‹ Lettres de Eugène DelacroixChapitre 12 sur 86 · RUE DU FOUR-SATNT-GERMAIN, N° 50, A PARIS · texte numérisé non relu

RUE DU FOUR-SATNT-GERMAIN, N° 50, A PARIS

Le 8 octobre 1819*

... Ne tarde pas, si tu le peux, à m’écrire, car les ours se succèdent bien rapidement. Quoique y sois iésœuvré presque toute la journée, et que je ne fasse ien de suivi, je vois les hier, les avant-hier, les sériâmes passées s’accumulant avec une sorte d’effroi [ui m’étonne toujours. Voilà que les premières gelées >nt fait jaunir la feuille de la vigne : bientôt elle ombera, et .c’est le signal de la froidure. Le matin, es feuilles des arbres sont couvertes d’une rosée [■oide qui brille comme des diamants et des rubis ux rayons du soleil. Les mains se gèlent sur le isil et les chiens n’osent entrer dans les buissons touillés. Tout cela me rappelle à mes quartiers d’hisr, me rappelle à toi, excellent ami...

... N’oublie pas de consoler pour moi Caroline et 3 l’encourager.

Ton ami,

Eugène Delacroix.

Maule, 29 octobre 1819.

Que ne puis-je retenir la malheureuse lettre qui vient de m'échapper! Je la donnai hier pour être mise à la poste, que n’ai-je attendu à aujourd’hui? Je te fais des reproches, je te parle de ta négligence j pour moi, pauvre orphelin! de ce que j’ai souffert de n’avoir pas reçu de tes lettres, de toi, cher ami, qui as souffert la plus extrême douleur de l’humanité ! j Tu mettais ton père au cercueil tandis qu’au milieu de mes amusements je m’étonnais parfois d’éprouver un retard. Je veux me punir de mon exigence, de ma dureté, par ta douleur même. Tu as donc veillé auprès de ton père cette nuit-là, pauvre cher ami, elle ne sortira pas de ta mémoire. Ce que cette nuit- < là a vu, ce que cette chambre-là a vu, est gravé devant tes yeux; ce lit, cette lumière, ce silence à cette heure auprès des restes de ton père, cela est immortel dans ton imagination. Et si je connais bieni toute ton âme, cette agonie et le spectacle de cette mort portent encore avec elles une consolation. Cela est donc vrai que le cœur trouve un secret plaisir à s’enivrer de la vue de nos chers amis quand ils nous échappent? Oui, on dévore des yeux ces traits qui

fuient et qui s’effacent. Tout ce qui nous rappelle à notre douleur nous est cher, et c'est nous faire du bien que nous en parler. J’ai vu ce que tu as vu ; ma mère nous a échappé de même; huit jours avant sa mort, nous étions avec elle à une fête, et ces huit jours passés la terre s’était refermée sur elle et tout avait repris son train ordinaire. Moi-même quand je me le rappelle, mon désespoir était machinal. Tout le monde pleurait autour de moi et je pleurais aussi, et quand je n’avais plus de larmes, je me demandais si j’étais insensible. L’idée de cette mort qui m’avait tant de fois fait frémir quand nous la possédions, me parut un rêve quand elle fut arrivée. Elle ne me poursuivait pas comme une chose funeste qui empoisonne les amusements et les occupations ordinaires : elle m’obsédait comme une illusion qui doit cesser. Cette scène, tout ce que j’avais vu ne pouvait me changer. Elle était dans son lit, ma sœur était venue me réveiller et elle m’avait dit en fondant en larmes : « Eugène, viens vite, nous n’allons plus avoir de mère! » Je m’étais habillé plein de trouble et en sanglottant. Ma mère avait souffert la nuit des tourments horribles. Des sinapismes, des cautérisations lui avaient arraché des cris affreux qui n’avaient pu m’éveiller. Maintenant, elle était étendue sans mouvement, sa tête était colorée par ses douleurs, et ses yeux à moitié fermés, comme gênés par la lumière. La chambre était ouverte et remplie. Quand le mé-

decin fut venu et fut sorti froidement en nous conseillant de nous armer de courage, comme chacun s’était jeté sur un fauteuil, j’entrai dans cette chambre et je m’y trouvai seul avec ma mère. Je fus lui donner un baiser. C'est le dernier qu’elle ait reçu : elle ne le sentit point ; son visage était froid avec l’apparence de la vie, et ses yeux ne se détournèrent pas sur moi. Mon ami, mes larmes m’empêchent de voir ce que j’écris. Après cela elle ne fut plus à moi, je ne devais plus la toucher, mais je la vis encore. La chambre se trouva encore pleine et c’était en désordre. Ma sœur se prosternait sur ce lit, mon frère sanglotait; nos cousins, tous nos amis étaient là. J’étais au pied du lit et je voulus tout voir. Tout d’un coup, sans qu’il parût un mouvement, sans que les yeux fussent fermés davantage, les couleurs disparurent comme un rideau qu’on lève doucement et la pâleur s’étendit des lèvres jusqu’au front. Tout était fini! Je ‘crois aussi que tu pleureras en lisant cette lettre, la tienne m’a rappelé ma mère, et je te remercie des larmes que tu me fais répandre. Ta douleur sera douce par l’idée de jsa délivrance et de ce que tu as fait pour lui. Moi, à cette heure, je ne puis me persuader mon isolement, je cherche autour de moi ce qui s’effaça si vite, et j’ai perdu ma mère sans la payer de ce qu’elle a souffert pour moi et de sa tendresse pour moi. Si j’avais dû ne la voir mourir qu’aujourd’hui ou dans quelques années, ma douleur

eût été plus vive et plus profonde, mais j’aurais véritablement joui de sa vie, car j’étais trop jeune pour lui marquer à tous les moments combien je l’aimais ! Chose incroyable, je ne puis comprendre le culte des tombeaux et l’amour des hommes pour revoir les tristes demeures de ceux qu’ils ont aimés. Le spectacle de la mort à dans son horreur quelque chose qui rassure ; on n’a pas encore tout perdu, car on voit ces traits, cette bouche insensible qui nous a baisé, ces -mains chéries qu’on a pressées et qui vous ont pressé ! Tout cela est mort, mais on se dit c’est la même chair ; c’est encore ma mère ; mais cette idée : je foule sa cendre ! elle est là et je ne la vois point, elle est enfermée et près de moi, et c’est une pierre qui nous sépare... c’est là que coulent en abondance les larmes, mais celles-ci sont de désespoir. Mais que viens-je te dire ? Si un autre voyait ce que je t’écris, il dirait : Quelle manière de consoler un fils qui a perdu son père ! Cependant, tu ne m’en voudras pas, jen suis sûr. Il fallait que je t’écrivisse tout cela. J’ai éprouvé les mêmes peines : ce sera pour toi une consolation que cette autre concordance entre nous. Ce qui doit te consoler, c’est de pouvoir encore faire le bonheur de ta mère. C’est la consolation que tu ne devras qu’à toi et à ta vertu. Ce qui te consolera encore, c’est d’avoir quelques amis qui savent aussi pleurer et qui sont malheureux de ton malheur. J’aurais désiré vivement d’être avec toi ; à

présent que c’est fini, je suis bien aise que ma lettre me précède. On s’écrit mille choses qu’un je sais quoi vous empêche de dire. On se revoit, on s’embrasse en étouffant, et ce qu’on n’épanche pas retombe sur le cœur et le serre.

Je t’embrasse, Eugène.

Page 1