A. M. PAUL DE SAINT-VICTOR
(Bureaux de la Presse, rue Montmartre, 123.)
A propos d'une reprise du Cid (celle-là même dans laquelle le comédien Lafontaine éprouva un échec cornélien), M. Paul de Saint-Victor avait écrit un brillant feuilleton dans la Presse du dimanche soir, 25 mai 1856. «... Certes, elle est sublime, dans la tragédie de Corneille, la scène où don Diègue pousse son fils par les épaules à la vengeance, en lui montrant sa joue chaude encore du soufflet du comte. Mais qu'elle est autrement saisissante et forte dans le récit primitif ! Le vieux Diègue souffleté s'est retiré dans son château, comme un lion blessé dans son antre. Il ne mange plus, il ne dort plus ; il gronde, il rumine son affront dans sa barbe blanche ; il ne veut plus voir le soleil. A la fin, il s'asseoit dans son fauteuil à dossier de cuir, il fait venir ses enfants, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, et à mesure qu'ils passent devant lui, il serre leurs jeunes mains entre ses vieux poings musculeux jusqu'à leur faire craquer les os. — « Assez, seigneur, s'écrient les enfants en larmes, lâcheznous, car vous nous tuez! » Quand vint le tour de Rodrigue, ce ne furent ni des plaintes ni des larmes que lui arracha la douleur, mais des cris de rage et des regards courroucés. « Lâchez-moi, seigneur, dans
cette heure mauvaise ; car si vous n'étiez mon père, avec cette main que vous broyez, je vous déchirerais les entrailles en vous perçant de mon doigt en guise de poignard! » — Alors le vieillard pleurant de joie : « Fils de mon âme, s'écrie-t-il, que ta colère me plaît! » Puis il lui conte son injure, lui donne sa bénédiction et sa grande épée et l'envoie tuer l'offenseur. — Que dites-vous de cette sauvage épreuve ? Question extraordinaire de la rude paternité des vieux temps ; morsure de vieux lion qui essaie sa dent sur ses lionceaux pour éprouver leur courage... »
Champrosay par Draveil (Scinc-et-Oisc), ce 26 mai 1856.
Mon cher Saint- Victor,
Je suis en passant à la campagne. Ce n'est qu'ainsi que j'ai le temps de lire un peu. Je trouve ce matin dans la Presse votre article sur le Cid} et je ne puis m'empêcher de vous en faire compliment du fond de ma retraite momentanée. Quel dommage que vous dépensiez votre verve et votre esprit dans des feuilles qui se dispersent si vite ! c'est au point que, revenant demain ou après-demain à Paris, je ne sais si je pourrai trouvera acheter le numéro passé depuis deux jours.
Je penserai à cela pendant quinze jours, et j'en ferai de meilleure peinture : voilà les lectures qu'il faut pour parfumer de temps en temps une imagination qui est appliquée elle-même à fabriquer des idées et qui n'a pas le loisir de s'occuper des sottises qui font la pâture des cerveaux à la moderne. Votre épreuve du vieux Gomez à ses enfants est incomparable : Question extraordinaire de la rude paternité des vieux temps, etc., etc.
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Vous avez oublié un dernier trait que j'ai lu quelque part et qui couronne dignement la carrière de votre géant. Après la mort du Cid, les chrétiens attachent sur son cheval son cadavre emballé dans son armure et le lancent férocement sur les Maures, qui s'enfuient épouvantés à la vue du fantôme. Voilà des funérailles qui eussent flatté cette grande ombre.
Ma lettre n'est à autre fin que de vous parler de mon émotion. C'est une pente que je suis quelquefois et à coup sûr. J'écris cette lettre avec plus de plaisir que presque toutes les autres.
A vous bien sincèrement.
Eue Delacroix.
Je me rappelle, en vous écrivant, un trait qui, quoique moderne, n'en est pas moins de la trempe du dernier que je vous ai raconté. Mon vieux père, qui était une espèce de Cid, en a été témoin. Dans l'une des batailles de l'empire, dans laquelle on ne se ménageait pas, un régiment de cuirassiers rit merveille sur les Russes. Un soldat s'était emparé d'un drapeau dans le moment le plus vif de l'action, et avait péri au milieu de son triomphe. En rentrant à la ville ou au camp, et en présence de toute l'armée, ses camarades attachèrent son corps sanglant et couvert de son uniforme sur son cheval avec son drapeau dans ses bras, et le soutenaient dans sa marche.
C'est assez beau pour des Français!
Ce mardi 21 juin 1856.
... Je tâcherai de ne pas trop m'éreinter à Saint-Sulpic^ pour causer tout notre saoul ensemble les coudes sur la table. La semaine prochaine je compte prendre mon vol. J'ai grand besoin de me reposer et de respirer...
A M. C. DUTILLEUX.
Paris, le 24 août.
