A M. THEOPHILE GAUTIER
Ce 22 septembre.
Mon cher Gautier,
Je lis en revenant à Paris votre article mille fois bon et bienveillant sur mon exposition. Je vous en remercie de cœur au delà de ce que je puis vous exprimer. Oui, vous devez éprouver de la satisfaction en voyant que toutes ces folies dont autrefois vous preniez le parti à peu près seul, paraissent aujourd'hui toutes naturelles ; mais cette nouvelle confirmation est d'un grand effet sur les esprits. J'ai rencontré hier soir une femme que je n'avais pas vue depuis dix ans, et qui m'a assuré qu'en entendant lire une partie de votre article elle avait cru que j'étais mort, pensant qu'on ne louait ainsi que les gens morts et enterrés. Dieu merci je suis vivant, mais s'il est juste de dire que la lutte et l'activité de l'esprit font vivre ; il faut reconnaître aussi que les éloges encouragent et soutiennent. Vous pensez très-justement que les vôtres ont eu cet effet; la moindre goutte de cette rosée suffisait pour adoucir bien des coupes d'absinthe assez dures à digérer. Comme j'ai toujours eu le bonheur d'être sévère pour moi-même, votre appréciation toujours bienveillante m'aidait aussi à prendre mon propre parti contre les ennemis.
Adieu, mon cher Gautier, recevez les assurances les plus sincères de ma reconnaissance.
AU BARON LARREY
Ce 18 octobre 1855.
Cher Monsieur,
Je ne suis de retour à Paris que depuis deux jours pour prendre part aux opérations du jury. Je réponds aussitôt que possible à la lettre dans laquelle vous me parlez de M. Fortin. Je vous ai exprimé à plusieurs reprises toute ma sympathie pour son talent; je vous ai parlé, je crois, des efforts que j'ai faits, notamment à une des dernières expositions où il avait présenté de très-beaux ouvrages, pour que son mérite fût récompensé; je renouvellerai certainement mes tentatives et serai heureux de vous être agréable en ceci; je crains que les décorations ne soient pas laissées à l'appréciation du jury, le gouvernement se réserve d'accorder des récompenses d'un ordre plus élevé ou différent. Il ne faudrait pas non plus se dissimuler que la présence des étrangers à cette Exposition et la grande quantité des talents ne rendent encore plus difficile le choix à faire pour les récompenses . Tout ceci, cher monsieur, est, je vous le dis bien sincèrement, sans préjudice des efforts que je ferai en faveur de M. Fortin.
Agréez, cher Monsieur, les assurances de ma haute considération et du plus affectueux dévouement.
Eue Delacroix.
Ce charmant accusé de réception du livre de Théophile Silvestre (que nous signalions p. 248) montre avec quel tact Delacroix désirait que l'on n'imitât pas dans son camp les furibonderies des adversaires.
Ce 3 décembre 1855.
Comment ne serais-je pas content, mon cher Monsieur? Vous me traitez comme je voudrais que cette postérité, pour
qui vous savez que je professe beaucoup de respect, me traitât. J'ai reçu votre envoi avant-hier soir et ne l'ai lu qu'hier, c'està-dire ce qui me concerne. Vous auriez donc eu une lettre aujourd'hui seulement. J'avais l'intention de l'envoyer chez votre libraire.
Les remaniements que vous avez faits sont très-heureux; vous avez gagné en unité. Cela avait, au reste, déjà toute la verve que j'y trouve encore. Je vous remercie donc autant que je le puis, et même avec confusion.
Je n'ai pas encore lu la biographie d'Ingres, c'est-à-dire relue, car j'en suis encore à votre dernier envoi, dont je ne vous ai rien dit cet automne parce que je suis parti très-brusquement. Déjà sur ce que vous m'en aviez dit à la volée, je vous avais exprimé mon sentiment. Je vous avais supplié doter les personnalités qui sont déjà une dérogation aux usages d'autrefois en parlant des vivants, même quand on en dit du bien. Avec cette franchise que vous aimez et dont j'use quelquefois pour mon compte, je vous disais que je regretterais que vous n'eussiez pas fait des changements dans ce sens, pour vous, pour moi et pour tout le monde.
Je vous réitère mes remerciements les plus reconnaissants ;
prenez-les comme mes critiques, comme l'expression sincère
de mes sentiments.
E. Delacroix.
A M. C. DUTILLEUX.
Ce 4 décembre 1855.
Comment vous remercier assez, mon cher monsieur, de votre aimable lettre? Elle est l'expression de sentiments qui sont pour moi au-dessus de toutes les récompenses.
i8^6. — A M. THEOPHILE SILVESTRE. 363
Il y a longtemps que votre amitié m'encourage; vous êtes du petit nombre de ceux qui n'ont pas cru que je sois un fou, et voilà une bonne partie du public qui arrive à être de votre opinion. J'ai été si abattu depuis trois semaines par un rhume que je ne pouvais guérir et que j'avais pris dans les salles humides de l'Exposition en faisant mon métier de juré, que je n'ai pu ni écrire, ni travailler. Je commence à respirer, et aussi à me mettre au chevalet. Vous savez que le travail est le pain intellectuel; je m'en passerais aussi peu que de nourriture.
Je prorite aussi de cette renaissance pour vous envoyer quelques mots de reconnaissance et d'amitié. Les occasions de se rencontrer et de se voir sont si rares dans certaines positions, qu'il faut s'affliger de les manquer. En revanche, on est toujours noyé par la quantité des visites et des connaissances banales; c'est comme dans notre chère peinture : l'excellent est rare. Adieu, et mille amitiés les plus dévouées...
Ce mercredi 1856.
Mon cher Monsieur,
Je me suis rappelé encore quelques petites choses, mais peu importantes pour le catalogue. Vous pouvez mettre qu'en fait décompositions tout arrêtées et parfaitement mises au net
1. Ce billet, qui avait été publié en fac-similé dans Y Autographe, a été donné aussi, puis dans le Eugène Delacroix à l'Exposition du boulevard des Italiens (1864) par Henri de La Madelène.
et prêtes pour l'exécution, j'ai de la besogne pour deux existences humaines, et quant aux projets de toute espèce, c'est-à-dire à de la matière propre à occuper l'esprit et la main, j'en ai pour 400 ans; jugez si j'ai le 'temps de me promener comme mes honorables confrères qui, je pense, pour la plupart trouveront du temps de reste pour tout ce qu'ils
ont à tirer de leur cerveau.
Eue Delacroix.