RUE DE LA ROCHEFOUCAULD, N° 19, A TARIS
(Le timbre porte n mai 1853.) Champrosay, ce mercredi matin.
Chère amie, je suis installé ici au milieu de la verdure naissante, mais le temps a de la peine à se mettre décidément au beau. Hier il a été magnifique, mais ce matin il est incertain et avant-hier et le jour précédent il était gris et même il a plu. Je n'en jouis pas moins de la campagne. Sans doute la campagne porte à la tristesse et même à l'ennui, ce qui est peut-être pire ; mais c'est quand on n'y a aucune occupation, même fatigante, pourvous faire paraître plus agréables les moments de relâche. Je plains le sort des personnes qui vont à la campagne avec l'obligation de s'amuser toute la
journée. Cela inexpliqué parfaitement pourquoi il y a tant de gens qui aiment mieux s'ennuyer à Paris qu'à la campagne: à Paris on est distrait malgré soi, sinon amusé.
Je ne manque pas ici d'une raison excellente et assommante de trouver la campagne amusante : c'est le terrible article dont je vois les membres épars sur ma table1. Je sue sang et eau pour coudre tout cela ensemble et je crois que c'est l'obligation de le faire qui me rend la besogne pénible. Je suis votre conseil : je ne toucherai pas un pinceau tant que je ne lui aurai pas donné une figure raisonnable; c'est peut-être la seule manière de m'en tirer.
... Je ne vois pas un chat ici : je ne fais pas ma barbe, ie me rapproche tout à fait de l'état de la pure nature. A propos, j'ai un peu déjeuné depuis que je suis ici; je vais peut-être modifier mon régime et j'en serai très-fier. J'étais humilié de ne pas ressemblera tout le monde. C'est ce qu'on a de mieux à faire dans ce monde quand on ne veut pas être persécuté.
Adieu, chère amie.
Le dernier paragraphe n'est compréhensible que lorsqu'on est averti que Delacroix, généralement, ne faisait qu'un repas, le dîner.
A LA BARONNE DE FORGET
(Le timbre porte 17 mai 1B53.) Cliamprosay, ce lundi.
Je vous remercie mille fois, chère amie, de votre bonne et aimable lettre. Je pense bien souvent à vous au milieu de
1. Probablement l'Essai sur le Poussin, qui parut eu tauilleton, dans le Moniteur universel, dans la fin de Juin 1853.
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mes bois ; la solitude éveille les souvenirs plus encore que l'ennui des villes.
Je persévère dans mon projet de ne point peindre, mais l'article, bien qu'il s'avance, n'avance que très-lentement : il me faut toujours de la résolution pour m'y mettre. Je ne m'ennuie pas, c'est l'essentiel : je flâne, je regarde par la fenêtre ma vue qui est un vrai calmant pour les yeux et l'esprit tant cette campagne est paisible et riante. Je vois passer les chemins de fer, je vois passer les bateaux qui montent et qui descendent, et si j'ai sous les yeux un spectacle moins animé que dans mon autre logement qui donnait sur la rue et par conséquent sur le passage des allants et venants de toute espèce, j'éprouve plus de repos et de recueillement de cet aspect tranquille. Je compte jouir encore de tout cela jusqu'à la fin de la semaine et je retournerai dans cette ville du diable, ou vous êtes à peu près la seule personne que j'y retrouve avec plaisir. Au reste, ce tracas d'affaires et de travauxfait mieux sentir l'agrément du repos. Vous n'avez pas assez d'affaires pour vous donner le sentiment de ce contraste nécessaire. J'enrage plus que vous, mais je jouis davantage en revanche de mille riens qui passent inaperçus pour les personnes qui mènent une vie différente de la mienne.
Ecrivez-moi donc, chère amie : vos lettres sont encore
une des grandes distractions de ma vie ici.
Ce 9 août 1853.
Cher ami... il n'y a que quelques jours environ que je suis à Paris, et j'y suis assez malade pour m'ètre remis à mon
travail d'église... J'ai passé tout mon temps soit à Champrosay, soit chez un ami et parent qui demeure entre Paris et Orléans... Ma grande ressource est le travail; si celle-là me manquait, il faudrait que j'aille me mettre à la Trappe et je n'aurais plus qu'à creuser ma fosse pour toute distraction. L'ennui, le vide, ces ennemis de tous les moments circonviennent le vieillard de toutes les manières, outre qu'il a perdu nécessairement la plus agréable manière de passer le temps, les sens lui manquant pour jouir des plaisirs simples : les jambes ne vont plus, les yeux ne voient plus ; la conversation même lui manque, car avec qui parler de choses qui puissent intéresser véritablement quand on ne trouve plus autour de soi que des gens d'âge, de préjugés différents ) et cependant on veut vivre et on plaint ceux qui s'en vont. Ne plus être, cette idée effraye notre faiblesse, c'est-à-dire, ne plus sentir le bien et le mal.
Eue Delacroix.
A M. ALFRED ARAGO
Champrosay, ce 7 octobre 1853.
Cher monsieur,
Je vous prie de recevoir l'expression sincère de ma sympathie pour votre profond chagrin : je ne peux vous l'exprimer que d'ici : je m'y suis réfugié très-souffrant et très-fatigué. Vous êtes un homme trop aimable et trop bon pour n'être pas un bon fils, et je juge aisément de vos regrets. Je ne suis pas de ceux qui croient qu'il ne faut pas parler aux gens des personnes chères qu'ils ont perdues. Quand j'ai éprouvé des malheurs semblables au vôtre, j'aimais qu'on m'entretînt des
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amis que je ne devais plus revoir : je trouve que c'est leur donner la mort une seconde fois, que d'en écarter le souvenir, et quel souvenir que celui d'un père comme le vôtre ' !
Adieu, cher monsieur, voyez dans cette lettre non banale une partie des sentiments d'estime et d'affection que vous m'avez inspirés.
Votre tout dévoué,
Je vous prie bien de dire pour moi mille choses bien affectueuses à Emmanuel dans cette triste occasion.
Ce Ier novembre 1853.
Cher monsieur,
Je vous remercie de ce que vous dites fort bien sur les préjugés à l'égard du dessin et de la couleur... Je vous renouvelle donc mes remerciements bien sincères de ce que vous me dites de très-obligeant. Je n'en ai jamais autant demandé à personne, pas même à vous, mais j'y suis bien sensible quand je le rencontre.
Votre très-dévoué,
Eue. Delacroix.