AU GÉNÉRAL DELACROIX
De la forêt d’Axe, 1819. (1)
... Je te dirai maintenant ce qui m’a si fort retardé. De Saint-Maur j’ai gaiement entrepris ma route. Je fis très-bien une longue traite, mais la chaleur du jour devint trop forte, je me reposai dans un cabaret : j’eus la sottise d’y prendre un refroidissement qui dégénéra presque aussitôt en une petite fièvre. J’arrivai à Chatellerault malade; et, pour comble de douleur, je demeurai plusieurs grands jours dans cette ville inconnue, dans une auberge, à attendre diligence ou malle-poste qui pût me conduire jusqu’ici. Je ne conseille pas à M. le curé de Loreau de
(1) Extrait donné par Piron, p. 47. La date 1819 a été mal • lue. La lettre suivante en fournit la preuve.
s’en rapporter beaucoup au passage de toutes ces voitures dont il me flattait si fort, le ventre tranquillement à table. Rien n’est si facile à dire que tout cela. Ce qu’il y a de sûr, c’est que j’arrive enfin ici avec une fièvre déclarée, qui me tient jusqu’à présent, et qui fait de moi une allumette pour l’apparence et un brin d’amadou pour la valeur. Ce n’est que d’hier et d’avant-hier que j’ai repris quelques forces et quelques lueurs de raisonnement libre. C’était une fièvre lente, qui me prenait tous les jours : nul appétit, ennui et dégoût continuels, et une faiblesse si grande que fj’avais des éblouissements quand je me levais démon fauteuil. Enfin je commence à me remettre à force de quinquina. La fièvre a levé le pied ; le reste suivra...
* 21 septembre 1820.
Je suis donc ici enfin, mon bon ami, mais avec la fièvre malheureusement. Après avoir passé une quinzaine de jours avec mon frère et m’êlre rendu à Chatellerault, j’ai été obligé d’y demeurer plusieurs jours pour attendre la diligence et j’ai commencé à,
m’y mal porter. Il est dur d’être à la campagne sans en jouir ; je garde la chambre, on m’assure que je m’en porterai mieux. Je le souhaite ; j’aurais bien désiré dans tout cela recevoir quelque chose de toi, mais je vois bien qu’il faut toujours que je commence. J’aurais moi-même écrit plus tôt, mais un fiévreux n’est guère écriturier. Comme tu penses, tout ce que j’entreprenais de faire me pesait et me fatiguait beaucoup la tête ; au lieu de sortir au milieu des bois et de jouir de .toute la douceur qu’on peut trouver ici, je suis forcé de rester dans une maison. Quand je veux lire, cela m’endort, je suis obligé de me lever tard pour m’ennuyer moins, je n’ai pas faim et je ne vis que de tisanes au milieu des excellents fruits de toutes les espèces. Pourras-tu me laisser dans cet état sans consolation. Tes lettres seraient un baume pour mon ennui. Mais que cela soit bien long et bien serré : qu’en les ouvrant ces chères lettres mon œil soit assassiné par une multitude de lignes et de paragraphes ! Il n’y a pas besoin de me conter des événements. Il ne faut pas que tu t’étonnes si je n’emploie que la demi-feuille, je vais écrire à Félix aussi et enfin à Piron qui vous fera passer les présentes. Dans une autre situation, j'en aurais fait davantage ; mais j’ai toujours la tête lourde comme du plomb. Que je vous supplie donc de ne pas mettre de retard dans l’envoi de ce paquet large et plein qui doit me combler de joie. Excitez-vous l’un l’autre à m’écrire.
Défiez-vous à qui en écrira le plus long. Fou que je suis : changeraisrje vos mains de 1er? Vous ne m’avez pas encore donné signe de vie et je m’attends à des Encyclopédies, mais pensez pourtant à mon triste état. Je n’aurai espoir qu’en vous. Ce qui vous intimide, c’est Piron, je suis sûr. Ah ! que vous me feriez de plaisir de vous en passer... As-tu un peu travaillé, sens-tu toujours comme tu le faisais quand nous en parlions ensemble, les avantages qu’il y aurait pour toi à acquérir un talent? Penses-y bien encore; ce n’est pas une bagatelle à considérer. Lutte avec courage contre tes malheurs et ne laisse perdre aucune parcelle de ce temps qui ne sera pas ingrat et t’apportera plus tôt que tu ne penses le fruit de tes sueurs. Quand tu auras conquis par ta force la douce indépendance, comme tu t’aimeras mieux toi-même ! Songe à l’avenir d’un homme qui n’occupe qu’une place précaire dont un sous-chef par ses intrigues peut le priver. Mais tu sais tout cela pour l’avoir dit cent fois, et je suis sûr que tu en as profité, et que tu n’as pas trop perdu de temps depuis mon départ; tu avais bien commencé. Non-seulement tu t’occupais, mais tu as fait des choses qui sont bien.
