A M- P- ANDRIEU
Iravail important. Je ne pense pas que je puisse reprendre avant la fin d'avril; vous auriez donc deux mois pleins que vous ne retrouverez pas plus tard. Pourquoi n'allez-vous pas en Belgique puisqu'il faut que vous y alliez? Les jours sont plus longs, et d'ailleurs on ne vous laissera en toute saison entrer dans les musées qu'à de certaines heures. Le voyage est sitôt fait que c'est comme si on travaillait à Paris.
Il est arrivé des changements considérables dans la direction des Beaux-Arts. M. Romieu qui, comme je vous l'ai marqué, m'avait fait espérer une copie pour vous, n'est plus directeur, et je ne connais jusqu'à présent personne dans la nouvelle installation. Voilà donc encore une espérance bien entamée, et à mon bien grand regret, je vous assure. Ce n'avait pas été sans peine que j'avais établi des relations avec M. Romieu, qui était à peu près invisible, et Dieu sait s'il est facile de recommencer sur nouveaux frais...
A M. ANDRIEU
Champrosay, ce 24. avril.
Mon cher Andrieu, j'ai reçu votre lettre ici, où je suis encore; et quoique je sois toujours dans l'impossibilité de vous fixer l'époque où nous pourrons reprendre nos travaux, je vous écris de même à l'adresse que vous m'indiquez; je suppose que si vous n'y êtes pas encore on gardera la lettre. Vous dites très-bien que sans doute je ne suis pas resté oisif en attendant le moment de retourner à Saint-Sulpice; mais il est vrai aussi qu'il y aurait imprudence à travailler sur un mur qui vient d'être imprimé. L'opération qu'on a faite est excellente, car l'ancienne impression était si épaisse qu'il n'y
avait aucune adhérence avec le mur; on a tout gratté et on en a mis une très-légère, après avoir mis de nouveau de l'huile bouillante. Je ne crois pas qu'il soit possible de reprendre avant six semaines au moins.
Et vous, avez-vous renoncé au tableau que vous vouliez faire? Je pense que vous allez recommencer de nouveaux portraits, et je ne saurais vous en blâmer; car, indépendamment de ce qu'on y trouve à gagner, c'est une étude excellente. Pour moi, pendant que nous travaillerons à Saint-Sulpice, j'essaierai de mener de front un tableau pour l'Exposition. Mon projet serait de vous établir à l'église comme chez vous, et de vous laisser marcher l'esquisse en main comme si vous faisiez votre propre tableau. Que dites-vous de cela? Moi, pendant cela, je serais parmi les lions et les Arabes, m'escrimant de mon côté.
Je pense rester encore ici dix à douze jours. Mes yeux vont bien maintenant; ils avaient surtout besoin de repos; le travail dans l'obscurité les avait beaucoup fatigués. Adieu mon cher Andrieu, gardez votre bon entrain. Je suis enchanté que vous ayez apprécié la fameuse demi-teinte : j'espère que c'est une vraie trouvaille.
P. -S. Je ne suis pas content de la santé de Jenny, qui vous remercie de votre souvenir. Son état me donne de nouvelles inquiétudes.
A M. CONSTANT DUTILLEUX.
Paris, ce 7 mars 1854.
Cher Monsieur, j'ai doublement à vous remercier et du procédé d'eau-forte photographique et de la connaissance que vous avez bien voulu me procurer de M. Cuvelier. La com-
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plaisance avec laquelle il a présidé à mon très-imparfait essai, m'a rendu très-heureux. Au reste, il vous aura dit que j'avais les yeux dans un état pitoyable, par suite de la fatigue du travail des plafonds, au point qu'une attention de quelques minutes me fatiguait extrêmement. Ce n'était qu'un besoin de repos, à ce que j'espère ; et grâce aussi à la pommade qu'il a eu la bonté de m'envoyer, ma guérison, Dieu aidant, sera complète. J'ai beaucoup admiré aussi les belles épreuves photographiques qu'il m'a montrées : il a poussé l'amabilité jusqu'à m'en laisser quelques-unes et m'en promettre d'autres parmi celles qui m'ont le plus intéressé. Combien je regrette qu'une si admirable invention arrive si tard, je dis pour ce qui me regarde ! La possibilité d'étudier d'après de semblables résultats eût eu sur moi une influence dont je me fais une idée seulement par l'utilité dont ils me sont encore, même avec le peu de temps que je peux consacrer à des études approfondies : c'est la démonstration palpable du dessin d'après la nature, dont nous n'avons jamais autrement que des idées bien imparfaites.
