A. M. BULOZ
Ce 10 juin.
Cher monsieur,
Pardonnez-moi de ne pas vous avoir répondu. J'ai été dans des allées et venues continuelles, et, comme j'ai été presque toujours chez les autres, je n"ai pas eu la possibilité de m'appliquer à quoi que ce soit. Je vais faire mes efforts pour vous
arranger, d'ici à très-peu de temps, quelque morceau de critique à la légère, comme il m'est seulement donné d'en faire à présent, à cause du peu de temps que j'ai. Mille excuses et compliments dévoués.
Eu g. Delacroix.
AU BARON CH. RIVET
Ce jeudi matin (1855 ?)
Mon cher ami, votre lettre m'a fait passer une bien bonne nuit, et ce matin je m'empresse de vous en remercier. Nous travaillons, nous nous épuisons, nous autres artistes, pour avoir trois ou quatre fois dans notre vie des plaisirs comme ceux-là. Quand une voix désintéressée comme la vôtre fait arriver à notre oreille ce bruit adorable de la louange et surtout quand on n'est plus au début de la carrière où tout le monde vous tend la main, on oublie un moment les incertitudes, les doutes, les ennuis du métier, de ce métier si long qu'on ne le sçait (sic) jamais. Quant à l'opinion de la grande majorité des gens qui verront tout cela, je ne m'en occupe pas beaucoup, si les hommes comme vous m'en savent quelque gré. Ce n'est même pas un mauvais signe de ne pas plaire à beaucoup de gens dans ce temps-ci : l'enflure, le pathos, le mauvais, le faux goût sont le goût général, et sans le goûtT c'est-à-dire sans la mesure, à mon avis il ne peut y avoir de beauté.
Adieu, mon bon ami, je vous prive ici d'une page d'esthétique... J'aime bien mieux vous envoyer mes remerciements de cœur et vous les faire quand je vous verrai.
A vous bien sincèrement.
Eue Delacroix.
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