Adieu, cher ami, je tembrasse tendrement,
E. Delacroix.
Il faut d’autant plus te presser d’écrire que je vais bientôt partir pour le pays de mon beau-frère. N’as-tu eu aucune nouvelles de Soulier ? N’y a-t-il aucune lettre à la maison pour moi ? Tu sais, fripon, que j’ai écrit en Angleterre. Quant à Soulier, Perpignan t’en donnerait peut-être ; je te rappelle qu’il demeure rue du Marché-des-Jacobins, n° 11.
2 ou 3 octobre (sic) (Maule, 1820).
Sainte amitié, amitié divine, excellent cœur ! Non, je ne suis pas digne # de toi. Tu m’enveloppes de ton amitié. Je suis ton vaincu, ton captif. Bon ami, c’est toi qui sais aimer. Je n’ai jamais aimé un homme comme toi, mais ton cœur, j’en suis sûr sera inépuisable. Que tu es rare, que ton pareil est introuvable, que mon âme est mesquine au prix de la tienne, que tes trésors sont abondants, que de sources ouvertes! Ne rougis pas de ta belle modestie. Crois-moi bien, car mes larmes accompagnent ma plume. Mais tu ne me croiras pas, tu souriras ! Tu voulais me priver d’une partie de ta lettre pour ne
pas me fatiguer ! Est-ce que tu l’as pensé? Tu me guéris en m’écrivant et je te réponds tout de suite pour que tu fasses de même et que tu me guérisses encore plus. Que ta célérité m’a charmé ! C’est toi qui avais porté ta lettre le premier et c’est la plus longue. Félix m’en a envoyé une comme la mienne. Il me dit qu’il n’avait guère le temps. Soit 1 Mais quand j’ai vu la tienne si épaisse, si bien remplie, je suis bien sûr que la fièvre a prévu le reste. Tu as donc trouvé du temps, toi, au milieu de ton bureau et des soucis qui t’occupent? Tu as trouvé façon d’envoyer au fiévreux une bonne potion calmante qui va lui donner des forces dans les doigts d’abord et dans la tête pour répondre le plus longuement qu’il pourra, et puis dans toute la machine, j’en suis sûr, pour se bien porter, se promener et penser à son ami, sous les arbres et en plein air. En plein air ! les arbres! j’en jouis pendant quelques minutes par jour. Misère ! C’est parce que mes jambes sont trop faibles pour me porter plus longtemps. Ma maladie n’est pourtant rien du tout. C’est une fièvre lente, sans le moindre danger, mais qui peut durer encore quelque temps. Ainsi aucune inquiétude. C’est de l’ennui que j’éprouve, et voilà tout. Je tâche, au milieu de mes sueurs, lesquelles font de moi une allumette pour l’apparence et un brin d’amadou pour la force, de faire de la philosophie pratique.
Assez pour la fièvre...
Suivent trois grandes pages in-8°, pleines, en écriture fine, mais qui s’allonge, se fatigue, se brouille et devient presque illisible sur la quatrième page ; celle-ci est couverte d’écriture sur tous les plis qui circonscrivent la partie centrale, réservée pour l’adresse. La lettre s’achève ainsi :
... Oui, c’est bien à toi à donner la Saint-Sylvestre. Si ce n’eût été à toi, j’eusse voulu que c’eût été à moi. Que les pots, les ripailles sont douces choses dans la vie! Là, à la lumière de la chandelle tout unie, on s’établit sur une table où l’on s’appuie les coudes, et on boit et mange beaucoup pour avoir beaucoup de ce bon esprit d’homme échauffés^est là la gaîté, et que la nôtre est vraie! Ah! que les potentats et les grands politiques sont à plaindre de n’avoir point de Saint-Sylvestre ! Et je crois qu’à tous les âges de la vie nous pourrons retrouver avec la môme candeur cette soirée si heureuse. Nous ne sommes pas des marchands. Notre cœur de jeunes gens n’ira pas, à vingt-cinq ou trente ans, se cacher au fond d’un coffre-fort. Les cœurs passionnés et surtout ceux qui sont occupés de l’amour d’un de ces arts qui sont la nourriture des âmes, ces âmes ellesmêmes ne deviennent pas vieilles et sèches. Pour toi, quand tu serais marchand de bonnets, quand tu serais un Auvergnat, marchand de cuivre, et tant d’autres dont la cervelle, les entrailles et toutes les facultés sont : argent, tu ne serais pas encore comme
tous ces gens-là. Mais tu vois où j’en viens. Tu seras peintre, ami, nous marcherons ensemble. 0 délicieux peintre, que tu nous donneras d’heureux moments 1 N’as-tu pas senti de la vergogne et une bien forte, ^quand on t’a demandé si tu étais peintre? Gela a dû te percer bien avant, j’en suis sûr...