J'ai achevé, mais seulement depuis peu de temps, mes travaux de l'Hôtel de ville, à cause des retouches que j'ai été obligé d'y faire par suite de leur effet aux lumières que je n'avais pas suffisamment calculé. Vous me direz à votre prochain voyage ce que vous pensez de tout cela : votre opinion, cher Monsieur, est pour moi une des plus précieuses.
Je compte cet été me mettre enfin sérieusement au travail de Saint-Sulpice, qui a toujours été ajourné à cause de travaux pressés tels que le plafond du Louvre et ce dernier travail à l'Hôtel de ville. — En somme, quel que soit l'objet qui m'occupe en fait de peinture, j'y trouve un tel attrait que je me trouve par là consolé de tous les maux, grands et petits, que la vie présente à chaque instant. Vivant seul, et privé de grandes douceurs, mais dispensé aussi des chagrins quelque-
fois excessifs que nous éprouvons à l'occasion des personnes que la famille réunit autour de nous, j'ai beaucoup de temps à donner à cet art qui m'enchantera tant que je vivrai. Je voudrais avoir beaucoup de juges tels que vous, même pour me condamner; malheureusement, le gothique, et tout ce qui lui ressemble, prend une telle faveur que la peinture que nous aimons court de grands risques d'être complètement délaissée.
Je vous renouvelle l'assurance de ma bien sincère amitié.
A M. P. ANDRIEU
Ce 3 août 1854.
Mon cher Andrieu, je reçois à l'instant votre lettre et je m'empresse de vous répondre pour que nous prenions nos mesures d'après mes occupations et d'après les vôtres. Ce que vous me dites de votre impression est la mienne : la Vénus n'est pas encore retouchée, mais elle le sera dans le sens que vous dites. Je ne pense pas avoir besoin de vous avant une quinzaine. Je ne me trouve pas mal d'un peu de solitude pour ce que je fais à présent. Je n'ai pas achevé le grand tableau, quoique j'y aie travaillé; mais j'ai avancé beaucoup les dessus de portes. Ils ont tous été repris, et j'ai courageusement agrandi les figures. C'était un point que je ne pouvais supporter depuis que je les avais vus sur place. Grâce à cette modification, je crois qu'ils auront beaucoup gagné, ainsi que l'ensemble du travail. Vous devriez profiter de votre séjour à Tours, surtout pouvant le prolonger, pour ébaucher ces nouveaux portraits dont on vous parle. Dans tous les cas, je vous tiendrai au courant en vous écrivant à Tours, si je ne reçois pas d'autres nouvelles de vous. Je crois avoir
le temps nécessaire en procédant comme je fais : il n'y a presque pas de jour où je ne travaille, et quelquefois je fais de rudes séances. Je ne laisse entrer personne : ce silence et cette sécurité me font grand bien pour mon travail.
Soyez assez bon pour présenter mes compliments respectueux àM. le général de Court***, et le remercier de son bon souvenir. Je suis charmé que vous ayez réussi à son gré et au vôtre dans son portrait. Vous ne me parlez pas des commandes que m'annonçait Monsieur votre oncle dans sa lettre.
Voici encore un billet de Delacroix « membre de la Commission municipale ».
Ce 20 mars (1853 à 1855).
Cher monsieur, je me suis empressé de faire votre corn mission auprès des personnes que vous m'avez désignées, sauf cependant M. ***, que je n'ai pu joindre encore. MM. *** et *** sont dans des dispositions aussi favorables que possible, et je n'ai rien négligé pour les engager à y persévérer. Ils ne m'ont point dissimulé cependant que, bien qu'il soit nécessaire pour les expropriés de présenter des demandes un peu élevées, celle de Mme de *** leur paraissait exorbitante; au reste, ils m'ont assuré que le jury d'expropriation est, en général, plutôt indulgent qu'hostile aux prétentions qui lui sont soumises; il est très-important que ces prétentions soient convenablement présentées par les avocats qui se chargent de les soutenir. Le rôle des conseillers municipaux étant, au contraire, de soutenir les intérêts de la ville, vous jugez facilement que leur fonction est délicate quand il s'agit ici de s'intéresser aux expropriés.
