans avancer beaucoup, parce que j'ai beaucoup de choses à finir. J'ai eu la visite de la belle duchesse, toujours aussi occupée de la peinture, et m'ayant fait beaucoup de compliments infiniment trop aimables. C'est un grand avantage, dans sa position, de trouver autant de distraction dans les arts ; ce n'est pas ordinairement le passe-temps de prédilection des jolies femmes. Mme B. m'a dit qu'elle était partie définitivement. J'ai passé avec ces deux dames uncj soirée très-agréable, et rare pour un solitaire.
Vous ne me dites pas ce que vous allez faire en Suisse et je désire bien que cela vous soit avantageux. Je regrette bien de n'avoir pas vu les tableaux que vous avez terminés, et je suis content que vous les trouviez réussis. Cela pourra vous amener d'autres commandes.
Je dois vous dire que l'encre dont vous vous servez est comme d'habitude tellement pâle, qu'ayant reçu votre lettre vers la fin du jour il m'a été tout à fait impossible de la lire à la lumière ; au jour même il m'a fallu quelques efforts pour en venir à bout. On a toujours quelque intérêt à s'efforcer d'être bien lu quand on fait tant que d'écrire. Vous me direz à cela que j'écris moi-même fort négligemment. C'est un vice que je déplore et je m'en confesse.
Travaillez toujours, mon cher Andrieu ; c'est encore la meilleure manière d'employer son temps même quand on en retire peu de profit. C'est mon grand moyen contre les chagrins de la vie : non pas que je m'enrage souvent. Quand je fais mauvais je suis fort triste, et puis il vient de bons moments qui me relèvent un peu. Écrivez-moi de Suisse ce que vous ferez. Cela m'arrivera où je serai.
Mille amitiés bien sincères.
A LA BARONNE DE FORGET
HÔTF.I DE LA SOUS-PRRÉFECTURE, A COMPIÈCNE (OISe).
Dieppe, i) septembre 1852.
Chère amie,
Mon séjour se prolonge un peu plus que je ne voulais. Je vous envoie donc pour vous distraire quelques nouvelles de la mer. Je serais revenu plus tôt sans le mauvais temps persévérant qui n'a presque pas cessé pendant les premiers
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jours. On m'a flatté aussi que nous aurions pour demain mardi une des grandes marées de l'année. Je n'ai point résisté, d'autant plus que, l'habitude aidant, je me plais infiniment à cette vie paresseuse, tandis que les premiers jours j'ai été sur le point de me sauver par ennui ! Vous n'aimez pas Dieppe, par conséquent mes éloges du séjour que j'y fais vous paraîtront sans doute tenir au besoin du repos qui était devenu impérieux chez moi. Je trouve pour mon compte qu'il y a assez de variété ici : on a à volonté le monde ou la solitude, quoiqu'à vrai dire ce dernier avantage soit le plus rare. Le premier jour une grande partie de mon ennui est venue de la peur que j'avais de rencontrer des gens ennuyeux ; de sorte que je m'ennuyais de peur de l'ennui. Cela m'a été même une petite et plus véritable leçon qu'elle ne semble. J'ai vu que la solitude pas plus que la distraction ne pouvaient être l'état constant d'un homme qui veut jouir de tout l'agrément possible. Il faut entremêler l'une et l'autre de manière à ce qu'elles se succèdent et qu'il s'ensuive le désir de l'état dans lequel on ne se trouve pas. Il faut donc toujours désirer quelque chose ou l'espérer. Quand on peut espérer ce qu'on désire, on a toute la somme de bonheur accordée à notre machine pensante. Obtenir ce qu'on a désiré est déjà un échelon descendant vers l'inquiétude et le malaise et, toujours en descendant, vers la tristesse et même la douleur. Il n'y a pas à sortir de là.
La mer fait toujours mes délices : je fais des stations de trois ou quatre heures sur la jetée ou le long de la mer au bord des falaises. On ne peut s'en arracher. Si je menais quelque temps cette vie-là, en y joignant une occupation intéressante je me porterais très-bien. Voilà depuis quelques jours que je déjeune : je dis un peu moins de mal de mon siècle et de l'humanité : je me réveille assez gai, grand symptôme, et point effrayé à l'avance de la journée dont il
23o LETTRES DE DELACROIX.
va falloir traîner le poids : enfin je me vois tout prêt à être comme tout le monde. Être comme tout le monde ! voilà la vraie condition pour être heureux. L'air de la mer et la distraction opèrent chez moi ce prodige.
Ce qu'il vous faudrait à vous, ce serait le contraire. Vous périssez d'ennui par ce qui fait le bonheur de la plupart des mortels, ne rien faire. Il vous faudrait le remède opposé au mien : et je ne ptaisante pas le moins du monde : il faut être forcé, enchaîné à quelque tâche : à moins de s'enivrer et d'être une brute, il faut à toute force s'ennuyer si l'on ne trouve pas le secret de désirer la distraction.