Je reprends ma lettre et la finis plus à la hâte que je n’eusse souhaité. Il est nuit, on doit venir la prendre demain, à huit heures, et les malades ne se lèvent pas à cette heure...
L’ami Piron, qui s’absente, m’a dit qu’il ne pourrait de quelque temps nous servir. Je comptais avoir le temps d’écrire à Guillemardet. J’ai su que je n’avais plus le temps. Cette fois que je paye un port de lettre, je l’attends énorme, ce sera un véritable infolio et de la vitesse n’y gâtera rien. Et ce bon, ce cher petit Soulier ; fîgures-toi recevoir une lettre de Florence! Mon bon ami, j’ai pleuré en l’ouvrant, et ce qu’elle contenait ne m’en a pas fait repentir. Nous la lirons ensemble. C’est un bon garçon que Soulier, et que j’aime tendrement. Mais c’est inutile à dire et à répéter cent fois. Ainsi, bonsoir, mari, oui mari et heureux mari! Ma prochaine sera, j’espère, plus copieuse, mon moral sera quelque peu remonté.
Ton ami pour la vie,
Eugène Delacroix.
(Il lui dit d’adresser sa réponse chez M. Yerninac-Saint-Maur , à Souillac.)
Souillac, 20 octobre 1820 (département du Lot).
Mon cher ami, j’ai reçu ta lettrcH^veille de mon départ pour ici. C’était le soir, j’avais déjà fait mon sacrifice et je n’espérais plus rien avoir de vous autres dans la Charente. Je ne te dis donc pas le plaisir que j’ai ressenti. Je lisais et je relisais, et ce fut une des occupations de ma route. Quand j’ouvre ta lettre, je suis comme un homme à qui le froid fait venir des larmes dans les yeux qui obscurcissent sa vue devant un beau paysage...
Je suis dans le pays de mon beau-frère. Il n’est pas de prévenances dont je ne sois comblé. Ce sont de bien bonnes gens et qui font des cuisinages qui n’en finissent point. Les repas durent quatre heures, parce que sur le déclin les souvenirs d’enfance se réveillent et ouvrent les cœurs des sœurs et des frères qui se sont ridés, éloignés les uns des autres, et puis la politique a ses tours. Mon beau-frère a des prétentions à la députation. Je ne crois pas qu’il soit nommé ici cette année. Peut-être le sera-t-il dans la Charente...
1820. — A M. P1ERRET.
Je suis dans la plus belle vallée qui se puisse imaginer. J’espère rapporter d’ici quelques belles vues. Le voyage de la Forêt ici a été pour moi bien charmant. J’ai traversé une partie du Limousin et ce sont là véritablement des choses agréables. Ce ne sont que montagnes immenses tapissées jusqu’en haut de vertes prairies. De grands rochers de granit rouge, noir, gris, qui sont suspendus sur votre tète. Les aspects varient à chaque pas. La tête et les regards sont sollicités de tous côtés. Ces vues magnifiques vous échappent avant qu’on ait pu les fixer. Le cheval de poste et le postillon peu sensibles aux belles vues vous entraînent impitoyablement. Tout au fond de ces flancs de montagnes si hautes et si rapides, coulent à flots clairs ou écumants de petites rivières qui serpentent émaillées dans des bords plantés d’aunes et de peupliers ou qui tombent en cascades qu’on entend de loin. Point ou presque pas d’habitations. Quelques chalets noirs et isolés suspendus aux coteaux. Il faut voir là s’en donner les bœufs et les chevaux et moutons. Ils vont là où l'herbe les attire; ils montent et descendent sans gêne et vont tout à loisir se baigner. Ah! j’ai éprouvé autant de regrets que de jouissances. Mais il faut y passer des mois entiers pour y trouver à recueillir quelques fruits. Un croquis ne peut suffire. Les contours de ces belles montagnes bleues sont si coulants et si variés, si fins, si fugitifs, qu’il y faudrait une étude assidue...