Je serais bien heureux, cher monsieur, de voir se résoudre cette affaire dans le sens que vous désirez. Mon influence n'y sera pas d'un grand poids, mais très-sincère est mon désir de vous être aussi agréable que possible.
A M. C. DUTILLEUX.
Champrosay, ce 26 avril 1 854.
Cher monsieur, combien j'éprouve de regret d'avoir manqué votre bonne visite ! elles sont si rares, et j'ai toujours tant de plaisir à vous voir que je ne puis assez vous l'exprimer. Vous avez la bonté de me demander des nouvelles de mes yeux : ils vont très-bien; il leur fallait surtout du repos; j'avais été obligé, à l'Hôtel de ville, de travailler dans des endroits très-obscurs qui forçaient l'organe ; en outre, le travail des plafonds est une condition contraire à la^vision : la nécessité de diriger le regard en haut fatigue à la longue les petits nerfs qui servent à faire mouvoir le globe de l'œil, et peuvent, à ce que j'ai entendu dire, entraîner de graves inconvénients. Je m'occupe à la campagne de travaux moins fatigants, et la tranquillité dont j'y jouis est le plus grand calmant du mondé.
Je suis retourné à Paris la semaine dernière avant d'avoir reçu votre lettre. J'ai trouvé les verres, en supposant que M. Cuvelier avait fait un nouveau voyage et en avait apporté. N'ayant que quelques instants à passer à Paris, je me suis contenté d'ouvrir le premier papier, que j'ai refermé avec soin, attendant mon retour définitif pour séparer les verres. Je crains bien, cher monsieur, de n'avoir guère le temps pour faire quelque chose qui ait le sens commun, car pour
des pochades et des à-peu-près faits à la hâte et sans application, je les compare à ces enfants contrefaits et disgraciés que leurs parents auraient aussi bien fait de laisser dans le néant. Quand je reviens d'une petite vacance, je trouve beaucoup de choses arriérées qui demandent un travail actif et persévérant, parce que je prolonge le plus que je peux le temps que j'ai à jouir de ce calme profond de la campagne, qui est pour moi une des plus vives jouissances. Je m'y enfonce avec plaisir dans l'oubli de tout ce qui est affaire et trouble quelconque. Mais, au retour, il faut endosser le harnois. Mille remerciements.
Ce 9 mai l.
Monsieur,
Ce n'est qu'en arrivant de la campagne, il y a deux jours, que j'ai lu l'article bienveillant que vous avez bien voulu écrire à propos de mon travail de l'Hôtel de ville. J'en ai été bien heureux et je m'empresse de vous en exprimer mes remerciements. Je ne sais si mon illustre confrère en plafond sera aussi satisfait de votre appréciation que je le suis pour ma part. Je suis entièrement de votre avis, à sçavoir (sic) .que les camées ne sont pas faits pour être mis en peinture, et qu'il faut que chaque chose soit à sa place. Je trouve aussi que vous avez bien fait d'exprimer l'opinion qu'il est ridicule de ne rien voir à l'Hôtel de ville qui rappelle l'Hôtel de ville. Mars, les Muses, Napoléon dans les nuages, n'ont effectivement rien de commun avec ce qui se passe dans une muni-
1. Nous devons la communication de ce billet à l'obligeance de da M. Jules Lepetit.
cipalité, et l'on pouvait consacrer à cet objet unebonne partie des décorations.
Agréez, monsieur, avec mes sentiments reconnaissants, l'assurance de la plus haute considération.
E. Delacroix.
Champrosay, ce 14. août 1854..
Mon cher monsieur,
J'ai grandement à vous remercier d'une appréciation si favorable : c'est de l'apothéose de mon vivant. Malgré mon respect pour la postérité, je ne puis m'empêcher d'être fort econnaissant à un aussi aimable contemporain que vous. Veuillez à votre tour ne point considérer comme une flatterie banale les compliments que je vous adresse ici sur la valeur que vous y montrez; c'est un art de dire ce que vous voulez et d'exprimer les nuances, ce qui est fort rare dans ce tempsci, quoique ce soient là de grandes prétentions. Recevez, etc.