Adieu, chère amie, toutes ces réflexions qui peignent peut-être la situation que Compiegne vous a faite, ne vous consoleront pas sans doute, mais elles vous feront passer quelques instants dans une autre situation d'esprit. Je serai à Paris jeudi probablement. Je vous embrasse bien ici et vous envoie en attendant toutes mes tendresses de cœur.
Eue. D.
Le portrait de M. Bruyas, qui fut connu des Parisiens seulement à l'exposition posthume de l'œuvre de Delacroix, avait été commencé vers mars 1853, ainsi qu'on le voit par les billets suivants, et terminé en mai. Il appartient aujourd'hui, par don, ainsi que toute l'intéressante galerie de feu Bruyas, au musée de Montpellier.
A M. BRUYAS.
Mars 1853.
Monsieur, vous serait-il agréable de venir demain matin jeudi reprendre votre portrait? Excusez l'interruption à laquelle
i8n- — A M. MOREAU. 251
j'ai été forcé par la nécessité de travailler à mes tableaux pour le Salon. Vous trouverez toutefois que, grâce au dessin que j'ai fait d'après vous, j'ai beaucoup avancé votre portrait, et j'espère que je n'aurai besoin que d'un petit nombre de séances pour le finir.
Agréez, monsieur, etc.
Un fac-similé de ce dessin a été exécuté par M. A. Robaut avec une remarquable fidélité. Un visage long et distingué, des mains nerveuses et fines, une pose alanguie, donnent un caractère de vérité surprenante à cette étude.
Le 4 mai suivant, Eug. Delacroix écrivait encore au même amateur, qui fut un de ses admirateurs les plus passionnés :
Monsieur, seriez-vous assez bon pour venir poser demain une dernière fois à l'heure ordinaire? J'ai terminé votre portrait, sauf quelques légères retouches que je compte faire. Je serai en mesure de vous le livrer à la fin de la semaine. J'y tiens d'autant plus que je vais m absenter de Paris...
Fragment d'un billet adressé à M. Moreau père, et cité par M. A. Moreau, p. xxm de l'Introduction, dans « Delacroix et son œuvre ».
1+ avril 1H53.
... Eh bien, oui ! cher ami, c'est vraiment à n'y pas croire, et pour ma part je n'y comprends rien. Il semble maintenant
que mes peintures soient une nouveauté récemment découverte, que les amateurs vont m'enrichir après m'avoir méprisé...
Dans ce même livre, on rencontre un peu plus loin, p. xxvn, cette réflexion caractéristique :
... Quoi qu'on fasse, on ne connaît jamais assez un Maître pour en parler absolument et définitivement.
A M. C. DUTILLEUX.
Ce s mai 185}.
Mon cher monsieur, j'ai hésité jusqu'à présent à répondre à votre lettre si bonne et si amicale, à cause de l'échec que j'ai subi avant vous et dont vous êtes probablement instruit par Souty ; je veux parler du refus de vos paysages. J'en suis d'autant plus contrarié, qu'à raison de l'espèce d'éblouissement et de fatigue qu'on éprouve devant tant de tableaux on use tour à tour d'indulgence ou de sévérité. Vous vous en convaincrez en voyant beaucoup de choses plus que médiocres à l'exposition. Il y a aussi une mesure qui a prévalu au jury pour éviter les trop longues discussions ou les influences : c'est l'emploi du scrutin pour abréger les opérations quand elles donnent lieu à des débats : devant les boules noires il n'y a pas d'amitié qui puisse résister. Je suis donc trèschagrin en vous écrivant, et j'ai eu plus d'un ennui de ce genre pour plusieurs amis ou élèves dont je n'ai pas été assez heureux pour sauver le bagage.
J'ai eu il y a quelques mois un désappointement d'un autre genre. Vous avez la bonté de me parler de mes travaux
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de l'Hôtel de ville que je considérais comme finis au mois de novembre, après avoir travaillé énormément pendant six mois pour obtenir le résultat. Le salon est si mal éclairé que je me suis vu forcé à retoucher partout, et comme je ne pouvais avoir assez de temps pour cette opération avant les fêtes qu'on se proposait de donner, j'ai fait couvrir le tout pour reprendre au printemps. Ce que je vais faire, mais au préjudice d'autres occupations qui réclamaient mes instants. Je n'ai pas, au reste, perdu tout à fait mon temps depuis le commencement de l'année, et outre quelques petits tableaux, j'ai envoyé à ce salon mon contingent. J'y persisterai j'espère tant que je pourrai. Cela donne des émotions quelquefois agréables, plus souvent assez amères, mais qui font vivre en y demeurant.
Adieu, cher monsieur, recevez, etc.
A LA BARONNE DE FORGET