Les amis vous manquent encore là. Ces amis se font désirer partout. Toutes les sources de bonheur sont comme les sources minérales, moitié chaudes et moitié froides, troubles et limpides. Il y a toujours un côté plus amer, parce que l’autre est plus délectable.
Je serai, je crois, encore abandonné à moi-même cet hiver. L’idée de ce tableau que j’ai à faire me poursuit comme un spectre. J’aurais bien désiré pouvoir retourner promptement à l’atelier. Oh ! que je suis ganache ! J’ai plus d’une fois essayé de dessiner pendant mes fièvres, et ce qui m’a le plus affligé, c’est que tout ce que j’ai voulu chercher pour mon tableau n’a été que misérable. Je me suis occupé davantage de toutes les folies qui me passaient par la tête... Un homme qui se lève à huit ou neuf heures, fatigué de sa nuit, et qui va de là tout d’un trait s’encoussiner dans une bergère au coin du feu, tandis que les autres vont à la chasse; qui avale ses deux prises de quinquina pendant qu’ils déjeunent, et qui voit s’écouler assez lentement, mais bien dans ses mains et sous ses yeux, sa journée, qui est tout à son esprit pendant que son corps ne marche, ne digère ni ne mange; qui enfin se possède bien jusqu’à ce que la fièvre se glisse par. des avant-coureurs glaçants jusqu’à la source de ses nerfs pour l’envoyer dans son lit faire de la philosophie ; cet homme-là est dans un monde nouveau assurément. Alors que
de plans, que d’entreprises qui ne font reculer ni son esprit, ni les forces de son corps ! 11 se plonge dans le travail avec ténacité. L’œil distrait de son foyer, il retourne avec acharnement sa matière, et jusque dans la nuit quand il souffre, il est escorté de ses idées qui trompent l’ennui. Voilà ce que j’ai été dans ma fièvre. Les aliments me répugnaient, me soulevaient. La nuit ne m’apportait que de la fatigue, je ne faisais pas deux pas sans éblouissements, je ne pouvais écrire sans avoir la tête fendue ; mais quand je m’arrêtais à mes rêveries ma tête travaillant beaucoup sans fatigue, je faisais des plans de toute espèce, j’entreprenais de tout. Le malheur est qu’il ne me reste presque rien de tout cela, parce que je ne m’y suis mis que quand je commençais à m’habituer à la fièvre, laquelle alors commençait à aller en dérive à cause des médecines et du quinquina.
Avec la fièvre que j’ai tant maudite s’est donc envolé tout mon génie pour la composition. Que de déconfiture pour ceux qui m’auraient lu ! Il y avait aussi un grand malheur. Je rime dur. Je suis un véritable welche. J’enfonçais à grands coups de marteau de petits mots dans mes vers pelotonnés et ficelés. Je m’en étais presque fait un plaisir et une tâche. Hélas! cher ami, tout est difficile. Comment faire quelque chose de compk!, de serré et de coulant? Peinture ou poésie, mêmes choses, mêmes rebuffades. Il y faut retourner souvent avec des outils frais.
Il faut un œil intrépide qui mesure sans trembler les abymes. Il ne suffit pas d’avoir des sources actives et fécondes, il faut- un esprit ferme et subtil, ramassé, et qui se multiplie, pour porter le poids de l’invention, pour soutenir partout et développer sans flétrir <j£tte fleur fugitive qui colore la pensée dans la pensée, et qui s’efface si rapidement quand la pensée a pris son habit pour se faire voir et palper. Que les grands hommes sont grands ! Je me figure ces vastes génies au sein de la composition. Ce travail sage et ferme sur ce terrain soulevé, embrasé par. ses volcans!...
Cette lettre, visiblement écrite clans l’animation désordonnée de la convalescnce, se termine par ces lignes adressées à l’ami Pierret qui venait de se marier :
...Vous êtes un vrai traître que j’aime pourtant bien tendrement. Ne dirait-on pas la lettre d’une maîtresse à son amant, et réciproquement? Nous sommes bien fous ! Ne m’oublie pas auprès de ton excellente famille...
Eugène.