E. Delacroix.
Ce chaleureux remerciement fut écrit à propos de la notice d'après nature, qu'avait publiée Théophile Silvestre, et qui fut réimprimée (1856) dans le volume si original, si hardi, si moderne, V Histoire des Artistes vivants français et étrangers.
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A M — DE FORGET
Dieppe, 2 septembre 1B54..
Chère amie, je vous remercie beaucoup de m'avoir répondu aussi exactement; je ne méritais pas cette attention; mais j'étais en l'air pour ainsi dire et dans la situation d'esprit où je me trouve presque toujours lorsque j'arrive dans un endroit : c'est ordinairement le moment où je m'ennuie le plus, et cet ennui me prend tellement à la gorge qu'il me rend impossible de dessiner, d'écrire et presque de remuer; je voudrais, pour ainsi dire, rester couché toute la journée. Je m'ennuie horriblement de ne rien faire, et cependant je ne puis rien faire pour sortir de cette torpeur. Le roman de Dumas, que j'ai loué, m'a distrait d'abord, et ensuite les parties insupportables qu'il mêle aux endroits amusants m'ont fait chérir les distractions que je pouvais trouver tout seul, et à présent je suis intéressé quand je travaille, et je ne m'ennuie pas quand je ne fais rien. Les journées se trouvent remplies doucement, et le matin je recommence avec un nouveau plaisir. Je me lève de très-bonne heure, preuve que je ne trouve pas le temps long et que je ne suis pas embarrassé de ma journée. J'ai trouvé par hasard une ressource précieuse pour certains moments dans la rencontre que j'ai faite sur la plage de mon ami Chenavard, le peintre. C'est un homme de beaucoup d'esprit et qui a une vraie conversation. Nous n'abusons pas l'un de l'autre, et cela renouvelle les sensations.
Cet endroit offre toutes sortes de ressources : comme cette ville est grande comme la main, vous êtes tout de suite dans la campagne, et il y a des endroits charmants; je ne parle pas de la mer et du mouvement des navires qui est la grande
2<,o LETTRES DE DELACROIX.
affaire. Et vous voyez qu'on peut aussi se tenir à l'écart et ne pas se laisser dévorer par les inutiles...
E. Delacroix,
toujours quai Duqucsne, n° 6.
Ce mercredi 4 octobre 1854.
... Je ne m'étends pas sur le triste sujet qui commence ta lettre. Tu sais quel avait été mon profond attachement pour Pierret, attachement que j'ai retrouvé bien vif au moment de sa perte...
A M— DE FORGE T
Angerville-la-Rivière, par Malcsherbe (Loiret), ce 27 octobre 1854..
Chère amie, je suis ici depuis lundi, et voici le premier jour où le temps semble s'adoucir et nous donner un peu de soleil... La réunion toujours agréable qu'on trouve ici n'est cependant pas aussi nombreuse que la dernière fois que j'y suis venu. M. Batta, qui en était un des ornements, et la princesse nous manquent; cela nous sèvre d'excellente musique. Batta était ici quand j'y suis arrivé, mais il a été obligé de partir soudain... M. Berryer est pour moi une compensation à tout cela par un surcroît d'amabilité. Dans ces soirées, qui étaient occupées par la musique qu'il aime beaucoup, nous étions^ comme lui, concentrés dans ce délassement unique; maintenant que nous en sommes privés, il est intarissable en
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souvenirs précieux racontés de la manière la plus piquante, et je crois que je gagne au change. Si le temps se remettait au beau, je n'aurais rien à souhaiter que de mener longtemps cette vie; mais il faut de la raison...
A M. P. PETROZ.
Ce 22 novembre 1 fi 5 4. .
Monsieur,
Je m'empresse de vous adresser mes remerciements pour l'article si bienveillant que vous avez bien voulu faire sur mes travaux de l'Hôtel de ville dans la Revue Franco-Italienne. Je n'ose vous faire compliment sur vos connaissances spéciales et assez rares chez les critiques, puisque vous me louez constamment ; mais, ce dont je vous suis très-reconnaissant, c'est du sérieux examen que votre article suppose.
Agréez, monsieur, avec les expressions de ma gratitude, celles de la plus haute considération.
E ug. Delacroix.