Cher Monsieur, votre bonne lettre m'est arrivée au milieu de mon rude travail de Saint-Sulpice, et que je poursuivrai encore tout le mois prochain. Ce travail, tant retardé et interrompu sans cesse, aurait pu être achevé dans cette campagne : mais la clarté douteuse de la fin de l'automne me forcera encore de lâcher prise, mais avec la résolution d'achever au printemps.
Je n'avais pas oublié de m' occuper de l'esquisse que vous avez eu la bonté de me demander pour votre ami : seulement, j'avoue que je ne m'étais pas bien rappelé la nature du sujet, et j'avais commencé à son intention une petite réminiscence avec changements du plafond de la chapelle qui m'occupe dans ce moment , YoArchange saint Michel terrassant le démon. Si ce choix contrarie votre amateur, je tâcherai de trouver, aussitôt qu'il me sera possible, quelque chose qui puisse le satisfaire. La réussite de la Médée, de M. Lassalle1, auprès des Lillois, est véritablement ce
1. M. Lassalle avait exécuté une grande lithographie d'après cette peinture magistrale, qui est un des honneurs du Musée de Lille et que Delacroix a répétée avec des variantes.
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qu'on vous a dit. C'est un homme que j'aime beaucoup, et qui avait entrepris avec beaucoup d'ardeur cet ouvrage. Comme il avait l'habitude de travaux tout différents , je n'étais pas sans quelque appréhension, et sa planche est venue me rassurer. Vous y trouverez la qualité que le public apprécie le plus et la plus propre à assurer la vente. C'est une propreté de travail qui n'est pas le mérite que, pour mon compte, j'estime davantage; mais, en même temps, je pense que, comme moi, vous serez surpris de certaines parties où le caractère est très-bien rendu. L'aspect général est saisisissant. La pièce, au reste, est d'une dimension extraordinaire. Adieu, cher monsieur.
6 décembre 1856.
Je suis un monstre, je suis un chien, je relis encore cette bonne et aimable lettre que tu m'as envoyée il y a tout à l'heure un mois, et je me demande comment j'ai eu le cœur, ou plutôt l'absence de cœur, de ne pas répondre... Ne crois pas que je m "excuse sur l'abondance de mes occupations : je n'ai jamais pu remplir mes journées, comme je vois tant de gens qui ne se donnent pas le temps de manger ou de respirer au milieu des affaires rebutantes dont ils se chargent avec une espèce de fureur. Bien que je ne fasse que des choses qui m'amusent, elles n'ont pas l'art d'occuper tous mes moments et l'ennui se glisse souvent dans les intervalles ; cependant, je connais bien moins cette maladie, à présent que je touche à la triste vieillesse, que quand j'étais jeune, à cet âge où l'on dit que tout est couleur de rose : c'est alors que je donnais au diable cette vie qu'il semble qu'on devrait alors remplir d'occupations si agréables. Que d'attentes vaines ou
fastidieuses pour un instant! Que de tristesses ou de regrets après cet instant! J'ai donc, autant que cela peut être dans ce monde qui tourne toujours sous nos pieds, ce bien qu'on appelle la tranquillité, bien qui n'est connu ni des procureurs impériaux, qui veulent être premiers présidents, ni des commandeurs, qui veulent être grands officiers, etc. A la vérité, je me suis porté pour être académicien ; mais il y a si longtemps que j'ai eu cette envie-là, que je commence à être blasé sur l'espoir ou sur la crainte à cet endroit. Malgré une certaine rancune persévérante, on me dit que j'ai plus de chances cette fois. Dieu le veuille.
Quand boirons-nous à la santé de nos souvenirs? Quand viendras-tu? Comme j'ai à peu près renoncé à lire, surtout le soir, j'ai des moments d'inoccupation apparente qui ne sont pas du tout cet ennui dont je parlais tout à l'heure : je ferme les yeux ou je regarde le feu de la cheminée. Alors je rouvre un livre fermé déjà à beaucoup de chapitres dans ma mémoire, et je retrouve de délicieux moments, et en première ligne ceux que nous avons passés ensemble. Je ne passe jamais sur la place Vendôme sans lever les yeux vers cette mansarde que nous avons vue si joyeuse. Que d'années depuis tout cela, que de vides ! Les choses sont bien arrangées puisque les vieillards sont moins violemment remués par leurs sentiments que les jeunes gens. Il est tant à regretter et tant à craindre de la maladie, de l'isolement, de mille maux enfin, qu'ils ne pourraient envisager tout cela s'ils y portaient de la vivacité. Peut-être que les vrais sentiments n'y perdent rien. Je me sens encore jeune sur quelques points de l'âme, et c'est surtout sur des souvenirs comme ceux-là. Je t'embrasse donc avec toute la tendresse qui me reste, ne trouvant plus de place pour t'en écrire plus long.
Adieu, cher ami, et mille choses à M"10 Soulier.
Eue Delacroi x.